25 janvier 2008
C'est ton sourire qui illumine cette photo
C'est ton regard qui en dit long, si tendre...
non, je n'ai plus trop envie d'attendre
C'est ton talent qui m'a fasciné en premier
Et là tu rayonnes, sur scéne tu es heureux
Je n'ai pas envie de compter les années
Ca n'a plus d'importance, les feux
Ont étés déclenchés dés que j'ai entendu ta voix...
L'espoir s'agrandit à chaque moment, jusqu'au jour où je pourrais aller a un de tes concerts...
Te voir en VRAI... pour une fois !
Quoi qu'il en soit, tu rends toutes les photos vivantes... je ferme les yeux et je t'imagine, à chaque mouvement de ton corps, je t'ai pas mal regardé dans toutes les vidéos pour me faire une idée
Mais ce sera a toi, quand je serai là, devant la scéne, de me murmurer que l'attente n'a pas servi a rien. Et je sais que tu le fera, par ta voix, ton charisme, ta présence !
Alors, monsieur Doré a bientôt sous les feux des projecteurs !
23 janvier 2008
Un instant privilégié
Un instant privilégié :
Ce qu'on voit en premier ?
Cette riviére tellement fine descendre le long de ton cou, on a presque envie d'y toucher, d'oser récupérer ces émotions a peine dévoilés.
Et ensuite ?
Ta force, on la sent comme si on était tout prés. Oui, on est là. Tout prés. On sent ton coeur
battre. Et le notre commence a s'emballer. Tu vois ce que tu nous fait dire ? C'est ta faute, oui
regarde-toi.
Oui, mais après ?
Après ? C'est très simple, écoute-bien. Tu vois, ta tête est légérement pencher en arriére. Tes yeux sont a demi-ouverts. La musique te donne un certain rythme. Une ambiance. Elle s'est inscruté dans ta peau. On la sent vivre. Et tu t'abandonne a cette musique. On aimerait bien aussi. S'abandonner avec toi. Oui, nous et nos fantasmes !
Ca te faire rire, hein ?
Ecoute encore un peu. Oui, viens par là.
On peut entendre la musique, on peut entendre ta voix. Tu vas dire que c'est qu'une photo. Mais c'est une photo de toi. Pas de n'importe qui. Alors, le temps s'est figé. On peut admirer, s'abandonner a tout moment. On ferme les yeux. Et ça y est. On se retrouve avec toi. Tu laisse libre a nos plus folles idées.
Mais moi... moi j'ai juste envie de poser un baiser sur ton cou.... ça sera léger... tu verras...
20 novembre 2007
Light my fire
Cette attitude. Ce regard. Cette crinière totalement imprévisible. Un zeste de talent s'ajoute immédiatement. Entré en scéne. Timoré aux premières notes, discret mais puissant. Sa voix de crooner s'effiloche tout le long de la mélodie. Un fil se tisse. Des frissons me submergent. Cela peut-être vrai ? Des sensations m'envahissent.
Tu me fuis ; je te suis. Son regard me mutile, je me prends au jeu. Tout devient simple, je ne pense plus a rien. Sa voix se faufile au plus profond de moi.
La cadence est donné, je ne peux plus décrocher. Mais a quoi il joue ? Il a finalement gagné, l'hypnose a finalement fonctionné. Mais il n'y a pas eu de résistance. Sa langue roule au creux des notes de musiques, au creux de mes frissons qui picotent sans cesse. Effet étrange.
Soudain un cri me transperce et me délivre. Je le vois chamboulé, dépassé. C'est pareil. Mes yeux sont grands ouverts devant lui. Je ne suis que son miroir. Pour le remercier, j'applaudis l'artiste. Mais je n'en reviens toujours pas.
02 novembre 2007
La surfeuse (part II)
Une main s'agite dans ma direction, il me fait signe. Il n'a pas changé, de loin il me demande d'avancer. Ce n'est plus un baiser brûlant, c'est une bise qui a l'air brûlante. J'avais raison, la distance il n'y a plus que ça que l'on a en commun. On marche dans le silence, on quitte la gare. Je tourne la tête face à l'immense édifice, non je ne regrette pas ce voyage. Ca me fait du bien de revenir, Paris en deux mois c'est trop pour moi. Cette agitation dans chaque rue, et l'ambiance de la ville si différente à celle-ci. Je me retrouve maintenant dans le bar, dans ce bar où tout a commencé. Son sourire se fait plus rare, il rejoint dans le fond de la salle quelques personnes. Il m'abandonne une minute avant de me laisser un faible murmure derrière moi.
La scène, elle est là devant moi. Une brune au veston rouge place les micros, l'installation est longue. Elle ne se presse pas, elle se lasse même de ses propres mouvements. Mais là, je vois le regard de Julien qui fixe cette femme, il la fixe d'une étrange manière.
Là, j'ai loupé un épisode. Mon ventre se serre, et mon cœur semble commencer à se plaindre. Mes pensées murmurent, jusqu'à en devenir plus fortes. A me faire mal.
J'ai succombé finalement. Paris ne m'aurait rien appris, ça ne m'aurait rien apporté.
Je me demande pourquoi je suis revenue, si c'est pour le voir dans les bras de cette fille ça n'en vaut pas la peine. Mais ce matin-là, quand je suis partie il n'y avait pas de promesses. Des paroles rassurantes, des murmures insignifiants mais pas de promesses. Je ne lui appartiens pas, je me sens un peu jalouse tout de même. D'avoir raté son premier concert, ses premiers rires de musiciens... ses premiers doutes... ses espoirs. L'espoir. Il tourne la tête vers moi, je suis toujours à côté du comptoir, je n'ai pas bougé. Il me regarde, un regard vers le passé. Ca met mal à l'aise. Sa bouche s'ouvre doucement, bouge au son de quelques lettres. La femme au veston rouge lui tapote l'épaule, lui lance un regard interrogateur... accusateur. Je ne sais pas, je m'en fiche.
- Allez, on s'active ici ! Il y a un concert ce soir !
Il tape dans les mains, fait réagir les personnes dans la salle. Il s'éloigne de cette femme, mais son regard fixe autre chose à présent.
Finalement je trouve qu'il a changé. Pas son caractère, pas ses passions qui l'entraînent au bout des limites. Non, ces yeux. Des cernes sont venus s'installer au-dessous, des creux énormes se sont creusés. Le bleu, mais le bleu est toujours bleu. L'or de ses cheveux est toujours or, son sourire est toujours aussi sublime.
Il installe sa guitare, fait quelques accords. Concentré sur les notes de musiques, il semble oublier cette femme qui lui tourne autour. Il gratte encore un peu dessus, puis la laisse sur une table.
- Viens, il faut que je te montre quelque chose !
- Avant, j'aimerais parler... Julien, c'est important.
- Pas maintenant... viens !
Il prend ma main à nouveau, à nouveau je me revois au bord de la rivière. L'eau qui ruisselle, la nuit qui tombe... des yeux... des étoiles. Tout est devenu flou. On rentre dans une pièce, il n'y a presque rien. A part un bureau et quelques bibelots posés sur une table basse. Il range deux trois trucs, m'invite à m'installer.
- Alors, ce voyage ?
- On fait aller...
Je n'ai pas trop envie de parler, je n'ai pas envie de parler de choses sans intérêt. De lui dire ce que j'ai sur le cœur, pour m'en libérer. Ca, c'est important.
- C'est quoi ce que tu voulais me montrer ?
Il opine de la tête, se met ensuite à farfouiller dans les tiroirs du bureau. Il en revient avec un petit carnet, une couverture un peu abîmée. Je retrouve son regard d'avant, je retrouve un peu l'artiste qu'il était. J'espère qu'il n'a pas disparu celui-là.
- Quand tu es partie, j'ai commencé à écrire. Ce que je faisais, mes impressions, mes sentiments. C'était une façon de me rapprocher de toi... j'aimerais juste partager avec toi ce que j'ai vécu de mon coté pendant ces quelques mois.
Il me tend le carnet, je comprends tout maintenant... mais ce n'est pas suffisant. Tout de même, je suis honteuse. J'ai pensé à lui quand j'étais à Paris, mais je n'ai rien écris. Lui, a fait ce geste. Je me sens importante à ses yeux à présent, il ne me dit rien mais je sais que je compte pour lui. Du moins, je me le répète pour m'en persuader.
Il est lourd ce carnet, lourd de sentiments incontrôlables. Son regard a l'air de me fuir, des centaines de kilomètres nous séparent. L'impression que le fil qui s'est tissé entre nous, s'est rompu brutalement. Comme un avertissement. Je cogite, mais rien n'y fait. Je trouverai peut-être la réponse dans ce carnet. Je redoute le moment où il me demandera de l'ouvrir, j'aimerais le repousser à ses limites. Je ne peux pas attendre, il faut absolument que je l'ouvre, que mes doigts passent le long de la page, tourner les pages pour savoir... savoir. Je n'ai plus que ce mot en tête. Je me sens lessivée, complètement lente après toutes ses heures de voyage. Je lui fais signe de la tête, puis ouvre le carnet à la première page.
