09 avril 2008
Lorsque Dieu eut créé le monde et Adam à son image (du moins l'espérait-il), il estima qu'il était grand temps pour lui de se reposer un peu.
Très vite, notre premier homme trouva le temps un peu long sans une compagne à ses côtés.
Certes, la splendeur et la générosité de la nature qui s'offrait à lui comblaient ses sens en éveil, mais il ressentait un manque cruel au creux de ses reins en feu.
Il implora donc son Créateur de lui façonner un double au féminin.
ll s'allongea donc nonchalamment au pied d'un pommier et attendit le bon vouloir de son Père.
Il sommeillait quand il sentit brusquement devant lui la présence d'un être qui le regardait avec étonnement.
Eve, seulement parée de sa longue chevelure, observait ce bel éphèbe endormi.
La perplexité se lisait sur son visage.
Après l'avoir examiné de la tête aux pieds, elle avait constaté une différence flagrante entre eux : il avait un doigt supplémentaire et placé à un drôle d'endroit.
Quelle en était l'utilité ?
Elle n'osait réveiller le bel Adam mais brûlait d'impatience d'avoir une réponse à cette question troublante.
La naïve enfant s'agenouilla donc à côté de ce charmant gisant (qui ne dormait plus que d'un oeil) et posa la main sur cette protubérance si intrigante.
La peau en était d'une douceur extrême et ses doigts glissèrent jusqu'à son extrémité.
Quelle ne fut pas sa surprise de voir cette étrange créature prise de soubresauts, durcir et acquérir un volume insoupçonné.
Quel était donc ce mystère ?
Que lui voulait ce petit être sourd et aveugle mais si attirant ?
Avait-il une vie qui lui était propre ?
Pouvait-elle s'en emparer car elle le devinait plein d'un désir impérieux et son ventre le réclamait sans délai ?
Elle sentit alors une main s'emparer de son poignet et l'inviter à continuer ses douces caresses.
Elle avait maintenant envie de poser sur lui ses lèvres fraiches.
Elle pencha donc doucement la tête et, à son contact, elle sentit ses entrailles se liquéfier comme un volcan déverse sa lave en fusion.
Dans sa bouche, le petit animal explosa de plaisir.
Redressant la tête, elle croisa le regard du bel alangui en se léchant les lèvres voluptueusement.
Il lui tardait à présent de le sentir en elle et se promit que lors de leurs prochains ébats, elle le guiderait jusqu'à ses mystères.
30 mars 2008
Sexy bomb (vie antérieure)
Sexy bomb
Ce soir, j'aimerais vous raconter mon "existence" la plus étonnante, celle qui m'a projeté dans un monde inattendu dont les humains ne soupçonnent pas une seconde le bouillonnement de vie qui l'anime.
Je me suis retrouvé dans la peau, et le terme n'est pas vraiment approprié, d'une poupée Barbie.
Et pas la plus récente, celle du début des années soixante.
J'ai donc été dotée d'un corps bien rigide (je ne veux pas entendre la moindre allusion grivoise car n'oubliez pas que j'étais une jeune fille ...) avec un tronc pouvant pivoter à 360°, ce qui m'aurait sans doute permis de tourner sans doublure dans le plus terrifiant film d'horreur qui soit.
Mon opulente poitrine aussi ferme que du béton armé (j'ai devancé en cela la mode des seins siliconés et n'ai rien eu à envier à Paméla Anderson) a très probablement inspiré Jean-Paul Gaultier quand il créa ses robes-armures que Jeanne la Pucelle (entre nous, mon oeil ! Quelle mijaurée, celle-là!) aurait certainement refusé de porter.
Ma taille de guêpe anorexique, un air effaré de greluche avec cette bouche légèrement entrouverte et de grands yeux innocents ont malheureusement contribué au mythe de la blonde évaporée, brave fille, mais ayant du mou à la place du cerveau.
Et je le déplore vraiment car, sans vouloir paraître imbue de ma personne, je pense avoir été bien plus subtile, drôle, et n'ayons pas peur des mots, intelligente, que la plupart de ces brunes qui, soi-disant, ne comptent pas pour des prunes.
Quand je vous dis que j'étais blonde, ce n'est pas tout à fait exact.
A cette époque, on nous fabriquait une tête sur laquelle s'adaptaient des perruques.
Vous aviez évidemment la blonde platine, style Marylin qui a traversé une tornade, la rousse en forme de turban complètement ringarde, et enfin la brune avec une frange et deux couettes à la "Sheila l'école est finie".
Mais pourquoi ne m'a-t-on pas implanté des cheveux dès le départ ?
Pour me permettre de changer d'apparence selon mon bon vouloir ?
Oui, c'est vrai que j'ai toujours eu un peu de mal avec ces foutus cheveux que je n'ai jamais vraiment réussi à dompter.
C'était donc plus pratique, pas besoin de porter un bonnet pour dissimuler une tignasse en bataille.
Mais j'étais quand même censée être l'incarnation de la jeune Américaine idéale de l'époque, sexy et sage à la fois.
Avait-elle donc aussi mauvais goût pour sortir coiffée de la sorte au risque d'être confondue avec un épouvantail à moineaux.
Vous me direz que ça ne s'est pas tout à fait arrangé depuis, mais bon ...
Ne parlons pas de ma garde-robe.
Ou plutôt si, parlons-en !
On m'a concocté une série de robes à la coupe et aux coloris à défriser un caniche.
Je ne sais pas qui a créé les premiers modèles mais, le pauvre, il devait avoir fumé un joint par les deux bouts.
C'était juste immettable et j'avais l'air soit d'une cruche, soit d'une pute, au choix.
J'avais l'impression d'être habillée comme une dame patronnesse, donc sexy degré zéro, ou comme une dame de petite vertu, donc pas sage mille degrés.
Je ne vous parle pas des accessoires, chapeaux, sacs à mains, ceintures, gants et autres babioles qui n'étaient jamais adaptés à mes mensurations et que l'on perdait régulièrement.
Et les chaussures !
Une véritable horreur.
Elles étaient en plastique bien dur et ne tenaient que rarement aux pieds que j'avais endoloris tant elles étaient inconfortables.
En plus, leurs couleurs psychédéliques me donnaient la nausée.
J'aurais tant aimé porter des ballerines de petite fille.
Avez-vous aussi remarqué la cambrure de mes pieds ?
Je vous défie de rester ainsi toute la sainte journée.
Cela vous affine le mollet et vous durcit la cuisse, certes, mais marcher sur la pointe des pieds en permanence vous donne une petite idée de ce que doit être l'enfer.
Soit sexy, ma fille, qu'ils avaient dit.
Tiens en parlant de sexe, je me suis plaint auprès de mes créateurs car je commençais à trouver le temps un peu long sans compagnon.
Eve avait eu son Adam, Pénélope son Ulysse, Juliette son Roméo, et moi alors ?
Je l'avais imaginé beau mais surtout intelligent, avec beaucoup d'humour.
Car c'est bien connu, une femme que l'on fait rire est déjà conquise.
Et je sais de quoi je parle !
J'ai donc pris mon mâle, oh pardon, mon mal, en patience en rêvant au prince charmant.
Et oui, j'étais une romantique sous mes airs de grande délurée.
Il ne faut jamais se fier aux apparences et croire tout ce que l'on peut raconter sur votre compte.
Un coeur gros comme ça battait dans ce corps synthétique et je savais que je serais d'une fidélité exemplaire envers celui qui saurait me plaire.
Malheureusement, ma désillusion fut à la mesure de mes espérances.
J'avais hérité non pas du prince charmant mais du prince chiant.
Un beau jour, on me mit dans les bras une espèce de bellâtre qui avait un cerveau aussi grand que celui des dinosaures.
J'aurais voulu qu'on l'empaille sur le champ !
Physiquement, c'est vrai, il n'était pas mal.
Grand, athlétique, bronzé, les yeux bleus, les cheveux impeccablement coiffés (en fait, ce détail m'a toujours énervée).
Mais quand je le voyais se pavaner en maillot de bain, bombant le torse, le sourire ravageur, en ânonnant : "Hello, Honey" au passage d'une jolie fille, je soupirais de dépit.
Il avait été fabriqué suivant le modèle du parfait macho de l'Amérique profonde (vraiment bien profonde !), croyant que la vie se résume à draguer les nanas au volant d'une gigantesque voiture jaune canari.
Oh rage, oh désespoir.
Il mâchouillait du chewing-gum à longueur de journées et sa conversation était aussi palpitante qu'un coca-cola qui ne pétille plus.
Je ne lui demandais pas de revisiter les grands philosophes mais de me parler d'autre chose que de football ou de mécanique.
Pas méchant, le pauvre bougre, mais d'un ennui !
Et en plus de cela, on m'avait livré un eunuque.
Vous l'avez déjà vu nu, Ken (le prénom à lui seul me foutait déjà les boules) ?