- Quand je serai parti. Je ne veux pas que tu te forces à lire tout maintenant.
Il se dirige vers la porte, met sa main sur mon épaule avant toute chose. Son regard bienveillant qu'il me porte semble vouloir me donner une partie de la réponse. Je me contente de ses cils dorés qui battent régulièrement. La seconde plus tard, j'entends la porte du bureau se refermer d’un coup sec. Se refermer sur moi face à ce livre, à ce carnet mystérieux. Je tourne la première page, il n'y a rien. La deuxième semble avoir été effleurée par un coup de crayon rapide mais hésitant. C'est flou, je ne m'attarde pas. La troisième page, une seule et unique lettre. La première de l'alphabet, la première de mon prénom. Page suivante, je retrouve son écriture fine et si belle. Une date, suivi d'une lettre.
Je commence à lire, avalant chacun de ses mots. "Je me suis mis à la guitare", il s'est mis à la guitare. J'imagine les notes de cet instrument, je ferme les yeux quelques minutes. Je les sens tout prés de moi, si fières d'elles d'exister pour quelques secondes dans ce monde. Je m'enfonce encore plus dans mon fauteuil. "Tu me manques", je lui manque. Instantanément, je retrouve son visage fin qui m'observe. Je revois cet océan qui ne m'a pas quittée à Paris. "Je me suis mis au chant", non je ne l'ai presque jamais entendu chanter.
STOP !! Il faut que je m'arrête, j'ai mal aux yeux... j'ai mal au cœur. Je pose le carnet sur la table basse, souffle fort. J'entends quelques accords de guitare dans la pièce à côté, je souris aux notes qui viennent casser ce silence une fois pour toutes. Je mélange la musique à mon sommeil, je mélange la vie aux envies. Je mélange les rêves et la réalité. Je mélange tout, les yeux fermés je rejoins le monde que j'ai créé. Le monde, comme j'aimerais le voir aujourd'hui. J'aimerais ouvrir les yeux, là et le voir réellement.
Je me réveille. Mes paupières s'ouvrent légèrement pour apercevoir que personne n'est entré dans la pièce, personne n'a pris le petit carnet. Il est toujours là où je l'avais laissé. Le silence est toujours présent, beaucoup plus lourd que tout à l’heure. Il pèse sur moi, ainsi que mes doutes qui ne m'aident pas du tout à réfléchir. Je fixe le carnet, je le prends et le serre contre moi fortement. C'est tout ce qu'il m'a offert, c'est pour moi. Je dois le garder, ne pas le quitter. Et pouvoir enfin connaître la vérité. Suspendue à ses mots, je me replonge dans ma lecture. J'en apprends plus sur lui, mais je me sens gênée comme si j'étais en train de lire son journal intime. C'est ce qu'il a, au plus profond de lui. Son âme, et ça... il me l'a offert. C'est un cadeau. Je suis émue, mes yeux démontrent une fois de plus ma fragilité, ma sensibilité. Il a écrit le soir, sans doute après des concerts agités, sans doute assis à cette place dans ce fauteuil il a commencé à écrire sa première page. Assis là, il a débouché le stylo, il a pensé à moi à ce qu'il était en train de vivre. La plume du stylo a touché la feuille, écriture fluide et juste, il n'a pas hésité une seule seconde. Je tourne une autre page, me retourne avant vers la porte d'entrée. Non, toujours personne. Mais il est là, dans ces quelques lignes je peux le sentir.
"Je doute parfois"... il doute de quoi ? De lui, de mon départ ? Il n'y a rien inscrit d'autre, simplement cette phrase. Pour une fois, ce vide sur cette page m'agace. Ce vide en est alarmant. Ce carnet est construit sur chapitre, chaque chapitre équivaut à une semaine. Des semaines qui ne se ressemblent pas.
Il ne s'est pas ennuyé... moi oui.
Il n'a pas pleuré... moi oui.
Ensuite vient le concert. Je sens l'adrénaline qu'il a vécue jusqu'au bout des doigts, je tremble de plaisir à ses mots. Ils coulent dans ma voix si vite, c'est doux et fort. Je ne vois pas les heures passer. Je m'en moque presque, tout ce qui compte c'est ce carnet. Il me semble que je l'ai toujours attendu.
Je frotte mes yeux énergiquement, ça picote. La fatigue de mon voyage est toujours présente, elle se ressent dans tous mes membres. Elle reste, et ternit mes impressions sur ce retour à Nîmes. Ce n'est sans doute pas ça, non. Sans doute fatiguée de tous ses secrets qu'il ne veut ou ne peut me dévoiler. Quand j'en aurai fini avec le carnet, je saurai et enfin tout ça sera plus clair.
La porte s'ouvre en grand, me laissant découvrir le maître de mes pensées. La clé de la vérité, ce n'est que lui qui pourra m'expliquer correctement. Il me sourit, fier du geste qu'il a produit pendant ces mois où certainement il n'a pas eu beaucoup de temps pour se reposer. Je dois m'habituer à ces cernes qui habitent ce visage si fin et doux.
- Je suis content de te revoir enfin.
Je hoche la tête, me retrouve à sourire moi aussi. Le silence régne, et ce poids est lourd sur mes épaules. Ca me force à réagir, à atténuer ce vide.
- Je comprends ce que tu as enduré quand je suis partie.
Il baisse la tête, sa mine triste se mélange à ce petit sourire qui fait mine de rester.
- Tu comprendras vraiment quand tu auras tout lu.
Il a l'air dur, mais il ne l'est pas. Il pose à nouveau sa main sur mon épaule, m'observe de haut. L'impression qu'il veille sur moi, comme un ange. Il est blond aux yeux bleus, ça a l'air de coller.
- Julien, serre-moi dans tes bras... serre-moi fort.
Il me fait face, étonné sans doute. On s'installe l'un contre l'autre, je le serre fort. Il me serre fort. On ne veut pas relâcher la pression. Tout ça est si bien, ça fait du bien. Ca fait longtemps que je n'étais pas aussi proche d'un homme. De lui. Entourée de ses bras chaleureux et musclés, je ne pense à rien d'autre. A part savourer chaque seconde qui s'écoule, savourer le rêve et l'impression d'être libre. Regarder ses yeux bleus qui me fixent, vivre et ne pas s'emporter... ne pas réfléchir. Croire aux rêves que l'on fait, les mélanger à la réalité. Et sentir tout cela s'emboîter, tout cela se réaliser est un pur bonheur. Une satisfaction qui sans doute n'aura jamais lieu.
Il me sourit toujours, mais plus large et plus longuement. Son doigt passe le long de ma joue et s'arrête au niveau de mon cou. Je veux dire quelque chose, il faut juste savoir quoi. Et cette phrase résonne dans ma tête comme une évidence.
- Tu as raison. On est restés trop longtemps loin l'un de l'autre.
Mais là, il faut que je lui pose une question. La question que je voulais lui poser depuis que je suis arrivée. Je fais appel à mon courage, je fais appel à tout pour ne pas sombrer dans ce que j'ai évité depuis tout ce temps.
- Dis-moi, c'est qui cette femme ?
Son visage se durcit, peu à peu. Puis, totalement. Il marque un temps d'arrêt, cherche à s'éloigner un peu de moi. Mais c'est trop tard. Toujours ce geste qui revient, sa main qui passe sur ma joue. Une légère minute où mon cœur s'emballe et ne confond plus rien. Une légère sensation, planer au milieu d'un rêve et au-dessus de tous les problèmes.
- Tu n'as pas à savoir... ne te pose pas trop de questions.
Cette fois-ci, c'est moi qui m'éloigne de lui et le fixe d'une étrange manière. Il recommence à me cacher des choses et je n'aime pas ça. Je ne supporterais pas qu'il me mente.
- Ne me dis pas que tu es jalouse de cette fille !!
Aucune réaction de ma part, une incompréhension totale de sa part. Je mets simplement mes mains sur mon visage, me cachant de ce bureau. De ce monde qui en devient hostile à chaque respiration. Il attrape mon bras rapidement, l'enlève de mon visage. Ses yeux bleus cherchent la réponse dans les miens.
- Ce qui ne va pas c'est...
Je m'emporte, les mots sortent tout seuls. Poussée par cette rage naissante, je contourne tout. Manque de trébucher, manque de cohérence. Manque de tout, mais sans rien je me livre quand même aux yeux assassins qui me saisissent là toute fière, qui font surgir des souvenirs empreints d'une douleur phénoménale. Mais Dieu que c'est bon de s'en rappeler et de les utiliser.