Aucune protubérance à se mettre sous la dent, si je puis dire.
Sa fabrication avait-elle été interrompue volontairement ?
Craignait-on pour ma vertu ?
Le pauvre chou était aussi tentant qu'une banane verte (je me demande d'ailleurs pourquoi je parle de banane).
C'est un refoulement inconscient, probablement.
Cerise sur le gâteau, aucune trace du moindre poil sur tout le corps.
Et j'ai cherché, croyez-moi !
On l'avait complètement passé à la crème dépilatoire.
Il brillait comme un sou neuf.
Bref, au lieu de passer des soirées de pure folie, nous avons joué aux cartes pour passer le temps.
Le pied total !
Je ne me suis pas éclatée, je me suis décomposée.
J'ai bien demandé qu'on le renvoie d'où il venait mais rien à faire.
Il plaisait aux petites filles qui voyaient en nous le couple idéal.
J'aurais voulu leur dire : la beauté physique est bien moins importante que l'intelligence du coeur et de l'âme.
Mais elles ne m'auraient pas crue car on leur bourrait le crâne dès leur plus jeune âge de mensonges éhontés.
Et cela a-t-il vraiment changé ?
N'étais-je pas moi-même une caricature, une contre-vérité ?
Combien de jeunes filles ressemblent-elles à l'image que j'ai véhiculée ?
Ce dictat de la beauté a fait et continue de faire bien des malheureuses.
J'ai fini par détester ce corps "parfait".
Ce n'était pas moi.
Dans mon for intérieur, j'ai toujours refusé de jouer le rôle que l'on tentait de me faire endosser.
Je voulais être moi, sans plus aucune concession.
Et quand la petite fille à qui j'avais été offerte m'a délaissée pour d'autres poupées, j'ai soupiré d'aise.
On m'a reléguée dans une boîte à chaussures.
J'avais cessé d'exister.
J'ai souhaité de toutes mes forces avoir dans une autre vie l'opportunité de faire éclater des barrières de ce monde formaté.
Julien Doré, m'a-t-on soufflé à l'oreille.
Avais-je bien entendu ?
21 mars 2008
Vie antérieure
Le nectar des dieux
En revenant ce matin du studio d'enregistrement, complètement épuisé mais pleinement heureux, je me suis fait couler un bain dont les effluves de jasmin et de fleur d'oranger ont fait ressurgir de très troublants souvenirs.
Au cours de cette vie, j'ai la prétention d'affirmer que j'ai comblé les sens d'une femme d'une grande beauté qui, elle aussi, m'a procuré un plaisir tel que ma mémoire en est tatouée à jamais.
J'ai rendu sa chevelure et sa peau douces comme la soie la plus fine.
Elle m'a utilisé avec ravissement et volupté, me laissant découvrir toutes les courbes et divins mystères de son corps ensorcelant.
J'ai sublimé sa magnificence et elle m'a fait le cadeau suprême d'une intimité complice et follement sensuelle.
Ai-je piqué votre curiosité ?
Avez-vous deviné ?
Je me suis matérialisé en un précieux flacon d'huile d'argan, probablement l'huile la plus chère au monde quand elle est extrêmement pure, comme ce fut mon cas, de couleur blonde et au parfum presque indétectable d'amande douce.
J'ai donc vu le jour au Maroc car cette huile est tirée de l'arganier, arbre qui ne pousse que dans ce pays.
Je me suis retrouvé un beau jour, et je pèse mes mots, sur l'une des étagères d'une boutique renommée de produits de soins du souk de Marrakech, un des plus grands bazars du Mahgreb.
Imbriqué dans la médina, l'ancienne ville, il abritait un nombre impressionnant d'échoppes multicolores, regroupées par corporations d'artisans.
Fruits et légumes parfumés, étals de bouchers, articles ménagers les plus variés côtoyaient dans un bricà-brac étourdissant des boutiques d'orfèvres, de tailleurs, de fabricants de babouches.
Ce petit coin de paradis laissait échapper dans le dédale des ruelles un mélange enivrant de senteurs diverses : anis, carvi, cardamome, graines de moutarde, safran, clous de girofle, thym, coriandre, cumin, curcuma, gingembre, laurier, sésame, muscade, menthe, origan, sauge, sans oublier le bois de santal, la fleur de jasmin et d'oranger.
J'observais les clientes, espérant avoir la chance d'être acheté par une jolie femme.
J'étais très convoité mais mon coût onéreux n'était pas à la portée de toutes les bourses.
Quand je vis arriver une petite dame âgée qui lorgnait de mon côté, je compris que mon rêve s'arrêtait net à cet instant.
On m'emballa avec beaucoup de précaution et j'attéris délicatement au fond d'un petit sac.
Puis, je repris espoir.
A qui étais-je en réalité destiné ?
Après avoir parcouru un nombre incalculable de ruelles enclavées, celle qui me transportait poussa une lourde porte qu'elle referma rapidement derrière elle.
J'étais arrivé à destination.
On me sortit du petit sac et je fus surpris d'être saisi par une main élégante, aux doigts longs et fins, manucurés avec soin.
Cette main appartenait à une superbe créature qui avait chargé sa vieille servante d'acheter pour elle ce produit, miracle de la nature, utilisé depuis la nuit des temps par les femmes berbères afin de prévenir le dessèchement de la peau et en ralentir le vieillissement.
J'étais donc ce nectar rare et précieux, offrant beauté et détente à qui savait en user avec sagesse et perspicacité.
Véritable trésor de générosité, je m'apprêtais à combler d'aise cette belle au corps d'une perfection sans égale.
J'étais donc doublement béni des dieux car le bonheur que je dispenserais serait récompensé par la découverte troublante et très intime de cette beauté incarnée.
On avait poussé pour moi les portes du paradis.
Ma toute belle m'utilisa d'abord pour nourrir une abondante chevelure, fauve et d'une longueur exceptionnelle qui lui caressait le bas des reins.
Les mains expertes d'une de ses servantes imbibèrent cette crinière flamboyante de quelques gouttes du précieux liquide.
Je m'enivrai de l'opulente sensualité de ces magnifiques cheveux et de leur avidité à s'imprégner de mes vertus curatives.
Je vivais déjà à cet instant un véritable bonheur car j'allais magnifier de mon essence cette parure naturelle dont une femme est toujours très fière.
Fille d'un notable de la cité, elle habitait un splendide riad dans la médina.
Cette maison traditionnelle possédait de nombreuses pièces qui s'ouvraient sur un jardin intérieur où trônait une fontaine ruisselante.
Son sol était couvert de très belles dalles de marbre et ses murs recouverts de petits carreaux de mosaïque appelés zelliges.
Cette pièce à ciel ouvert apportait calme et fraîcheur aux heures les plus chaudes de la journée.
Dotée d'un hammam personnel, elle permettait à la propriétaire des lieux de ne pas fréquenter les bains publics sauf lorsqu'une amie l'y conviait.
Soin incontournable au Maroc, il était apprécié pour sa chaleur humide enrichie de senteurs de menthe ou d'eucalyptus qui nettoie la peau en profondeur, la rendant d'une incroyable douceur.
Cette séance se prolongeait la plupart du temps par un massage corporel à l'huile d'argan.
Le hammam de la splendide Yasmina était composé d'une pièce réservée au bain, une autre aux massages.
Enveloppée d'un fin peignoir qu'elle laissa glisser le long de son corps, elle s'assit au bord du bassin.
On la frotta de la tête aux pieds avec un savoir noir, astreingent.
A l'aide d'un petit seau rempli constamment d'eau par une jeune servante, elle se rinça en plissant les yeux de plaisir.
Puis on la refrotta énergiquement au gant de crin pour rendre sa peau aussi veloutée que du satin sur laquelle on appliqua enfin un savon doux pour parfaire le soin.
Sa peau blanche comme de la nacre rosit sous l'effet de cet traitement énergique.
Quand elle se leva, entièrement nue et éblouissante comme Aphrodite sortant des ondes, je sus que mon heure était enfin arrivée.
Elle se dirigea vers la seconde pièce et s'étendit sur le lit de massage.
Elle se livra aux mains de sa masseuse attitrée qui s'imprégna les paumes de cet or réparateur et bienfaisant.
Je parcourus son visage, lissant son front altier, malaxant ses tempes avec douceur, pour descendre le long de ses joues et remonter vers les ailes du nez.
Je sentis frémir la peau fine de ses paupières à mon contact.
Je redessinai le contour de ses lèvres pulpeuses qui s'entrouvrirent légèrement à mon passage.
Je vagabondai le long du cou palpitant et me perdis dans le creux de ses belles épaules.
Lorsque je fus au contact des ses seins, ronds, fermes et vibrants, je crus défaillir de plaisir.
J'aurais voulu que ces mains qui la façonnaient de la sorte s'y attardent encore et encore tant ce contact était enivrant.
Son ventre fut lui aussi source de jouissance et j'ai encore en mémoire la moindre de ses courbes comme je me souviens de la délicatesse de la peau de ses cuisses fuselées.
J'ai découvert aussi son dos sublime et le creux de ses reins qui étaient ceux d'une reine.
Ses fesses, joliment rebondies, finirent de me rendre complètement fou de désir.
Mais ma princesse me réservait un dernier plaisir, l'ultime, celui que j'espérais dans mes rêves les plus fous.
Elle se redressa, s'assit et pria sa servante de quitter la pièce.
Elle plongea alors un index dans le flacon, ce qui déjà me mit au bord de l'extase, puis, dans un petit râle de plaisir, les genoux légèrement écartés, elle me fit découvrir son jardin des délices.
Que vous dire ?
Elle me comblait autant que je l'avais comblée.
Les jours qui suivirent se répétèrent jusqu'à ce que je sois complètement vidé de ma substance.
On m'abandonna alors dans un coin de la pièce.
Triste fin, pensez-vous ?
Et bien non, car cette vie, bien que très courte, n'a été que pure jouissance.
J'aurais voulu la revivre encore.
20 mars 2008
Julien, si tu étais ... une timbale de cidre frais
Tu serais à la fois le contenu et le contenant.
Après une journée accablante de chaleur, on te déposerait devant moi, offert, troublant de blondeur, odorant, tentateur ...
Et je serais là, tous sens en éveil, prédatrice, prête à te sacrifier sur l'autel de mon plaisir égoïste.
Je te saisirais à pleines mains, timbale aux formes généreuses, toute en rondeurs comme un beau fruit mûr aux courbes sensuelles.
Tu remplirais l'espace de mes paumes que tu rafraîchirais comme une oasis en plein désert.
J'appuierais mon front brûlant contre tes flancs humides en fermant les yeux de plaisir.
Je serais ta geôlière exclusive, ne voulant te partager avec quinconque, jalouse des regards envieux qui ne manqueraient pas de te convoiter.
Je suivrais d'abord du bout de la langue tes bords arrondis pour espérer saisir quelques gouttes de ton contenu, prémices d'un intense moment de jouissance que je m'octroierais sans état d'âme, ogresse, bacchante, seulement préoccupée de m'enivrer de toi avec une volupté dénuée de tout scrupule.
Pourtant, je te porterais à mes lèvres dans un geste presque mystique, recueillie, les paupières closes, les narines frémissantes pour mieux me repaître de tes arômes.
La première gorgée ferait éclater dans ma bouche ce subil mélange de douceur acidulée et d'incandescente fraîcheur.
Je me gorgerais de tes sucs grisants et de tes effluves parfumées.
Tu t'écoulerais au fond de ma gorge, l'embrasant de mille feux.
Mes joues rougiraient de cet incendie que tu aurais allumé en moi.
En te vidant ainsi de ta substance, je serais pleine de toi.
Et le manque s'installerait très vite, me donnant l'envie irrésistible de connaître encore et encore cet éphémère mais si intense moment de plénitude.
Je deviendrais alors dépendante de toi, moi qui pensais t'avoir à ma merci, sans défense, objet de mon bon vouloir.
Juste retour des choses.
13 mars 2008
Rose & Julian (Vie antérieure)
Rose & Julian
En m'endormant ce soir, j'ai entendu, surgis du passé, de mon passé, les chants emprunts d'une tristesse infinie qui avaient bercé mon enfance d'alors.
Ils évoquaient les peines endurées par mes aïeux, arrachés à leur terre d'Afrique par des marchands d'esclaves avides et cruels qui les revendaient à prix d'or aux grands propriétaires terriens du Nouveau Monde.
Les voix chaudes et profondes des hommes se mêlaient à celles rauques et plaintives des femmes et ces mélopées, belles et douloureuses, montaient jusqu'aux étoiles qui frémissaient de chagrin.
J'ai vécu en Virginie, dans le sud des Etats-Unis, esclave dans une plantation de coton et de canne à sucre.
Ma destinée a voulu que je sois cette superbe métisse, à la peau mate, aux yeux d'ambre, à la luxuriante chevelure auburn, au corps svelte et racé comme celui d'une panthère.
J'étais ce que l'on nommait alors une "quarteronne", ayant un quart de sang noir et trois quarts de sang blanc dans les veines.
Mon nom de baptême était Rose, fleur superbe au parfum enivrant mais au caractère rebelle, prête à sacrifier sa vie si elle ne pouvait en disposer à son gré.
Je suis née en 1830, un soir de pleine lune, dans un immense domaine, sans doute le plus prospère de l'Etat.
Maman avait déjà deux fils dont elle ne voulut jamais révéler l'idendité du géniteur.
Pas plus que du mien, d'ailleurs.
Tout ce que j'en sus, c'est qu'il s'agissait d'un homme blanc, marié, bon chrétien (quelle ironie !) et grand amateur de jolies esclaves en qui il ne voyait que des objets de plaisir, de son plaisir.
Bien que nous n'ayions pas été désirés, maman fut une mère exemplaire pour ses enfants, fruits de viols successifs commis en toute impunité.
Je me suis juré que jamais je ne connaitrais cette humiliation, la pire qui soit pour une femme.
La voisine qui aida à la délivrance me déposa dans les bras de ma mère qui remarqua immédiatement que j'avais tatouée sur l'épaule une petite tache sombre en forme de fleur.
Cette particularité décida de mon prénom.
Dès que je pus la suivre en trottinant derrière elle, maman m'emmena dans la grande maison des "maîtres".
J'y ai passé toute mon enfance et toute mon adolescence.
Mr et Mme Johnson avaient quatre enfants, trois filles et un fils, Julian qui était appelé à prendre la succession de son père le moment voulu.
Ma mère était leur cuisinière attitrée, aidée lors de grandes occasions, par quelques jeunes filles qu'elle choisissait avec soin.
Me faisant toute petite, je me pelotonnais sous la table et assistais à la préparation des repas.
Maman chantait en travaillant et j'ai été bercée par sa belle voix chaude et sensuelle.
ll n'était pas rare que l'on me retrouve endormie à même le plancher.
Je me souviens encore aujourd'hui des odeurs alléchantes qui s'échappaient des marmites mijotant sur la grande cuisinière.
Experte en pâtisserie, elle confectionnait d'odorants et moelleux petits gâteaux qu'elle parfumait de miel, de fleur d'oranger et de sucre de canne.
Très souvent, une petite main surgie d'on ne sait où chapardait une friandise qui disparaissait sous la table.
Très vite, j'eus un compagnon de jeux.
Julian, de deux ans mon aîné et fils adoré de la maison, vint une après-midi me rejoindre dans mon refuge où nous avons passé ensemble des heures entières à rire et à nous raconter des histoires.
Notre complicité fut immédiate.
Nous nous comprenions sans nous parler, d'un simple regard.
J'eus le sentiment d'avoir trouvé mon double, plus qu'un frère, et pourtant tout nous séparait.
Il était blanc, j'étais noire.
Il deviendrait le maître du domaine, je serais toujours une esclave, même si dans mon coeur et mon âme, je me sentais aussi libre que lui.
Régulièrement, la terrible Mme Smith, sa gouvernante, venait le soustraire de sa cachette et je le revois, rageur, se débattant comme un beau diable, refusant en hurlant de quitter cet endroit douillet où nous nous sentions si bien.
Nous ne nous quittions en fait que très rarement et nous avons fait ensemble les quatre cents coups.
Main dans la main, nous grimpions aux arbres, nous nous gorgions des fruits du verger qui s'étendait à perte de vue, nous faisions la chasse aux grenouilles que nous mettions dans nos poches pour les déposer dans le lit de cette bonne Mme Smith, nous courrions à perdre haleine à travers toute la plantation en nous croyant les rois du monde.
C'est lui qui m'a appris à lire, à compter.
Il était doux, d'une patience infinie avec moi, petit diable rétif à toute contrainte.
Il aimait mon esprit vif, mon impertinence, ma volonté d'apprendre et surtout cette rage qui m'animait et me poussait à vouloir à tout prix briser les carcans qui entravaient ma vie.
Vers l'âge de douze ans, son père le convoqua dans son grand bureau et lui annonça qu'il partirait dès le lendemain pour un collège situé à une centaine de milles du domaine.
Il devait y parfaire son éducation et ne reviendrait probablement pas avant plusieurs années.
Lorqu'il me l'annonça, il était en pleurs, tout comme moi.
Je n'avais pas imaginé un seul instant vivre sans lui.
Nous nous sommes promis de penser l'un à l'autre chaque jour que Dieu ferait et de nous retrouver comme au premier jour.
Mais quand ?
Qu'allais-je devenir sans lui ?
On m'avait amputée de mon coeur.
Pour la première fois de ma vie, j'ai pensé à la mort alors que je la côtoyais journellement.
A la plantation, tout écart de conduite de la part d'un esclave était réprimé dans le sang et j'ai assisté à bon nombre de punitions d'une cruauté innommable.