- Tout ça sonne faux, je me demande encore ce qui réel...
Pendant ce temps il a lâché mon bras. Dos à moi, face au mur. Au mur qu'il s'est construit, au mur qui tient toujours en place.
Je fixe froidement ses yeux. Je passe devant lui en trombe, je ne récupère même pas le carnet sur la table basse. J'en ai assez lu, et ne veux pas lire la suite. Je m'en moque, il ne veut pas répondre à ma question. Alors, je serai têtue jusqu'au bout.
Il me suit du regard, il me voit passer la porte et continuer mon chemin dans le long couloir qui me mène à la sortie. Il ne fait rien, rien qui pourrait me faire revenir devant ce fauteuil où nous étions. J'ai l'impression que son visage pleure de tristesse, je l'ai aperçu une seconde avant de partir. Je le sens qui me regarde, je n'ose pas me retourner et le voir dans un état que je ne pourrais décrire. Je ne veux pas montrer mes faiblesses. J'essaie du moins. Je retrouve la salle du bar, je rejoins quelques personnes assises à plusieurs tables.
- Une clope !!
Personne n'a l'air d'entendre, personne ne semble avoir remarqué ma présence. Pourtant ma colère pourrait se sentir à des kilomètres.
-Une CLOPE !
On me jette un paquet, j'en prends une et remercie l'aimable co-fumeur de ce geste. Je sors du bar, j'ai besoin de m'aérer l'esprit. La fumée s'éparpille dans l'air, les ronds de fumées se dessinent. Je ferme les yeux, l'image de ce carnet apparaît et me nargue dans le coin de ce bureau.
La soirée se passe ainsi, la solitude et l'amertume en plus. Je ne l'ai pas encore revu depuis, je ne sais même pas où il se cache. Je n'irai pas le chercher, j'ai fait beaucoup trop d'efforts, je ne veux pas encore souffrir. Cette femme, je ne la connais pas. Cette femme m'est indifférente... mais pourtant j'ai tenu à savoir ce qu'elle représentait pour lui. Au fond, tous ces changements dans sa vie si rapides n'améliorent pas la relation que nous avons. Il a coupé les ponts avec les Beaux-Arts, il a sans doute coupé les ponts avec une partie de sa personnalité aussi. Je n'aurais donc jamais dû partir de Nîmes, même si je voulais prendre du recul et me confronter à un autre monde. Je n'aurais pas dû renoncer à la vie que je menais, même si monotone et boulot il y avait.
A cette heure, le concert bat son plein. Il chante comme la dernière fois de sa vie, comme si il allait être viré du bar le lendemain. Je l'entends très clairement d'où je suis, de dehors. Affalée sur un banc en bois, les étoiles qui me font face. Cette plaque étoilée au-dessus de moi, et mes yeux qui m'empêchent de voir la vérité en face. Oui, le cœur aussi mais ça c'est une autre histoire. Les étoiles, je me suis mise à les compter, à les contempler à leur murmurer mes problèmes. Elles me les ont renvoyés en pleine face, reflet de mon incompétence. Voilée d'une sombre lumière que produit ce lampadaire, je broie du noir... je broie le ciel qui me scrute brusquement, là toute seule assise sur un banc public j'imagine ses mouvements. Mouvements latéraux le long de la scène, arpentant chaque paire d'yeux. J’ai comme seul souvenir les chansons qu'il a chantées le soir dans ce même bar, ses gestes incertains au début. Puis, plus sûr de lui il dégageait de lui une assurance incomparable et surtout le talent qui ne le quitte plus désormais.
Je retiens mon attention sur sa voix, suave mélodie qui s'en échappe. Voix grave empreinte d'une si belle musique, il a fait ça toute sa vie, il a rêvé toute sa vie d'être là devant ce public fasciné par lui, ce génie aux multiples talents. Je retiens mon attention sur la guitare, les cordes qui jouent avec sa voix qui se place dessus. Ces cordes qui changent de rythme de temps en temps, cassant la cadence et puis recommencent.
C'est doux ; c'est fort ; c'est puissant.
J'en ai assez... je me retourne vers la rue la plus proche.
"Pause du groupe"
La musique s'arrête doucement, chacun pose ses instruments quelque part. Le public commence à parler fort, et à réclamer encore le groupe de musique qui dans les coulisses se prépare à nouveau. Certains commandent d'autres bières, certains leurs vestes à la main décident de quitter le bar sur une bonne impression. Je les vois, la mine heureuse et le sourire qui tremble au bout de leurs lèvres.
En face de ce banc, son regard bleu délavé me fait découvrir une autre facette de cette nuit. Je me force à ne pas l'observer, à l'ignorer même. Il vient se placer à côté de moi, sur ce vieux banc qui tient encore debout. Sans bruit et même sans rien dire on se retrouve maintenant. Il est venu me rejoindre alors que je n'avais rien demandé. Il transpire de bonheur, ses yeux mouillés de larmes virtuelles je peux les voir. Je sais qu'au fond ça le chagrine cette distance qui s'est créée entre nous. L'adrénaline de la scène, elle ne cesse de s'accentuer au fil des minutes qui s'écoulent. Une bière à une main, l'autre qui semble chercher une de mes faiblesses.
- Je suis désolé...
Je croise les bras je ne dis toujours rien. Je préfère attendre. Il se tourne vers moi, me lance un regard qui me laisse affolée, cœur en feu et les sentiments qui se réveillent.
- Tu sais très bien ce que tu représente pour moi. Ne fais pas mine d'ignorer les signes.
Mais de quoi il parle ? A-t-il perdu la tête ? Ses doigts tapotent les planches en bois du banc, ils tapotent mon esprit qui tremble à chaque frémissement de son souffle, semant avec le vent une inquiétude froide de mystère. Je jure l'avoir vu sourire, un sourire léger mais c'est déjà ça.
- Je peux savoir de quoi tu parles ?
- Ne me regarde pas comme ça ! Je te connais mieux que tu te connais toi-même. Souviens-toi, la nuit où tu m'as dit la phrase, cette phrase qui résonne encore dans ma tête.
- Justement, je ne m'en souviens pas une seule seconde.
Je me détourne de lui, son bras autour de ma taille ne m'empêche pas de m'éloigner de lui. Levée et le regard alerte je l'observe. Oui, je sais de quelle nuit il parle. J'ai voulu l'oublier, il ne me reste que des morceaux flous qui traînent encore. Je ne veux pourtant pas revenir en arrière, je ne veux pas revivre ça.
- Retourne à ton concert, ton groupe t'attend...
J'essaie de rester indifférente, j'essaie de rester loin de mes sentiments qui veulent ressortir maintenant, là tout de suite le combat est trop dur.
Il prend mon visage dans ses deux mains, il en a marre de jouer.
J'en ai marre aussi, je ne veux plus résister mais c'est trop dur. Je ne veux pas recommencer, je ne veux pas rentrer dans ce cercle vicieux où tout ne sera qu'artifice et "peut-être, un jour".
- Je reste. Cette fois, je ne pars pas !
Sa voix me transperce, plus que ses yeux, plus que sa voix... c'est son âme. Je la sens vibrer dans cette parole, si simple mais tellement puissante.
Il n'y a plus rien autour de nous, plus rien n'existe. Seul notre rage, notre rage d'aimer qui ressort subitement, et là on ne peut pas faire autrement. Nos yeux qui se confondent, qui comprennent à présent, qui suivent les lignes de notre corps.
- Tu crois qu'un groupe de musique pourrait s'en sortir sans son unique chanteur ?
Son sourire vient s'immiscer, son rire vient d'entrer dans cette danse. Danse symbolique qui nous entraîne au plus profond de nous, la base de tout. Je comprends que je ne pourrais pas vivre sans lui, je ne pourrais pas passer une seule de mes journées sans penser a lui. Ca se lit dans ses yeux, c'est pareil pour lui.
- Tu crois que je pourrais t'aimer correctement ?
- Si tu ne mens pas, oui.
- Tu crois qu'on se trompe totalement ?
- Si toi tu ne le crois pas, alors c'est pareil pour moi.
- Mais sinon, qu'est-ce que tu crois ?
- Je crois que je t'aime.
Sa réponse est comme un murmure, une réponse identique à la mienne. Une réponse qui a l'air de se répandre dans ce ciel étoilé doucement. Le lampadaire de la rue brille à présent comme la lune au-dessus de nous. Elle brille et nous éclaire tendrement.