Les années ont cependant passé et j'ai atteint mon seizième anniversaire.
J'étais devenue très belle et je voyais dans le regard des hommes un désir trouble et malsain.
Je me sentais comme une proie, guettée par des prédateurs prêts à tout pour me posséder.
Mais que croyaient-ils, les pauvres fous ?
Je n'avais peur de personne et d'eux, moins encore.
Je n'appartiendrais qu'à celui que j'avais choisi.
Si cela s'avérait impossible, je préserverais au prix de ma vie cette virginité qui symbolisait à mes yeux mon statut d'être libre et responsable de son destin.
Je ne voulais pas connaître tout ce que maman avait enduré.
J'en fis le serment solennel.
Plusieurs fois j'ai échappé de justesse à leur désir impur.
Plusieurs fois, ils ont usé de leur force pour tenter d'assouvir leurs instincts de mâle en rut.
Ils me dégoûtaient.
Plusieurs fois, j'ai subi le poids d'un corps sur le mien, qui m'écraisait et me bâillonnait la bouche pour m'empêcher de crier.
J'ai senti leur haleine vineuse sur mon visage et ces mains qui fouillaient mes jupes.
Plusieurs fois, je me suis débattue comme une lionne, j'ai griffé, j'ai mordu au sang pour préserver ma dignité et ils ont battu en retraite, ces charognards.
Un soir d'été, alors que j'étais assise devant la porte de notre petite maison dans le quartier des esclaves, j'ai entendu au loin des cris et des rires.
Un équipage arrivait à toute allure et le domaine était en effervescence.
Julian était revenu.
Je l'aperçus qui descendait de cheval et mon coeur faillit éclater en mille morceaux.
Il tomba dans les bras de ses parents et s'engouffra dans la grande maison pour fêter ces retrouvailles.
Toute la famille était réunie et j'entendis jusqu'au bout de la nuit le bruit des conversations.
Je n'arrivais pas à trouver le sommeil.
M'avait-il oubliée ?
Je ne pouvais le croire.
J'aidais maintenant maman à la cuisine.
Dans l'après-midi, je profitais d'une petite heure de liberté pour aller m'asseoir au pied de l'arbre qui avait vu naître un attachement que je pensais indéfectible.
Ce jour-là, je m'y installai comme à l'accoutumée, un livre en mains, cherchant un peu de réconfort dans la lecture.
J'avais relevé mes cheveux car la chaleur était accablante en ce mois de juillet.
Je sentis soudain deux paumes très douces se poser sur mes épaules et une bouche fraîche déposer un tendre baiser dans le creux de mon cou.
Je fermai les yeux de plaisir et frémis toute entière à ce contact.
Il était là, derrière moi, attendant que je me tourne vers lui.
Quand je plongeai mes yeux dans les siens, je sus qu'il n'avait jamais cessé de penser à moi.
Il prononça mon prénom dans un soupir et je l'attirai à moi, submergée de désir.
Il était fait pour moi, j'étais faite pour lui, nos corps s'épousant dans une divine harmonie.
Quand je le sentis en moi, je réalisai que j'étais enfin complète, pleine de sa vie palpitante.
J'aurais voulu que le temps s'arrête et que nous restions ainsi unis à jamais.
Nous nous aimions mais que pouvions-nous espérer ?
Pendant des mois, nous sommes vus à l'insu de nos familles respectives.
Un matin, j'eus un peu de mal à me lever, prise de nausées.
Maman sut immédiatement que je portais un enfant mais ne me posa pas de questions.
Mon ventre s'arrondit doucement comme un beau fruit qui mûrit au soleil.
Julian avait déposé sa vie en moi et j'étais le réceptacle d'un amour infini mais interdit.
Souvent, il posait sa tête sur mon ventre, fier et attendri.
Comme je l'aimais ...
Puis la nouvelle que nous redoutions est tombée comme un couperet : la guerre de sécession qui ravageait nos contrées réclamait son quota de combattants et Julian fut appelé pour résister à l'avancée des Nordistes.
Il ne put y déroger.
Quand il partit, j'eus la conviction que je ne le reverrais jamais.
Je restai des semaines sans la moindre nouvelle.
Puis une missive nous apprit qu'il était tombé au champ d'honneur, en brave.
On ne retrouva pas son corps.
Je n'ai pas versé une seule larme car j'étais morte depuis son départ.
On m'avait arraché le coeur.
Je ne vécus plus que pour cet enfant qui grandissait en moi.
Notre petite fille vit le jour trois mois plus tard et je l'appelai Juliette.
Il n'y eut pas d'autre homme dans ma vie.
27 février 2008
LE CHANT DE L'ANGE (troisième vie)
Cette nuit m'a replongé au coeur d'une vie qui fit de moi un artiste adulé dans l'Europe toute entière mais au prix d'un sacrifice dont je fus la victime innocente.
A mon réveil, je fus pris de nausées et une douleur fulgurante me transperça les entrailles.
Je me recroquevillai dans mon lit en attendant que le feu qui ravageait mon bas-ventre s'apaise peu à peu et que les battements désordonnés de mon coeur me laissent un peu de répit.
Je m'aperçus en me levant qu'une large tache de sang avait maculé mes draps sans que j'aie la moindre blessure.
Tout me revint alors en mémoire.
Je naquis dans l'Italie baroque de la fin du 18ème siècle dans une petite ville de province non loin de Naples, la magnifique.
Mon père était professeur de musique et ne vivait que pour elle.
Elle était sa seule passion dans la vie, sa maîtresse, exigeante et capricieuse.
Maman était morte en couches et il se désintéressa de moi dès cet instant.
Il me rendait sans doute coupable de lui avoir ravi celle qui fut son unique amour.
Grand amateur d'opéras, son rêve secret était d'en composer un qui passerait à la postérité comme étant le plus sublime qui ait jamais été écrit.
Il y passa des nuits entières, penché sur son pupitre, plume à la main, les doigts maculés d'encre, cherchant la note exacte, l'accord parfait, le mot approprié.
Je le revois raturant d'un geste rageur des pages entières de ce précieux parchemin acheté à prix d'or, pages qu'il froissait ensuite et qui atterrissaient à ses pieds, formant de petits monticules avec lesquels je m'amusais.
Il ne me voyait même pas.
Epuisé, il s'endormait la tête dans les bras, un bout de chandelle éclairant ce visage ravagé de fatigue.
Pour arrondir des fins de mois difficiles, il donnait à la maison des cours de chant auxquels je ne manquais pas d'assister, caché dans l'armoire où il rangeait les partitions qui avaient échappé à sa vindicte.
J'adorais écouter chanter ses jeunes élèves qui venaient souvent plus par obligation que par plaisir et je ne comprenais pas comment ils pouvaient bouder ces jolis airs d'opéras qui me ravissaient l'âme et me faisaient oublier un moment mon enfance solitaire.
Lorsque j'eus une dizaine d'années, le professeur de chant de mon école vint trouver mon père.
Ils s'enfermèrent dans son grand bureau durant de longues heures.
Je les entendais parler en haussant souvent le ton mais bien que j'aie l'oreille collée contre la lourde porte de bois, je ne percevais pas le sujet de leur discussion.
Je savais que ma voix avait été qualifiée d'exceptionnellement cristalline.
Je n'étais pas encore pubère mais d'ici un an ou deux, elle changerait de tessiture et perdrait ce qui en faisait l'originalité et la richesse.
La mode était alors aux chanteurs masculins qui avaient gardé le registre aigu d'une voix enfantine tout en bénéficiant du volume sonore de la voix d'un adulte.
En Europe occidentale, l'interdiction faite aux femmes dès le 5ème siècle de chanter dans les églises amena à confier les parties hautes des choeurs à des enfants.
A la Renaissance, ce rôle fut dévolu à ces hommes dont je fus l'un des plus prestigieux représentants.
Monstres ou créatures divines ?
Je devins, à mon corps défendant, et je pèse mes mots, l'un des castrats les plus doués de son siècle.
Je vous ferai grâce des détails de cette mutilation barbare qui avait donc pour but d'empêcher la virilisation de ma voix.
Jamais je n'aurais imaginé que mon père accepterait de disposer ainsi de la vie et du destin de son fils unique dans le seul but d'assouvir à travers lui un rêve de gloire qu'il ne connaîtrait jamais.
Il fut donc décidé que je deviendrais un grand chanteur et que j'enflammerais les scènes européennes de ma voix d'ange.
Un soir, par traîtrise, on m'endormit avec un linge imbibé de laudanum et quand je me réveillai le lendemain matin, un bandage sanguinolent recouvrait mon bas-ventre.
Une douleur lancinante me déchira le corps nuits et jours.
Je fus pris d'une fièvre violente, je délirai pendant plusieurs jours et on craignit vraiment pour ma vie.
Mais il était écrit que je survivrais à cette épreuve.
Ma convalescence dura de longues semaines et lorque je fus rétabli physiquement, on m'envoya dans une grande école de musique de Naples pour parfaire ma formation.
Malgré mon jeune âge, j'ai sombré dans une profonde mélancolie, les pensées les plus sombres m'envahissant le coeur.
J'étais devenu taciturne, plus solitaire encore, en proie à des moments de grande tristesse.
La musique a été mon exutoire, mon seul réconfort et j'ai mis un point d'honneur à porter mon art au plus haut degré d'excellence, malgré les doutes permanents qui ont rongé ma vie jusqu'à mon dernier souffle.
Je crois que mon père n'a jamais pris la mesure du mal qu'il m'avait fait et il s'étonna toujours que je ne lui sois pas reconnaissant de ce qu'il avait fait pour moi.
Pendant des années interminables, j'ai donc subi un entraînement intensif, jusqu'à dix heures de chant par jour.
Je fus finalement capable de tenir un son durant plus d'une minute, déroulant des phrases musicales d'une longueur extrême avec une aisance déconcertante.
J'avais acquis en outre une puissance vocale exceptionnelle, d'une ampleur tout à fait étonnante.
J'avais grandi aussi et j'étais devenu un bel homme, au charme indéniable, au sourire irrésistible.
Je ne m'étais pas empâté comme la plupart des mes semblables car je fus toujours très soucieux de mon apparence.
Je le dis sans forfanterie aucune car ces compliments furent ceux de belles jeunes femme que je côtoyai ma vie durant.
J'avais hérité des cheveux et des yeux clairs de ma mère, ce qui, à l'époque, était considéré comme le summum de la beauté masculine.
Elles furent nombreuses à honorer ma couche car il ne faut pas confondre castrat et eunuque.
On m'avait privé de descendance mais pas de ma virilité.
Lorsque j'atteignis l'âge de 24 ans, le directeur de mon école estima qu'il était temps pour moi de monter sur scène afin d'y faire mes preuves.
La concurrence était rude à l'époque et beaucoup de jeunes gens espéraient convaincre les plus grands compositeurs d'écrire spécialement pour eux.
Toutes les grandes villes de l'Italie mélomane réclamaient la présence des castrats au sein de leurs spectalces.
Nous ne chantions pas tout un opéra mais intervenions à des moments précis pour exécuter les passages les plus difficiles.
Je me souviens de cette toute première représentation comme si c'était hier.
Je me revois arpentant la scène derrière le lourd rideau encore baissé, inquiet, fébrile, ayant l'impression d'avoir perdu tous mes repères, rongé par le doute.
Et il en serait ainsi ma vie durant.
Je pensais tout contrôler et je me retrouvais perdu, sans certitude aucune, pour autant que j'en aie jamais eue.
Et si le public hurlait sa désapprobation ?
Comment réagirais-je ?
Me laisserais-je submerger par le dépit, puis la colère ?
Le fustigerais-je à mon tour ?
Laisserais-je éclater cette déception immense, moi qui m'étais tellement investi dans ce spectacle, y laissant un peu de mon âme, de mes forces, de ma vie ?
Mon corps tout entier fut, l'espace de quelques secondes, la proie d'un tremblement que j'eus grand peine à contrôler.
Le moment tant attendu et si redouté à la fois était arrivé.
J'entendais le brouhaha du public impatient de découvrir ce jeune talent que l'on disait si prometteur.
Quand le rideau se leva enfin, je me sentis devenir autre, le même pourtant, mais si différent, laissant place libre à l'artiste, n'étant plus qu'une voix virtuose, transcendant un corps mutilé.
Lorsqu'elle s'éleva jusqu'aux cieux, j'eus le sentiment que le temps venait de s'arrêter, pétrifiant d'étonnement et de plaisir cette assemblée suspendue à mes lèvres.
Je ne voyais personne mais je percevais tous ces coeurs battant à l'unisson du mien.
Nous étions devenus un et cette osmose fut d'une jouissance extrême.
Je les emportais dans un monde sublimé, où tout n'était que beauté et paix.
Quand j'ouvris les yeux, je les vis enfin, debouts, devant moi, m'acclamant, scandant mon nom avec ravissement.
J'étais aux anges, j'étais un ange.
Cette soirée mémorable marqua le début d'une carrière fulgurante et je fus invité à me produire dans les plus beaux théâtres, à animer les plus fastueuses soirées organisées par de grands amateurs de musique et d'illustres mécènes.
Les femmes les plus belles, les plus cultivées, se jetèrent à mes pieds, espérant mes faveurs.
Elles m'admiraient mais désiraient aussi l'homme que je n'avais jamais cessé d'être.
Car, malgré la mutilation dont je fus la victime, j'ai toujours senti au creux de mes reins ce feu intact qui comble une femme et la fait succomber de plaisir.
Il n'était pas rare que l'une d'entre elles trouve le moyen d'accéder à ma chambre dans le plus grand secret après le spectacle.
Et lorsque je m'écroulais de fatigue dans mon lit, j'étais sollicité par une splendide amazone qui, par ses caresses subtiles, entretenait mon ardeur jusqu'au bout de la nuit.
J'ai toujours adoré le corps féminin et c'est à son contact que j'ai éprouvé les émotions charnelles les plus intenses.
Mordiller délicatement le lobe d'une oreille, humer le creux d'une gorge, caresser la rondeur d'un sein, faire glisser sa langue le long d'un ventre affamé pour en savourer toutes les zones d'ombre, voilà les plaisirs qui peuplèrent grand nombre de mes nuits.
Si j'ai apprécié ces jeux sensuels au plus haut point, j'ai toujours éprouvé une grande frustration, celle de ne pouvoir participer au grand mystère de la vie qui fait qu'un homme féconde une femme et que de cette union naisse un enfant, subtile fusion de deux vies.
J'ai été privé de ce bonheur d'être père et rien n'a jamais vraiment pu combler ce manque, même pas la musique qui, pourtant, a toujours été source d'une joie intense.
Jusqu'à la fin de ma vie, j'ai été très entouré, d'amis fidèles, d'admirateurs.
J'ai aussi été très aimé.
J'ai connu les plus grands succès.
J'ai vécu dans le luxe.
Mais j'ai manqué de l'essentiel : fonder une famille qui aurait vraiment donné un sens à mon existence.
En fermant les yeux sur le monde qui m'avait vu naître, j'ai prié pour que cette faveur me soit accordée dans une autre vie.
25 février 2008
Emménager à Paris (Belgicismes)
Emménager à Paris
D'abord hébergé par des copains, j'ai finalement loué un flat qui me convient assez bien.
Avant toute chose, j'ai fait une bonne savonnée pour le récurer de fond en comble.
Il fallait que tout blinque.
Armé de ma ramassette et de mes loques, j'ai fait le ménage pour la première fois de ma vie.
Malheureusement, dès le premier jour, j'ai connu des problèmes avec le boiler de ma salle de bains.
Le plombier m'a rassuré en m'affirmant que je ne pouvais mal.
Puis les radiateurs se sont mis aussi à déconner et par ces jours de froid piquant, j'ai vraiment caillé.
Qu'est-ce que je n'aurais pas donné pour avoir un bon feu ouvert.
Avoir bien bon en sirotant un petit verre de pékèt, ça aurait été le pied.
J'ai même songé un instant donner mon renon mais tout est finalement rentré dans l'ordre.
Je pouvais commencer à ranger tout mon brol que des potes avaient transporté dans un combi.
Je ne vais pas vous raconter des carabistouilles, je n'aime pas ça du tout, c'est pelant comme tout.
J'ai donc ouvert mes caisses à pouf et j'ai été saisi de voir tout ce que j'avais déjà accumulé en si peu de temps.
On a alors toqué à ma porte et j'ai vu abouler ma bande de camas qui venaient me donner un coup de main.
C'était pas de refus car j'étais pas spitant pour un sou.
Certains avaient même brossé les cours pour venir m'aider.
Comme je suis du genre farceur, j'avais enduit la clinche de la porte d'entrée de confiture et ils s'en sont mis pleins les doigts.
Ils m'ont traité de petit con (mais ça j'ai l'habitude) et on s'est mis au travail.
Ils ont installé le divan dans un coin du salon et mon kicker dans un autre coin.
Heureusement, ils avaient pensé à emmener une escabelle pour ranger tous mes potiquets dans les armoires de la cuisine.
Pour les remercier de leur aide, je voulais les inviter au resto mais une grosse drache s'est abattue sur Paris et nous avons décidé de nous faire une petite bouffe à l'appart.
Gâce au ciel, j'avais, la veille, fait la queue chez l'épicier du coin pour remplir mon frigo.
Je lui ai refilé une dringuelle car il me sert comme un prince.
J'allais leur concocter une petit souper dont ils se souviendraient longtemps.
Mes potes sont du "genre goulafe".
J'allais quand même pas leur servir des caricoles ou une tartine de maquée.
Ils auraient pas été contents.