La surfeuse (partI)
Marcher sur le sable brûlant, marcher le long de la plage. Ma planche de surf bleu marine jouant avec les couleurs du ciel. Mon maillot de bain orange trempé, mes yeux embués de bonheur. Un chignon dressé sur la tête, des mèches de cheveux qui volent en éclat. Là, seule sur cette immense plage je me sens bien. Je marche depuis un bon moment. Ma tête danse au son des vagues bleues qui remuent sans arrêt. Mon bras gauche se balance de temps en temps. J'ai pas perdu d'espoir, un jour j'arriverai jusqu'au bout. L'eau me chatouille les pieds tendrement, elle vient rejoindre les rochers avec fracas par moment. Je me souviens, des heures passaient aussi lentement que des grains de sables qui s'éparpillent parmi le vent. J'étais là, il y a trois ans. Les yeux rivés vers l'horizon, vers un jour nouveau. Je me promenais comme maintenant, mais à un détail près.
Personne ne sait ce qu'il se passe dans la tête d'une personne, quand un événement arrive sans prévenir. On reste là, on ne sait pas quoi dire ni quoi penser. Dans un silence aussi léger qu'une bulle de savon, on aimerait parler. Mais on ne peut absolument rien dire, ou plutôt il y a tant de choses à dire qu'on préfère se taire. Une journée normale dans la vie de n'importe qui, une journée banale qu'on pensait oublier le lendemain. Un bus d'école qui arrive bien trop tôt, une marée de monde qui se bouscule oubliant le plus essentiel. Ma main sur mes yeux, je ne voulais pas voir. Je ne voulais pas affronter la réalité et m'abaisser à cette cruauté. Je pensais pourtant que ce matin-là, je n'avais rien fait de mal. J'ai fait malheureusement une erreur monumentale, une erreur qui vous torture pendant des siècles. Des larmes salées coulaient le long de mes joues, montrant aux yeux de tout ce monde ma fragilité. Un bruit sourd, un coup de klaxon. C'était trop tard, la journée avait basculé dans un état de souffrance absolue. Des minutes passaient ainsi que l'éternité qui semblait vouloir m'atteindre. Je voulais alors à ce moment précis inventer une machine à remonter le temps, et trouver les plans de cet engin le plus rapidement possible. Mais pendant toutes ces minutes, je n'ai pas réussi à faire un seul mouvement. Je me suis figée devant ce décor absurde et impossible. Ce jour-là, il y avait beaucoup de vent. Ils avaient prévu un orage qui est effectivement arrivé dans la soirée, il est venu me rejoindre pour pleurer avec moi. Une sensation de vide et de manque à combler. D'ailleurs je n'ai jamais réussi à remplacer ce manque qui occupe mes pensées les plus douloureuses.
Je me suis arrêtée de marcher, je me suis accroupie. Ma planche de surf à mes côtés, mes doigts effleurant le sable. Prenant par la suite une poignée de celui-ci. C'est si doux au toucher, si sensible. Si chaud, chaleureux. Mes yeux fermés, tandis qu'une larme se mélange aux grains de sable. C'est fini, ça fait longtemps maintenant. Le vent m'appelle et me caresse. Je lui offre ma poignée de sable, avant de le maudire. Tel un aigle, le vent dépose le sable dans le ciel.
Je regarde le seul nuage présent dans cette toile bleue avant de partir. Une larme coule le long de ma joue, effleurant mon nez pour repartir ailleurs. Je me sens seule, perdue dans les vagues bleues de l'océan. Mais je suis seule, je suis devenue seule peu à peu. J'ai essayé de m'accrocher à la seule chose, à la seule personne qui me reste mais elle est partie brutalement. Sans m'avertir, elle ne m'a pas laissé le choix. Le choix de tout effacer, de revenir en arrière, de réparer mes erreurs. Mon coeur se torture, et mes larmes me font mal. Je m'apprête à partir, j'ai fini de longer la plage, la seule partie qui m'intéresse. Mes empreintes de pas se glissent sur le sol, j'ai l'habitude. Mes pieds mouillés, ma serviette sur les épaules. Des centaines de fois j'ai pris ce chemin, je ne m'en lasse pas. Mais en cette fin de journée, je rumine mes souvenirs un par un. J'aimerais qu'ils sortent de ma tête, il m'obsèdent chaque jour, chaque seconde. Quand j'ai un moment de répit, je me visionne le seul film qui me redonne le sourire. Le vrai sourire, celui qu'on n'oublie jamais et qui donne des frissons à notre bien-aimé.
Sur "le paillasson" j'essore mes cheveux bruns, ils sont longs. Rivière de noeuds en tous genres. J'essuie mes yeux, je remets ma jupe. Je suis encore seule et personne à l'horizon. Des cabanes longent le petit village de vacances où je me suis installée il y a quelques mois. Un silence étrange, depuis des heures il dure et me manque de respect. J'aimerais quelque chose de plus, ce silence m'angoisse finalement. Le bruit des vagues commence à me quitter mais il me manque cruellement. Même si je l'entends, même si je suis proche de lui. Je dois encore marcher pour y arriver, chez moi ou en quelque sorte la cabane qu'on m'a attribuée. Je ne me souviens plus comment je suis arrivée ici, je sais juste que je n'étais pas obligée de venir. On ne m'a pas forcée, c'est ça l'essentiel.
Je récupère mes chaussures que j'avais déposées sur l'herbe, à côté de l'arbre le plus haut. L'eau coule discrètement le long de mes cheveux, fait frissonner mon cou et mon ventre. Ma planche de surf sous le bras, je me mets en route. Il y a toujours ce silence, je commence à y prendre goût finalement. Je tourne la tête une seconde pour voir une dernière fois la mer. Elle semble maintenant agitée, de là où je suis je vois un peu tout. Ma tête baissée, je me résigne. Je monte les escaliers sablonneux, la lassitude sur mon visage se fait sentir mais je n'y pense pas. Je ne préfère pas. Mais je ne regrette pas pour autant cette sortie, en quelque sorte j'ai eu raison. La ville commence à apparaître et le désert s'évanoui en quelques pas. Je serre fort ma planche de surf, je sens le sable me picoter les doigts de pieds. Je ne suis plus seule maintenant, des gosses en face de la boulangerie. Des mamans qui discutent. Des jeunes de mon âge autour d'une fontaine, mes yeux dérivent encore loin jusqu'a la rue la plus lointaine. Je presse le pas, je suis déjà en retard. Des voisins me sourient, je fais mine de répondre. Je regarde par terre et continue. J'ai laissé sur la plage ma solitude, je reviendrai la chercher plus tard. Là, je suis revenue à mes habitudes de toujours, c'est parfois dur ce changement mais ça m'aide beaucoup !
Je regarde les toits des maisons. Je vois la mienne qui pointe son nez, je vois le jardin que j'ai quitté ce matin. Le ciel s'assombrit, et la brume m'accompagne jusque chez moi. Les oiseaux chantent en couple, je les suis du regard. Cette liberté, cette indépendance. Si près de moi mais si loin, un jour je l'avais. Je m'en souviens très bien, mais comme on dit la vie est injuste. Mais je l'accepte et je fais avec, à tout prix. Je pousse le petit portillon de la maison, pose ma planche de surf dans le jardin. Sur l'herbe verte. Je regarde la façade de la villa, souffle machinalement. J'ouvre la porte discrètement, je retrouve le grand salon que j'avais quitté. Je le passe en revue, il n'a rien touché. J'observe la pièce d'à côté. Des pinceaux, des feuilles à dessin installés plus tôt dans la matinée.
Je souris, il n'a vraiment rien touché. Il brise le silence, je tourne la tête vers lui.
- La mer était bonne ?
- Impeccable... comme toujours.
- Je suppose que ça t'a fait du bien!
- Un bien fou... tu le sais très bien.
Et puis il y a lui. Des yeux bleus, un nez fin et des cheveux en bataille. Il s'appelle Julien, je le connais depuis toujours. Depuis qu'il dessine, depuis qu'il chante. Il est là, effondré dans le canapé. La télé couvre nos voix.
L'animateur parle, parle et ne s'arrête pas, il glapit, balbutie. Et finit par éternuer au milieu de cette bourrasque virtuelle. Je pose mon sac sur la table, fais quelques pas tandis que le sable sur ma peau me ronge petit à petit. Je pose mes coudes sur le dossier du canapé. Mes cheveux sont presque secs.
- Et tu n'as pas dessiné!
- Non, pas encore.
Il grimace, ses yeux fixés devant l'écran de télévision. Je me penche plus vers lui, ses yeux bleus se reflètent au miroir d'en face.
- Julien...
Je lui tapote doucement l'épaule, il tourne la tête vers moi. Ses yeux scintillent.
- Ca fait combien de temps que tu regarde cette émission pathétique ?
- Depuis quelques minutes environ.
Je le toise du regard, pouffe de rire par la suite.
- Bon, très bien. Depuis que tu es partie.
On se regarde fixement, mon rire est contagieux. Il ne résiste pas, cette fois-ci nos rires couvrent le bruit de la télé tandis qu'un candidat perle de sueur et se tapote les tempes afin de chercher la réponse qu'il ne trouvera jamais. Je décoiffe ses cheveux, l'ébouriffe. Il déteste, mais j'adore le taquiner. Il s'enfonce dans son bonnet de laine tricolore posé à côté de lui. Je quitte le salon, je vais prendre une bonne douche. Enlever le sable, enlever les nœuds. Enlever la lassitude. Julien claque des doigts, il a oublié de me dire quelque chose. Je le savais, je m'en doutais.
- Au fait, ta mère a appelé...
- Pourquoi tu me l'as pas dit plus tôt, il y a des nouvelles ?
Il redevient sérieux, regarde une dernière fois l'écran puis éteint la télé.
- C'était pas très clair au téléphone mais... oui ! Faudrait que tu l'appelles le plus tôt possible. Tu sais ton père je suis sûr qu'il...
Il s'est arrêté de parler. Il a vu mon visage, mes yeux lui envoient des éclairs. Je lui ai dit cent fois que je ne voulais pas qu'on parle de lui. Je claque la porte de la salle de bains. Je fais couler l'eau à fond, pour ne pas entendre la télé qui continue sa parlotte.
Ma serviette autour, je passe par la chambre et attrape ma brosse à cheveux. J'essuie la buée sur le miroir, je me regarde silencieusement. J'ai bronzé, un peu. Pas beaucoup mais dans mes yeux, pupilles incandescentes, je m'y retrouve. J'ai changé depuis, je le sais. Depuis ce jour-là, je vois un peu tout de travers. Mais Julien m'a aidé, je ne sais pas comment il a fait, mais il a trouvé le moyen de me faire sourire et de me conduire là où il ne faut pas. Je pourrais le remercier à vie, sans lui je ne sais pas où j'en serais. C'est un ami que j'aimerais ne pas perdre, parfois il me paraît plus qu'un ami. Je sais que dans ces conditions je me fais des illusions, que jamais ça ne pourra être autrement. Je connais presque tout de lui, par moment il me cache des choses. Je ne lui en veux pas, j'ai pris l'habitude.
Le silence est revenu dans la maison, la télé éteinte je sais a présent où il se cache. Il dessine, son fusain en main. Il invente, améliore et sourit à chaque coup de crayon sur la feuille. J'aime l'observer dans ce cas-là, si sérieux et concentré sur son travail. Si méthodique, il inspecte chaque coin de la feuille avant de commencer. Je me souviens, la première fois que je l'avais vu a l'œuvre. Il m'avait épaté comme personne, j'ai rencontré un génie, enfin quand monsieur n'est pas devant la télé.
Je me retourne, en face de ma chambre. Je vois tout le travail que je dois encore effectuer, mais maintenant il faut que je passe un coup de fil. La sonnerie retentit, résonne. Mon cœur bat autant qu'elle, je fixe la petite feuille devant moi, le numéro de téléphone dessus. Il s'est encore accéléré, mon cœur a bondi d'un coup. Les paroles de ma mère m'ont fait mal. Finalement, aucune nouvelle. On ne sait toujours pas où mon père se cache, finalement je me demande si j'ai envie de le savoir. Ca changera quoi ? Je grimace, repose le téléphone.
L'odeur de nourriture se fait sentir jusqu'ici, je me décide enfin à sortir. Je pointe le bout de mon nez dans le salon, il est assis sur le tabouret de cuisine. Il me sourit, il se sent bien. Il m'invite à venir, un signe de tête. Et la seconde plus tard, il agite une casserole. C'est là qui me fait rire, la faim qui me tiraille l'estomac ajoutée à mon fou rire. Ca me fait mal, c'est douloureux. Mais ça fait du bien, ça fait longtemps que je n'avais pas ressenti ça. Une assiette devant moi, il m'explique ce qu'il a fait ce matin. Qu'il a choisi son fusain avec minutie, qu'il s'est appliqué. Pour une fois. Ses phrases sont simples, il imite un ado en pleine crise. Mais je sais qu'il a plus de valeur que ça, je le connais bien. Mais la part de mystère qu'il garde pour lui me convient, c'est ça qui me plaît chez lui. Il se lève brusquement, prend son ukulélé posé sur la table basse.
-Comme tu as été sage... une petite chanson.
Son rire me touche bien plus qu'autre chose, il se prépare. Agite la main. Sa voix me procure du plaisir, du bonheur. Je me laisse aller, je cesse de tout contrôler.
"You're a part time lover and a full time friend
The monkey on you're back is the latest trend..."
Les cordes de l'instrument résonnent dans la cuisine, je me sens revivre grâce à cette voix, à cette énergie soudaine.
- Eh bien... tu m'impressionnes là!
Mon sourire est large, le sien l'est encore plus. Je sais que là, son cœur gronde de bonheur.
- Ah! Tu sais très bien que je chante faux!
- Dis pas n'importe quoi, et puis... c'est là que le charme est présent!
- Bonne réponse!
On s'amuse encore tard dans la nuit, moi je chante. Faux, et fort mais ça ne dérange pas. Les étoiles dehors se mélangent à ses yeux bleus intenses. On est sortis dans le jardin, il fait beau et chaud. Le temps est agréable pour une fois. Il m'a promis de me montrer son dessin avant demain matin. Il le fera j'en suis sûre, j'ai confiance en lui. La seule personne en qui j'ai confiance chante à deux heures du matin dans le jardin.
Je ne peux m'empêcher de sourire à cette situation loufoque, je lui ai demandé d'arrêter. Il a voulu me taquiner encore un peu, mais ce n'est pas grave. Je ne pourrais pas me lasser de sa voix, son ukulélé résonne encore dans la nuit. En pyjama, sur la pointe des pieds discrètement je suis passée devant le salon et ai soulevé le tissu qui me sépare de son dessin. J'ai vu du rouge, de l'or et quelque pointes de bleus. C'est tout, mais ma curiosité en a trop vu, je ferme la porte de ma chambre sans la faire grincer. Les pas de Julien se font entendre encore tard dans la nuit, mon rire nerveux se tait peu à peu.
- Le soleil est là. Allez, lève-toi !
Je suis encore toute endormie, mes yeux se plissent pour ne pas voir la lumière du jour. Il a tiré les rideaux de la chambre, assis au bord de mon lit il m'observe. Il se prend pour mon grand frère et il a tort. Son sourire est éclatant, je m'habitue petit à petit à cette nouvelle ambiance. La nuit a disparu, je n'ai vu finalement que quelques minutes les étoiles parsemées de nuages. Des nuages menaçants qui accompagnaient le chant de Julien. Ses cheveux sont encore plus en désordre qu'hier. Il vient juste de sortir du lit, a enfilé un marcel... ça se voit.
- Tu parles comme tout le monde là... c'est le manque de sommeil ?
- Il y a un peu de ça, faudra t'y faire.
- Ah ça non, jamais.
Je lui lance une partie de mes draps à la figure, son rire est revenu ainsi que le mien. Sourcils remontés, il rit de bon coeur une nouvelle fois. Je regarde dehors, les gens commencent à s'agiter maintenant. Le soleil est bien là, mais je remarque que le vent se déchaîne. Je fais le tour de la pièce rapidement ramasse des vêtement tombés par terre. Mais je ne sais pas, il reste là. Sur le lit, sa mine renfrognée en dit long. Je me jette sur le lit à nouveau, le regarde dans les yeux.
- J'aimerais que tu m'accompagnes à Nîmes!
- Tu es sûr que tu veux bien que je vienne ?
- Oui, j'en ai besoin. Je me sentirai plus à l'aise.
Nîmes nous voilà ! On est partis très vite, ne pas perdre de temps. Il voulait absolument y être avant midi. Il était pressé, fouillant dans ses affaires pour trouver un jean potable. Armés de courage et surtout de tableaux en tous genres nos pas résonnent sur le parvis de la gare. La fumée des wagons se répand de partout, allant chercher le point le plus lumineux. Ma mine épuisée en dit long, être assise à côté d'un gamin qui braille n'est pas la meilleure solution pour apprécier un voyage d'une heure trente. Guitare et mots gentils n'ont servi à rien malheureusement, le gamin a continué son caprice jusqu'a l'arrivée. Des étoiles dans les yeux, Julien a sauté de son siège et pris les bagages. Il a poussé tout le monde et je trouvais ça un peu ridicule de s'affoler comme ça, finalement j'ai attrapé un fou rire et tout s'est bien passé. Mais il est heureux, ça fait du bien de le voir comme ça. Il devait amener une seule toile, l'oeuvre la plus réussie. Hésitation trop longue, il n'a pas réussi. Une dans la valise et l'autre sous le bras. Un peu encombrant, mais ça ne dérange pas.