Je me suis donc fait un devoir de leur préparer une bonne fricassée, accompagnée d'une Stella bien fraîche.
Comme le manche de la poêle était bouillant, j'ai utilisé les maniques que ma mère m'avait données.
Une mère, ça pense à tout, c'est bien connu !
Elle m'avait aussi refilé une quantité incroyabel d'essuies dont j'ai sélectionnés les plus originaux pour me faire des bonnets.
Comme dessert, je leur ai fait goûter de succulentes gosettes aux pommes.
Ils en glettaient de plaisir.
Et comble du raffinement, avec le café, je leur ai servi un petit choix de pralines fondantes.
Au congel, j'avais aussi des friskos mais personne n'en n'a voulu.
Pour terminer la soirée en beauté, nous avons décidé de nous offrir une petite guindaille bien méritée.
Une bonne douffe entre copains pour couronner le tout et nous nous souviendrions longtemps de cet emménagement mémorable.
En descendant les escaliers, bardaf, j'ai raté une marche et me suis fait une entorse à la cheville.
Comme je voyais leur mine dépitée et voulant éviter toute bisbrouille, je les ai persuadés d'aller boire un coup à ma santé.
Quant à moi, j'ai fini la soirée allongé sur mon lit, un peu défranchi, la cheville en feu, mais entouré des soins de ma belle qui était arrivée entretemps.
"Miss Catastrophe" comme je l'appelle tendrement, garde toujours dans sa grande sacoche un remède miracle pour ce gence de bobo.
J'en ai profité pour me faire dorloter (faire d'une pierre, deux coups ...)
J'aime quand elle m'apporte le matin au lit des tartines de cramique beurrées ou qu'elle dépose sur ma table de nuit une petite soucoupe remplie de spéculoos parfumés.
Quand en plus, elle passe sa main dans mes cheveux crollés en me mordillant l'oreille ...
Bref, nous avons terminé la soirée en beauté et le lendemain matin, en me quittant, elle m'a lancé : "A tantôt, ma petite rawette".
C'est le surnom dont elle m'a affublé, la coquine.
C'est vrai que je ne suis pas très grand, mais ça me vexe toujours un peu.
Voilà, j'ai donc trouvé un nid douillet à Paris et j'ai bien envie de le baptiser "L'aubette du bonheur"
20 février 2008
Mourir d'aimer (suite des vies antérieures)
Je me suis réveillé en pleurs au souvenir de cette vie qui me permit de donner la plus grande preuve d'amour qui soit mais qui me laissa anéanti, l'âme et le coeur brisés, avec sur les épaules, l'opprobre de mes contemporains puis des générations suivantes, et cela jusqu'à la fin des temps.
Lorsque je voulus me lever de ma couche trempée de sueur pour respirer la fraîcheur de la nuit, mes jambes se dérobèrnt sous moi et je me retrouvai à genoux, le corps douloureux, la tête dans les mains, sentant encore tout le poids du rejet dont je fus la victime consentante.
Depuis maintenant deux millénaires, je suis l'incarnation du traître absolu.
Celui qui, pour trente pièces d'argent, vendit le Messie aux grands prêtres de Jérusalem.
Ce paria qui, par un baiser, scella le destin de l'Homme-Dieu.
Celui qui l'aima à la folie, plus que tout autre, au point d'accepter de porter ce fardeau d'infamie.
Celui qui fut choisi pour ce sacrifice ultime dont il ne recueillerait que des injures et le mépris de ses semblables.
Je fus Judas l'Escariote, disciple aimé de Jésus de Nazareth et désigné par Lui pour l'aider à accomplir sa mission, au prix de son honneur et de sa vie.
Lorsque je croisai le chemin de mon Maître, je sus immédiatement que je lui consacrerais ma vie entière, abandonnant derrière moi et sans regret aucun tout ce à quoi je pensais être attaché.
Jusqu'alors et bien que très pieux, je n'avais pas trouvé de réponses aux questions existentielles qui me tourmentaient.
J'ai toujours été d'une nature complexe, tour à tour très heureux puis déchiré, rieur puis se murant dans un profond silence.
Mes parents m'avaient donné une parfaite éducation.
J'étais considéré comme un intellectuel, voire un philosophe par certains.
Rien ne me prédestinait à suivre les pas d'un charpentier se proclamant le fils du Tout Puissant et prêchant le Royaume des Cieux ici-bas.
Pourtant, une force irrésistible me poussa à ses côtés et décida de mon exaltante mais tragique destinée.
Jésus se choisit douze apôtres et il me confia la charge de trésorier.
Très vite, il me marqua sa préférence sans vraiment me le dire car nous n'avions pas besoin de paroles pour nous comprendre.
Il lisait dans mes pensées comme dans un grand livre ouvert et mon cooeur débordait d'amour et d'admiration pour cet homme qui délivrait un message de paix et de réconciliation si novateur et porteur d'un si sublime espoir.
Je me désaltérais à son discours, me nourrisssais de son regard.
Mon coeur battait au rythme de ses peines, de ses joies, de ses doutes.
Nous nous ressemblions tellement.
Je marchais dans son ombre, ne revendiquant rien, attendant que nos mains se frôlent un court instant pour sentir cette plénitude m'envahir, me comblant d'une jouissance et d'un bonheur infinis.
Quand nous traversions des villages, les femmes se retournaient souvent sur mon passage car j'avais belle allure, les cheveux blonds mordorés et un regard très clair qui, disait-on, fit frémir de plaisir bien de belles et jolies jeunes filles.
D'un naturel très timide, je ne les voyais même pas, trop occupé que j'étais par ailleurs de servir celui qui était devenu le centre de ma vie et de toutes mes préoccupations.
Etais-je amoureux ?
Certainement mais bien que cela aussi.
J'aurais voulu me fondre en lui et connaître cette magnifique osmose.
Je pressentais qu'il savait tout cela et ce n'est par hasard si c'est à moi qu'il demanda de se sacrifier, d'endosser le rôle exécrable du félon pour que se révèle son essence divine.
Je fus l'instrument d'une volonté supérieure, permettant le miracle de la résurrection.
Un soir, il m'entraîna à l'écart des autres, prit mon visage dans ses mains et posa un baiser sur mon front.
Je fermai les yeux d'émoi, mon coeur battait la chamade et je sus qu'il allait nous quitter pour délivrer l'humanité de ses péchés.
Il avait 33 ans.
J'éclatai en sanglots et il me consola comme un petit enfant, caressant mes cheveux, me berçant de mots doux.
Il m'expliqua ce qu'il attendait de moi, conscient de me jeter dans les ténèbres de la réprobation éternelle.
Pourtant, pas un instant, je n'ai envisagé de m'esquiver alors qu'il exigeait de moi d'être la main qui porte le coup mortel.
Tout était dit.
Nous ne nous reparlerions plus.
Lors de notre dernier repas, lorsqu'il rompit le pain et m'en donna une part, j'eus toutes les peines du monde à avaler cette nourriture hautement symbolique à mes yeux car elle avait déjà un goût de sang.
Mes compagnons s'étonnèrent de me voir ainsi perdu dans mes pensées, sombre, ne se doutant nullement du désespoir qui me consumait tout entier.
Comprendraient-ils jamais le geste que j'allais poser ?
Evidemment non, hommes de peu de foi.
Je savais déjà qu'ils se détourneraient de moi, se drapant dans leur manteau de bonne conscience offensée.
Je me surpris à les jalouser, moi qui brûlais déjà dans les flammes de l'enfer.
Eux seraient vénérés, moi excommunié.
Et je me demandai si j'avais un coeur aussi pur je le pensais.
En réalité, je n'étais qu'un homme bien imparfait de qui on exigeait qu'il se transcende en se damnant pour l'éternité.
Je le fis par amour de Lui.
Quand je lui ai donné ce baiser que l'on me reprochera à jamais, j'ai croisé son regard empli de douceur et d'amour.
Il savait que je ne me déroberais pas et connaissait les conséquences que nous aurions à affronter, lui comme moi.
Mes lèvres effleurèrent sa joue rugueuse et un sentiment d'exaltation intense fit battre mon coeur à la volée.
La face du monde allait s'en trouver bouleversée et j'étais conscient des affres qui m'attendaient.
Lorsque les soldats l'emmenèrent, il ne se retourna pas mais il pensait à moi avec gratitude et commisération pour tout ce j'allais endurer par sa faute.
Il me bénit par la pensée et je tombai à genoux, non pas de honte, mais ravagé par cet amour qui me submergeait, me dépassait et m'anéantirait à jamais.
Je suivis son long calvaire, dissimulé dans la foule.
Lorqu'il titubait sur le chemin qui le mena au Golgotha, je souffrais avec lui.
J'aurais voulu déchirer un pan de ma tunique pour éponger son front ensanglanté, l'aider à porter cette croix si lourde qui lui brisait les reins, éloigner ces impies qui lui crachaient au visage et se réjouissaient de sa douleur.
J'étais là aussi lorsque les soldats, ivres de vin aigre et de vengeance, le crucifièrent, martyrisant son corps à coups de pieu et de lance.
A ce moment, nous fûmes un.
J'étais lui, chair meurtrie, il était moi, âme à la dérive.
Il cria "Père, pourquoi m'as-tu abandonné ?"
J'aurais voulu lui répondre : "Christ, qu'as-tu fait de moi ?"
Lorsqu'il quitta ce monde terrestre, je compris que mon propre calvaire commençait.
On me traita comme un chien galeux, on me jeta des pierres.
Ainsi que je l'avais redouté, je fus rejeté par les autres disciples.
Comment leur expliquer que ce baiser d'amour avait permis au Messie d'accomplir la volonté de son Père ?
Pendant des jours et des nuits, je fus traqué, pisté comme une bête fauve.
On me refusa toute nourriture, on m'assoiffa.
Mais tout cela n'était rien face aux tourments qui ravageaient mon âme.
J'étais désormais seul au monde et ce monde ne voulait plus de moi.
Toute cette souffrance me dépassa.
Je fus incapable de la sublimer comme l'avait fait celui qui fut le grand amour de ma vie.
J'avais accompli ma mission, je pouvais disparaître.
Je rendis les pièces d'argent avant de me pendre.
Ce geste fut perçu comme l'acte ultime de lâcheté que je pouvais encore commettre puisque, aux yeux de tous, je n'étais capable que de bassesse.
Oh mon Dieu, donne à ton tour à Judas le maudit ce baiser d'amour avant que les entrailles brûlantes de l'Enfer ne l'engloutissent pour toujours.
14 février 2008
première vie: moi Mitsuko
MOI ... MITSUKO
Je suis née en l'an 1710 dans le nord du Japon par un beau matin ensoleillé.
Mes parents me donnèrent le doux prénom de Mitzuko, ce qui signifie "enfant de lumière".
D'aussi loin qu'il m'en souvienne, je les revois, humbles paysans mais riches d'une dignité sans égale, courbés dans les rizières des heures durant, pour tenter de nourrir leurs nombreux enfants.
Nous étions onze frères et soeurs et j'étais l'aînée d'entre eux.
Dès notre plus jeune âge, nous aidions nos parents dans leur dur labeur quotidien.
Nous n'avions ni le temps ni les moyens d'aller à l'école, une fille moins encore qu'un garçon.
Nous étions cependant forts de l'amour qui nous unissait, même si notre ventre criait souvent famine.
L'année de mes douze ans fut terrible car les récoltes, désastreuses, nous réduirent à un grand dénuement.
Le coeur brisé, mes parents décidèrent de me vendre à une okiya, une maison de geishas, en contrepartie d'une rente mensuelle versée tout au long de ma vie par celui que l'on me choisirait comme protecteur.
Il s'agissait généralement de riches commerçants ou de notables, mariés et pères de famille, qui avaient remarqué une jeune fille pauvre dont ils désiraient assurer l'éducation.
On les nommait les "dannas".
J'étais devenue, il est vrai, une très jolie adolescente, aux longs cheveux de jais, aux grands yeux rieurs, aux traits d'une grande finesse, quoi qu'un peu petite pour mon âge.
En y repensant bien des années plus tard, je compris que papa et maman avaient vraiment posé un geste d'amour en décidant ainsi de ma destinée.
Si je devenais une geisha célèbre, ils pourraient se féliciter de m'avoir permis d'accéder à une grande culture et à une aisance matérielle qu'eux-mêmes ne connaîtraient jamais.
Au fait, savez-vous la signification du mot "geisha" en japonais ?
"Personne (sha) de l'Art (gei)".
Je tiens à préciser qu'à l'époque une geisha n'était pas une courtisane.
L'amalgame s'est fait plus tard.
Nous n'étions donc pas contraintes de vendre nos charmes et je ne l'ai jamais fait.
Le jour du départ, j'avais la gorge nouée mais je n'ai pas pleuré, bien que j'aie le coeur et l'âme en lambeaux.
J'ai serré les lèvres et fermé les poings dans les poches de mon large manteau.
Je devais être forte, pour moi, pour eux.
Je voulais qu'ils soient fiers de moi, comme je l'étais d'eux.
Mon petit village où j'avais été heureuse et libre comme un oiseau s'estompa peu à peu dans la brume matinale.
Je ne le revis jamais et j'en eus toujours la nostalgie.
Je fus donc accueillie à l'okiya de la ville d'Edo (que l'on nomme aujourd'hui Tokyo) par Mama San qui gérait la maison d'une main de fer.
Elle m'ordonna de me déshabiller et m'observa pendant de longues minutes.
Un sourire détendit enfin son visage sévère et je sus que je lui plaisais.
Elle me confia que, déjà à cette époque, émanait de ma personne cette aura, ce charisme qui attirerait à moi tous les regards.
Elle ferait de moi la plus grande des geishas, j'en eus l'intime conviction.
Est-ce l'ambition qui guida ma vie à partir de cet instant ?
Non, je ne le pense pas, mais plutôt cette volonté d'atteindre à la perfection en ce domaine puisque telle était la voie que l'on avait tracée pour moi.
Aux termes de mon apprentissage, je fus d'ailleurs rebaptisée "Yoshi", c'est-à-dire "la meilleure".
Quelques jours plus tard, j'ai rencontré celui qui m'avait prise sous son aile protectrice.
Je lus dans son regard de la tendresse, de la douceur, du respect aussi, et je sus instinctivement qu'il serait avant tout un père, un ami.
J'eus beaucoup de chance.
Je savais que la coutume voulait que ce soit lui qui ait le privilège de me déflorer.
Mais jamais il ne me força, et c'est moi qui, un jour, vins à lui, de mon plein gré, et lui manifestai ma reconnaissance et mon affection.
Mon écolage pouvait commencer.
Très vite, la discipline implacable que l'on m'imposa, ainsi qu'aux autres filles, et le confinement dans lequel je serais appelée à vivre le reste de mon existence alors que j'avais goûté à la liberté la plus totale se heurtèrent à mon caractère entier et fier.
J'étais alors un petit animal farouche, peu enclin à se laisser apprivoiser.
Mais ma soif d'apprendre était si grande que, peu à peu, je me pliai, de mauvaise grâce, aux règles en vigueur.
Pourtant, au fond de moi, j'ai toujours été libre et j'ai contraint plus que je n'aie été contrainte, malgré les apparences.
Au fil des jours, des semaines, des mois, des années, j'ai été initiée par les meilleurs professeurs dans les disciplines les plus diverses.
J'ai appris à chanter.
Ma voix, reconnaissable entre toutes, a charmé bien des hommes et je les revois fermant les yeux de plaisir à l'écoute des douces mélopées dont moi seule avais le secret.
Je connaissais aussi des dizaines de poèmes traditionnels que je récitais de ma voix légère et mélodieuse.
Je m'accompagnais souvent d'un instrument de musique, un petit tambour ou une sorte de luth, appelé "shamisen".
L'art de la comédie a été une de mes plus grandes sources de plaisir.
J'aimais particulièrement cet exercice qui me permettait de me couler, l'espace d'un instant, dans la peau des personnages les plus variés.
J'ai vraiment excellé en ce domaine.
Je fus aussi initiée à la calligraphie et me révélai être une élève étonnamment douée.
Quand le cours était terminé, nous nous amusions, Hanako (qui était devenue mon amie) et moi à reproduire sur notre peau laiteuse, dans la nuque, à la naissance du cou, sur les bras et les épaules, des signes que nous tracions délicatement au pinceau.
Un jour, elle dessina sur le haut de mon bras une espèce de croix qui, disait-on, était le symbole des Chrétiens, ces barbares venus d'Occident pour commercer avec l'Orient.
J'aimais beaucoup ce contraste de l'encre noire sur notre peau blanche.
J'aurais voulu me peindre tout le corps de façon indélébile mais je n'y fus pas autorisée.
On m'apprit aussi l'art de me vêtir.
Les geishas possèdent environ une quinzaine de kimonos, des obebes, brodés à la main et nécessitant chacun vingt-quatre mètres d'étoffe précieuse.
Il me fallut plusieurs années pour les rembourser.
L'élégance, en public, était primordiale.
Elle était une forme de respect vis-à-vis des autres, mais aussi de moi-même.
Une geisha digne de ce nom ne peut arborer les vêtements les plus élégants sans un maquillage élaboré avec la plus grande minutie.
Je dois avouer que je n'ai jamais beaucoup aimé ces heures interminables que j'ai du y consacrer car le temps est précieux mais je n'ai pu y déroger.
De mon visage rendu blanc comme une pleine lune immaculée, on ne voyait plus que mes grands yeux noirs surmontés de deux sourcils expressifs redessinés au pinceau et une petite bouche rouge vermillon, semblable à une fleur délicate prête à éclore.