Nîmes, ça fait longtemps que je ne l'avais pas revue. Je l'ai quittée un peu trop tôt d'ailleurs, je regrette le moment où j'ai pris la décision d'abandonner. Tout n'était que farce, habitude et jalousie. Mon regard se pose un moment sur Julien. Il est calme et sait ce qu'il fait. Pourtant il a tenu à ma présence ici, j'ai peur de le déranger. Dans son entretien, dans son univers. J'ai vraiment une mine à faire peur, je suis pâle. Avec mon petit miroir à côté de la presse, j'attends Julien. Il empoigne soudain la poignée de la valise, nous sommes encore partis pour marcher longtemps. Pour trouver un plan, ne pas se perdre. Je ne reconnais plus Nîmes, elle a changé ou c'est moi qui soudain ai basculé. J'entends encore le train et ses roulements bien que je suis loin du quai, et de la gare. Il me sourit, me prend par la taille. J'ai besoin de me reposer, et ce n'est que le début de l'après-midi. Les arènes sont imposantes, et les beaux-arts ne sont pas loin non plus. En cherchant bien, je peux reconnaître quelques détails. La lueur du soleil qui se pose délicatement sur les pierres anciennes, l'animation de la ville qui n'a presque pas changé. Tout le monde se connaît ici, j'en suis presque perdue. Il m'entraîne encore plus vite dans les rues, et bientôt un visage d'artiste, sérieux comme je le vois toujours quand il pense à sa passion apparaît.
On nous ouvre les portes, exclusivement nous sommes seuls au milieu du grand hall qui se présente a nous. Je le vois stresser, les heures qui vont suivrent seront capitales. On doit encore patienter, les minutes qui s'écoulent sont insupportables. Les quelques regards vagues qu'il me lance de temps en temps en disent long. Je sais que maintenant seul il n'aurait pas tenu, il aurait lâché prise et aurait abandonné. Malgré ma fatigue, je comprends pourquoi ce lieu est protégé, acclamé et célébré. Il passe la tête par la fenêtre qui se trouve derrière nous, observe la grande cour parsemés d'arbres... des oliviers. Il n'y a personne à part nous, nous devons l'attendre. Nous sommes venus pour lui, et lui est en retard. Des tableaux sont accrochés au mur, ils sont tous magnifiques empreints d'une histoire incomparable. Une aquarelle représentant une île sauvage, des oiseaux bleutés à l'infini. Une autre toile représentant des femmes nues autour d'un seul et même dieu. Julien les regarde aussi, avec admiration. C'est son monde, son univers. Je souris, je me noie dans ses yeux bleus. La lueur de la lumière aide à les éclaircir. La porte par laquelle nous sommes entrés s'ouvre discrètement, un jeune brun arpente le sol de marbre un tableau sous le bras. Il est pressé, regarde sa montre. Et monte les escaliers menant aux salles de fabrication. D'un oeil distrait, il nous regarde une seconde puis disparaît. Julien commence à s'agiter un peu, marmonne tout bas. Je me souviens de notre première rencontre. Perdue dans Nîmes, à un bar un jeune blond m'avait fait signe. Je l'avais trouvé trop bizarre et spécial pour moi. Finalement, c'était tout le contraire.
Un homme assez grand mais la mine assez préoccupée arrive en trombe, nous dit bonjour. Et rapidement on se retrouve à le suivre dans les longs corridors de l'établissement. Ses deux toiles sous le bras, Julien anxieux comme jamais. Moi assez perdue dans le monde de l'art que je découvre davantage de minute en minute. On croise plusieurs salles, des sculpteurs, des graveurs. Des peintres tous plus pointilleux que les autres, la peinture on ne sent que ça ici. Sur le mur de la grande cour assez peuplée maintenant, j'aperçois une grande oeuvre peinte. Des trompe-l’oeil ça c'est magnifique. On monte encore deux trois escaliers, et là à ma surprise une grande salle presque vide se tient devant nous. L'homme fait signe à Julien, l'invite à poser sa toile. C'est là, que le regard de Julien se fait encore plus inquiétant. Son regard me transperce, mon pouls s'accélère autant que le sien. L'homme scrute la toile de mer de Julien avec beaucoup d'attention. Ca dure longtemps, ça dure trop longtemps. Je n'arrive plus à tenir en place, pourtant je ne bouge pas. J'observe moi aussi le tableau ainsi que Julien. Le verdict se fait trop attendre, je ne sais pas si c'est bon signe ou pas. Une moue de satisfaction se lit sur l'homme au chemisier froissé.
- C'est bon !
Son visage s'illumine à cette parole, un éclair de bonheur apparaît.
- C'est vrai vous trouvez ?
L'homme émerge petit à petit de son observation, se tourne vers Julien.
- C'est même excellent, bravo jeune homme !
Ils se serrent la main énergiquement. Je me détends tout doucement.
- Demain, à 8h. Et pas de retard permis !
- Sans problème, merci beaucoup monsieur.
Je les vois encore discuter quelques minutes, il lui donne pas mal de conseils et ça l'amuse. Il se sent à l'aise ici, dans cette grande salle aux murs anciens. Il n'a jamais été aussi sûr de lui, dans son élément. L'homme lui donne une tendre tape dans le dos, nous descendons les escaliers. C'est là, qu'il me pose des questions en tous genres. Qui suis-je pour Julien ? une amie qui lui donne de bons conseils, une femme au coeur déchiré par ses problèmes. Ni l'un ni l'autre, mais un mélange d'amitié d'admiration et d'amour. Ca fait trois ans exactement qu'on se connaît, et c'est bien la première fois que je suis autant perdue. L'homme nous quitte peu après nous avoir montré tous les moindres recoins de l'établissement. Maintenant que la nouvelle est tombée, Julien rit, Julien s'amuse. Julien aime. En chemin, on rencontre un bar. On décide de s’arrêter là, faire une petite pause après une longue marche. Julien commande, au comptoir affalé sur nos sièges.
- Une bière et....
- Voyons, deux bières !!
On rit encore plus que dehors sur les trottoirs. Il a laissé ses deux toiles aux Beaux-Arts, libre de ses mouvements me prenant par la taille. Un homme assez baraqué sort de la réserve, une chope de bière à la main.
- Un chanteur, il nous faut un chanteur pour ce soir !
Il crie presque, pas énervé mais contrarié. Il continue dans son délire, personne ne semble lui répondre ou même l'arrêter. Je croise le regard de Julien une seconde, intrigué stupéfait et amusé par cette scène.
- Mais où vais-je trouver un chanteur pour ce soir ? Il y a bien quelqu'un qui sait chanter dans cette salle !
- Moi, je sais !
Julien a levé les mains, son sourire éclatant. Je tourne la tête vers lui, étonnée par la situation.
L'homme le dévisage. Souffle un bon coup et plonge dans son verre de bière.
- Et vous chantez quoi, petit jeune ?
- Ce que vous voulez !
Il a répondu ça du tac au tac. Ca l'amuse, il se prend au jeu. Je tire sur sa manche, le regarde avec insistance. Je lui murmure quelques mots, par prudence je préfère m'en assurer.
- A quoi tu joues ? Tu n'es pas un chanteur de bar !
- Je sais très bien ce que je fais... laisse-moi faire, tu verras ce sera grandiose !
Le dernier mot prononcé avec un accent belge me fait rire. Il se lève, ses mains sur mes joues. Il murmure
encore, sa voix grave me fait frissonner.
- Sois sage pendant que je chanterai !
Il pose ses fines lèvres sur mon front, un ultime baiser avant de rejoindre la scène. Il se dirige vers l'homme qui se tient toujours à l'entrebaillement de la porte. Se tourne une dernière fois vers moi. Il s'adresse au gérant en accentuant son accent du sud.
-Alors, vous avez décidé... je chante quoi ?
Son rire énorme semble faire trembler le bar, il ouvre la porte du fond. Lui montre quelque chose que je n'arrive pas à discerner.
- Tu trouveras tout là-bas!
- Tant qu'il y a une guitare dans le coin, c'est sans souci.
Il hésite, sans doute il a envie que je l'accompagne.
- Ne t'en fais pas, ton amie je m'en occupe.
Je me méfie du gérant, plonge dans mon fond de verre. Finalement, on va rester plus longtemps dans ce bar. Une heure passe ainsi, fixant l'horloge au-dessus du comptoir. J'ai entendu quelques bribes de conversations, une guitare qui claironnait, les cordes de l'instrument qui tremblaient sans vouloir s'arrêter. La voix de Julien tellement lointaine de moi, je l'ai aussi entendue lâcher un juron entre deux accords qui paraissaient faux. Il tient tellement à tout ce qu'il entreprend, j'admire son attitude. J'admire le perfectionniste qu'il est, à l'aise dans tout ce qu'il fait, dans sa passion du jour. Je revois encore son visage quand on l’a remercié pour son oeuvre, que c'était décalé et original. C'était tout ce qu'il voulait entendre, ça lui fait du bien de se sentir utile. Finalement cette journée a été meilleure que je ne pensais. J'ai retrouvé Nîmes qui me manquait terriblement, j'ai retrouvé l'artiste que j'aimais tant. Et je découvre un chanteur, qui s'anime derrière la cloison qui nous sépare à présent. Je finis d'avaler ma troisième bière, le serveur m'a accompagné. On a discuté jusqu'à ce que les clients arrivent en nombre, tous en même temps. Poussant chacun la porte du bar, je découvre la tête des habitués. Mais là, ils vont certainement être surpris, autant que moi d'ailleurs. Julien, je ne l'ai pas entendu chanter beaucoup. Je sais juste qu'il chante, oui il sait chanter. Mais en ma présence ce n'est pas souvent. Le soleil est parti pour laisser place aux étoiles, toutes aussi intenses les unes que les autres.
- En exclusivité, on a changé le programme !
La voix du gérant résonne dans le bar prêt à craquer à la moindre seconde qui s'écroule dans la nuit imminente. Des murmures parcourent la salle, le gérant se racle la gorge puis continue.
- Un jeune chanteur, un petit artiste en herbe. Il débute, sa première salle de concert... soyez un peu indulgents... il va chanter trois chansons... après vous aurez droit à celui que vous connaissez tous...
Un jeune au fond du bar crie de joie, il se fait à peine remarquer parmi le bruit qui règne à l'intérieur. J'imagine Julien derrière la scène, qui certainement voit tout ce monde. Qui me regarde, mesure la dimension de tout ce cirque. Réfléchit à tout ce qui pourrait se passer, en entrant sur scène le micro en main. En parralèle aux beaux-arts, j'espère juste qu'il a pris conscience de ça. Ce n'est peut-être qu'un jeu, il va chanter, boire quelques bières. Puis on rentrera à l'hôtel. Je suis sûr qu'il pense autrement, mais qu'il arrivera à gérer tout ça. Le gérant continue à parler, dire quelques blagues qui ne font pas marrer tous les clients.
En une seconde, une minute d'inattention. Je vois tout basculer, le gérant quitter la scène, Julien déboulant comme une tornade à sa place.
Il débute sa première chanson, armé de courage. Grave, et sensuelle sa voix. Mélodie de la guitare enivrante, son à en perdre la tête, à se laisser aller. Je n'ai jamais ressenti ça, j'ai envie de monter sur scène et de l'accompagner maintenant. Une impression étrange qui refait surface comme un boomerang. Je le revois comme pour la première fois, un bonnet sur la tête, le visage fermé aux sourires que tout le monde lui tend. Je ressens encore mon cœur frissonner de plaisir quand il a prononcé mon prénom, quand il m'a parlé, quand on a sympathisé. Je sens mes sentiments pour lui remonter, ils ne m'avaient jamais quitté. Je les avais enfouis très loin, mais en vain. C'est mal, je ne sais pas ce qui me prend. Assise sur ma chaise, je le dévore des yeux. J'essaye pourtant d'éviter son regard qui me fait regretter une année perdue, finalement je n'aurais jamais dû lui dire cette phrase, la phrase qui ne faut pas dire à tout prix. Sa voix bénie par je ne sais quel dieu m'enveloppe d'une chaleur insoupçonnée au début. Il entame le dernier refrain, sa langue claque dans le tempo, fou rayonnant... ange blond plongeant dans l'univers de la musique... chopes de bières qui résonnent... main serrée sur un micro d'une étrange noirceur. Il n'y a plus aucun bruit dans le bar, à part sa voix qui enchante et fait mettre d'accord tout le monde.
Son souffle rapide, je le sens sur ma peau. Il a finit de se produire sur scène. Je n'ai rien vu venir, il m'a attirée par la taille, m'a murmuré des choses incompréhensibles. Ses yeux, je ne les avais jamais vus comme ça. D'un bleu pervenche, non d'un bleu intense virant au bleu clair resplendissant.
- J'ai réussi, j'ai réussi !!
Il clame haut et fort sa victoire, je le suis du regard. Je suis tout de même troublée, il a changé... c'est moi qui ne le vois plus comme avant. Le bar est en pleine effervescence, tout le monde s'affaire. Certains quittent l'établissement, d'autres réclament une énième bière. On reste là, tous les deux dans les bras au milieu de la salle.
- Julien... Julien !!
Je colle mes mains sur ses cheveux blonds bouclés, ils sont humides. Tout doucement, on commence à parler de moins en moins fort, à finir dans un souffle léger.
-Dis-moi que tu as aimé, que ça t'a fait plaisir, que ton cœur a bondi en me voyant sur scène... que tous ces artifices t'ont plu, que l'ennui était loin de tout...
Il caresse ma joue, la limite on l'a dépassée depuis bien longtemps.
-Je t'aime l'artiste.
Sa bouche rencontre la mienne, ses cheveux frôlent mon cou. Mon dos bouillant, frissonnant. Il dure longtemps, mes sentiments volent en éclats, atteignant Julien. D'un éclair, on s’observe à nouveau. Il veut dire quelque chose, ça se voit mais il n'y arrive pas. Il hésite, se surprend à baisser la tête, à lâcher ma main. Il n'ose plus me regarder dans les yeux.
Mais ça, il l’a pourtant voulu. Je le sais, c’est une certitude… je le connais trop. Il essuie la sueur qu’il perle sur son front, ses yeux s’agitent dans tous les sens rencontrant la porte du bar… trop tard. Il s’élance, ne tourne pas la tête dans ma direction. Il part, fait claquer la porte derrière moi.
C'est bien ça le problème : je le connais beaucoup trop. Je m'écroule sur une chaise posée à côté de moi. Je passe mes doigts dans mes cheveux, ils sont emmêlés mais je m'en fous. Je mesure maintenant la conséquence de cette scène, du regard qu'il portera sur moi dans les prochaines heures. A présent tout a changé, un simple baiser m'a troublée, m'a laissée sans protection. Il marche tout seul jusqu'à l'hôtel, il faut pourtant que mon courage s'accentue pour aller le rejoindre. Je plonge mes mains dans mon visage, je ferme les yeux. Bleu, voix suave et regard électrisant... c'est tout ce que je retrouve ! J'ai atteint la limite de la régression totale, cette soirée a été la soirée de trop décidément. Le bruit s'est enfin apaisé dans le bar même s’il reste insupportable. Je me dirige au comptoir, entame une énième bière avant de partir. Ca ne m'a pas reboostée, ni aidée mais on ne sait jamais. Je ne suis vraiment pas en forme pour marcher dans la nuit, le baiser mi-onctueux mi-amer de Julien m'a laissée sur ma faim. Je ne comprends pas trop pourquoi il est parti si vite, sans que je puisse m'expliquer j'ai vu ses yeux bleus s'éclipser dans la pénombre des étoiles scintillantes. Un musicien, un artiste... je ne le mérite peut-être pas. A la lueur des lampadaires je pense, j'extrapole et je triche. Je marche lentement, mes mains dans mes poches, mes pieds traînant sur les trottoirs. Le silence règne et je porte mon fardeau sur mes épaules. Des erreurs, des tentatives, des projets inachevés. Il faudrait sans doute que je m'y mette, mais je n'ai plus aucune motivation. Un jour meilleur, un sourire radieux me fera peut-être changer d'avis. Un espoir qui pointera son nez fera surgir mon envie la plus chère, un cadeau inestimable pour moi. Depuis trois ans, je cherche dans tous les coins mais malheureusement je n'ai jamais trouvé, ni un indice ni même une raison valable de continuer cette quête probablement inutile.
La lourde porte de l'hôtel me ranime, je n'ai forcément presque plus de force en cette nuit d'erreurs répétées. Le tapis des couloirs des chambres étouffe le bruit des mes pas. Discrètement j'essaie de retrouver la bonne chambre, j'avance encore quelques secondes avant de la retrouver. De toute façon je ne me serais pas perdue, il est là contre la porte en bois. Bonnet sur la tête, yeux mi-clos. Il dort, il me semble. Je n'ose pas faire un pas de plus, il paraît tellement paisible dans cette position. Pourtant j'avance, je m'accroupis auprés de lui. Je peux sentir son souffle si doux m'effleurer ma peau, mimant des mots invisibles je profite de cet instant. Ses yeux s'agitent sous ses paupières, il bouge les lèves et avale sa salive. Je le suis du regard, je ne bouge plus. Il s'agite brusquement, semble sortir d'une douloureuse sieste. Par surprise et rapidement, je me lève recule face à lui.
- T'es pas rentré dans la chambre ?