Une partie de la nuque laissée vierge de tout maquillage laissait apparaître mon grain de peau parfait.
Ce contraste saisissant était d'une extrême sensualité, petite fenêtre ouverte sur une nudité dévinée et donc objet des fantasmes les plus fous.
Mes cheveux étaient relevés en chigon d'une rare complexité et orné de barrettes précieuses.
J'étais en réalité une hôtesse qui, par sa culture et sa brillante intelligence, animait avec maestria mais aussi énormément de tact une réunion ou un dîner pour plusieurs invités masculins.
Il m'a donc été inculqué cet art de divertir mais aussi de converser avec élégance, ce qui a fait de moi la confidente de bon nombre d'hommes de la haute société.
On appréciait mon sens de la répartie et la finesse de mes propos.
Je cultivais aussi ce paradoxe de sembler proche de mes convives sans me livrer totalement, exacerbant en cela leur désir et entretenant avec subtilité un douloureux mais délicieux sentiment de manque.
Donner puis reprendre pour établir un état de dépendance inconscient avec les hommes qui m'entouraient était un jeu subtil dont je connaissais tous les rouages.
J'étais passée maître dans l'art de charmer sans vraiment me dévoiler, j'étais présente tout en étant ailleurs et ce clair-obscur était porteur des attentes les plus sensuelles.
Je suis devenue au fil des années une geisha renommée dans tout le Japon.
J'étais adulée, traitée comme une impératrice, mais étais-je heureuse ?
Tous ces hommes que je divertissais étaient devenus des amis, jamais des amants.
Un seul fit battre mon coeur mais je ne fus pas autorisée à l'aimer.
Une geisha doit faire fi de tous sentiments amoureux.
C'est le prix à payer, le sacrifice ultime.
Pendant des nuits entières, j'ai frémi de plaisir en pensant à lui, seule au fond de mon lit, solitaire à en mourir.
J'ai pleuré de dépit, de rage, de désespoir mais que pouvais-je y changer ?
Je voulais aussi rester fidèle à ce que je m'étais promis.
On m'avait imposé un destin et je l'avais dompté.
J'étais devenue la meilleure, la plus grande dans son art.
Je n'avais accepté aucun compromis mais je vécus profondément seule, mon besoin d'aimer inassouvi.
Quand mon heure fut venue, quand je sentis mon âme quitter ce corps que l'on avait tant désiré, je fis le serment que, dans une autre vie, mon coeur battrait à l'unisson d'un autre, en toute liberté.
16 janvier 2008
La valse des sentiments
Je voudrais t'écrire maintenant tout ce que tu ne liras sans doute jamais et c'est mieux ainsi.
Nous rencontrerons-nous un jour ?
Sauras-tu qui je suis et la place que tu as prise dans ma vie ?
Je continuerai dans l'ombre à suivre ta carrière pas à pas et tu ne le soupçonneras même pas.
Pourtant, si tu savais ...
Je n'ai pas eu le bonheur d'avoir d'enfant.
Les aléas de la vie en ont décidé ainsi.
En ai-je pour autant fait mon deuil ?
Je le pensais jusqu'au printemps de l'année dernière.
A l'instar du couturier Christian Lacroix qui s'est découvert un instinct parternel en te suivant lors de la NS, j'ai senti ressurgir du plus profond de mon être ce désir de maternité inassouvi.
Je croyais l'avoir maté.
Mais non, il était là, tapi au creux de mes entrailles, ne demandant qu'à se réveiller après un long sommeil.
Tu as réouvert au fer rouge cette vieille blessure que j'imaginais cicatrisée et j'éprouve aujourd'hui un grand sentiment de manque.
Tu sais, j'ai l'âge d'être ta mère.
S'il m'était donné le priviège de me choisir un fils, tu serais sans conteste celui que je désignerais , avec tes qualités, nombreuses, et tes défauts qui certains jours doivent te rendre certainement insupportable.
Quand je te vois malheureux, j'ai envie de prendre dans mes bras pour consoler tes chagrins, caresser doucement tes cheveux, sécher tes larmes en te berçant comme un tout petit.
Je voudrais être ce douillet refuge maternel dont tu dois encore avoir besoin dans les moments difficiles.
Comme j'aimerais te réchauffer de ma présence quand il fait froid dans ta vie, te communiquer ma tendresse, être celle dont tu serais le prolongement, chair de ma chair, âme de mon âme.
Avoir un ami est un privilège rare.
Me serait-il donné un jour le bonheur d'être celle à qui tu confierais les secrets de ton coeur et de ton âme, qui serait ton alliée la plus fidèle, un rempart contre les vicissitudes de la vie, ton bâton de pèlerin s'il t'arrivait de traverser un désert ?
Celle qui, sans faire de bruit, serait toujours là pour veiller sur toi, un soutien indéfectible mais néanmoins critique car l'amitié, la vraie, ne rime pas avec aveuglement.
Mais je serais là aussi pour partager tes petits et grands moments de bonheur, me réjouissant, avec un coeur pur, de toutes tes réussites.
Je voudrais être plus encore.
Tu n'as ni frère, ni soeur, Julien.
Tu as grandi, enfant solitaire, en te réfugiant dans un monde imaginaire que tu t'étais construit de toutes pièces.
Et si j'étais cette grande soeur qui soigne les genoux en sang de son petit frère, qui le protège des méchants et qui le pousse doucement dans le dos au moment des grandes décisions ?
Je ne peux nier te porter aussi des sentiments qui sont ceux qui entraînent une femme vers un homme.
Je n'ai pas honte de l'avouer.
En bien que j'aie deux fois ton âge, je suis loin d'être insensible à ton charme.
Pourquoi les années qui nous séparent seraient-elles une barrière aux sentiments ?
J'ai pour toi les yeux d'Yseult, de Juliette, de Chimène.
Mais tu ne seras jamais mon Tristan, mon Roméo ou mon Rodrigue.
Oui, je sais pertinemment bien qu'il s'agit d'une douce utopie et que, même si un jour nos regards se croisaient, que pourrais-je en espérer ?
Rien, j'en suis bien consciente.
Pourtant, il me plaît d'imaginer qu'un tendre lien nous unirait le temps d'une nuit, sans espoir de lendemain.
Tu souris ?
Tu connais la chanson de Dalida : "Il venait d'avoir 18 ans", n'est-ce pas ?
Elle prend pour moi tout son sens maintenant.
Il m'arrive, je le confesse, de m'identifier parfois à cette femme et de souhaiter connaître cette fugace mais oh combien intense passion.
Cela n'arrivera jamais, je le sais.
Suis-je triste ?
Nostalgique certainement, de ma jeunesse qui s'en est allée et qui, je le réalise avec une cruelle acuité, me laisse un sentiment d'inachevé.
Je pense aussi à cette jolie chanson de Dave : "Portrait de vous".
Je ne résiste pas à l'envie de t'en faire partager un extrait :
"Quand j'aperçois
Votre beauté hautaine, autant vous
l'avouer
Je me sens à cent lieues de vous
Ordinaire
Sans atout pour vous plaire
pas classe pour deux sous
Je ne serai jamais
Parmi ces happy few
Qui ont la veine de vivre auprès de vous
D'exister pour vous
Bien que je sois
Dans cet amour jusqu'au cou
Je n'attends rien de vous
Aucun rendez-vous
(...)
Je m'aperçois
Que vos allures lointaines
Recèlent ce charme fou
Qui me trouble au-delà de tout
Vous ignorez
Ce quidam qui traîne devant vous
Est-ce vraiment grave
De rester malgré tout ?
A l'âge que j'ai, obnubilé par vous
Et snobé par vous ?
Drôle de passion à laquelle je me voue
Ca ne tient pas debout
Moi qui reste à ma place et loin de
vous ..."
Outre ces sentiments très personnels et contradictoires, je m'en rends bien compte, j'admire profondément l'artiste que tu es, celui qui, de sa voix rauque, voilée, chaude et sensuelle, me fait frissonner de plaisir, celui qui, pareil à nul autre, a ce génie de se réapproprier des chansons souvent anodines pour en faire de petits chefs d'oeuvre, celui qui m'emmène dans son univers avec cette aisance déconcertante, celui qui compose de divines mélodies au service de textes d'une sensibilité à fleur de peau, celui qui sait si bien m'émouvoir, me faire rire et pleurer et dont l'humour et l'ironie sont un régal.
Julien, il y a longtemps que je t'attendais.
Quand je te vois et t'écoute parler et chanter, mon sang coule plus vite dans mes veines, mon coeur s'emballe, mes joues s'empourprent, mon souffle se fait plus court et plus intense.
Tu m'as rendue plus vivante, tu m'as ouvert de nouveaux horizons, m'as fait rencontrer des personnes formidables, mais surtout, surtout, tu es celui qui a ravivé cette petite flamme qui vacillait au fond de moi, à l'agonie.
Merci, Julien