Son comportement a l'air d'avoir changé, ses yeux tentent d'éviter les miens sans succès.
- J'ai pas la carte !
Sa voix est presque froide, irritante sur les bords.
Je me dépêche d'ouvrir cette fichue porte, laisse entrer Julien qui paraît pressé. Il jette son bonnet sur le canapé, me foudroie du regard, hausse les sourcils.
- Je suis désolée.
C'est sorti tout seul, sans comprendre... j'ai osé. Il me fixe, stupéfait.
- Quoi !!? Tu n'as pas à t'excuser !
Orange le canapé. Tricolore le bonnet de laine. L'étoile la plus brillante illumine le seul point ombragé. Aucun bruit à l'horizon, tout semble dormir autour de nous. Maintenant, je ne veux plus rien ajouter. Pas un mot, seul le regard compte. Je ne distingue rien dans le sien, je crains sa réaction. Je le connais depuis toujours, mais là je suis perdue. Je n'ai aucune idée de ce qu'il ressent à cette seconde. Faisant le tour de la pièce, il pose son blouson sur une des chaises. Son visage fermé et glacial, rien ne s'en échappe. Rien qu'un mystère d'un soir, qu'un baiser volé. Mais qu’est-ce que je fous là ? J’ai envie de partir, de tout quitter… de prendre le large. De rencontrer quelqu’un d’autre, tourner la page et surtout ne pas en faire un brouillon. On est loin tous les deux, beaucoup trop loin comparé à toute l’heure, dans ce bar. Je sens encore la fumée qui planait autour de nous. Je sens encore ses bras qui me serraient fort, parmi ce monde on était loin de tout. Mais là je suis loin de lui, il reste en retrait. A observer ce qu’il peut pour ne pas croiser mes angoisses.
- Je…
- Tu…
- Non, rien…
Et il repart à observer la lampe de chevet.
Loupé !
Ce sera pour la prochaine fois… sans doute.
Le silence : mon seul problème. Mes pas effleurent le sol de la chambre, il les entend. Il sent certainement mon parfum se poser sur lui, aussi ma tête se poser sur son épaule. Voilà, je n’ai pas résisté. On est l’un contre l’autre maintenant et personne n’a encore dit une seule petite parole. Il a été surpris, il ne pensait peut-être pas que je prendrais cette initiative.
Tant pis, c’est fait. C’est ça l’important.
- Comment on est arrivés à ce stade là ?
Enfin, il s’est décidé. Enfin, je peux encore entendre sa voix grave que je connais tant.
- Je sais pas !
C’est tout ? Il faut autre chose derrière, je ne peux pas le laisser comme ça. Pas possible !
- Mais l’important… c’est qu’on en est arrivés là, non ?
Il fronce les sourcils, il n’arrive pas à se détendre. Contre moi, il lutte pourtant. Je ne le sens pas tout à fait à l’aise, mais je sais pertinemment qu’il ne faut pas se fier à des apparences absurdes.
- Je sais pas.
Son sérieux semble reprendre le dessus, il me fixe et plonge sa main dans mes cheveux. Un baiser… un second baiser… deux baisers en une seule journée… une seule nuit… une seule et même nuit, mais un différent baiser… différentes sensations. Un seul et même homme. Je ne crois pas tenir le coup avec toutes ces émotions. Le canapé n'est pas loin, on ne semble plus se retrouver dans la chambre d'hôtel mais autre part. Entre deux baisers, il file tirer les rideaux, nous cacher des étoiles et de la lune... de la pleine lune ce soir. Puis ça revient par flashs, par flash-back. Mes erreurs, mes doutes. Un puissant éclair bleuté qui m'atteint semble vouloir me faire oublier et effacer ses pseudo souvenirs. Il essaye de me libérer, j'essaie de me dévoiler de plus en plus. On s'est rencontrés il y a quelques temps, c'est comme si c'était hier. Finalement, on se connaît à peine. On portait un masque qui occultait nos sentiments, il est tombé... là à l'instant. Il me découvre fragile, drôle. Mais il insiste sur le mot fragile. Je le découvre tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts. Défauts qui ont du charme tout de même je dois l'avouer : les défauts, signification toute relative pour chacun de nous. Chacun interprète, et là en cette minute de douce utopie, l'interprétation a plusieurs sens.
Puis ça revient encore, les flash-back. Mais cette fois-ci la nuit s'est écoulée beaucoup plus rapidement que je ne pensais. Entourée d'un drap blanc, entourée d'un bras musclé qui m'offre son amour qui me révèle là à l'aube. Je suis apaisée, je n'ai jamais été aussi bien. Avec lui, le moment qui m'a le plus troublé. J'entends encore sa voix, le cri qu'il a poussé dans ce bar où les clients commençaient à s'agiter. Ca lui a fait du bien, sur scène tellement à l'aise. Sa voix m'a pris de cours, m'a clouée sur place. J'ai pas envie de quitter sa voix, pas envie de quitter ce lit. De quitter cet univers et de revenir peu à peu à la réalité. On est destinés ? Décidément, il me fera rire jusqu'au bout. Je ne pense pas qu'il était sérieux, cette parole sortie sans aucune hésitation, sans gêne.
- Je peux répondre à ta question... si c'est toujours d'actualité bien sûr !
Je tourne la tête vers lui, repousse une mèche blonde qui masque son oeil bleu. Son sourire est faible, le regard dans le vague. Lui aussi certainement apaisé en cette heure si matinale.
- Tu n'es pas obligé de répondre tu sais, je voudrais pas...
- C'est important.
Voilà, c'est dit.
Voilà, le verdict est tombé... mais le comment reste toujours en suspens.
Il quitte discrètement le lit, passe dans la salle de bains. Ses pas feutrés, silhouette discrète qui passe inaperçue. Je le vois, je ne le vois plus comme avant. Je m'étire doucement au-dessus du lit, enfile mon pull. On peut lire deux aspects sur mon visage : le bonheur et la mélancolie. Je ne regrette pas, mais où tout cela va nous mener ? La réponse, personne ne l'aura pour l'instant. Le mystère, c'est le prix à payer pour pouvoir rester dans cette atmosphère-là.
Je quitte le lit, marche sur la pointe des pieds pour retrouver mes chaussons. Le parquet humide et froid me donne les frissons. Le soleil n'est pas là, pas encore du moins. Il sort de la salle de bains, il semble pressé... un sourire pressé aussi vient se poser sur ses lèvres. A peine un coup de peigne, une barrette installé négligemment sur ses cheveux. Je le regarde faire, je le regarde s'agiter dans tous les sens. Epousseter son blouson avant de le mettre.
- Tu vas où ?
Il prend le temps de me répondre, il prend le temps de faire attention a moi.
- Tu as oublié ! Je vais aux Beaux-Arts, je dois pas être en retard.
Sa voix me transfigure, comme cette nuit. Comme un murmure léger qui n'en est pas un, qui vous fait frissonner pour je ne sais quelle raison. Je croise mon regard devant le grand miroir en face : je suis décoiffée, un peu perdue dans cette petite pièce prête à être abandonner très vite. Je pensais pourtant qu'il allait rester encore un peu, mais j'avais décidément oublié son rendez-vous. Un rendez-vous capital pour lui, je dois faire attention. Avant de passer la porte, son regard tendre refait surface. M'attrape de je ne sais où.
- Dis, tu vas revenir ?
- Bien sûr, je t'appelle !
Un geste précis, il montre sa bouche, il montre la mienne. Il s'en va, je reste seule. Son parfum, je le sens encore, il ne m'a laissé qu'un pauvre parfum qui traîne dans le salon.
Un oiseau vient de se poser sur une branche d'un arbre, en face de la fenêtre. Il chante, le bonheur, son bonheur. Un bonheur indicible.
Dans une chambre d'hôtel, c'est pas ici que je vais me ressourcer. La chambre est petite, pas très confortable. On n'a trouvé que ça, arrivés à la dernière minute le choix était impossible.
Il m'a appelé, c'est vrai. Un message vague que je n'ai pas su saisir, une voix que je n'ai pas reconnue. Il semblait préoccupé, il semblait triste aussi. J'ai pas osé lui poser la question, je sais que dans ces cas-là le téléphone ne sert strictement à rien. Face à face, là où les yeux ne mentent pas. J'attendrai ce moment, je sais qu'il viendra dans pas très longtemps.
Je suis au bord de la rivière, j'ai marché une bonne heure. Ca m'a fait du bien, un peu. Ici pas de plage, alors je fais avec. Mes habitudes, je n'ai pas envie de les quitter. Je me rends compte qu'à force je connais par coeur Nimes, j'ai retrouvé sa personnalité tellement forte que je connaissais. Je me sens un peu mieux qu'hier, plus reposée, moins nerveuse. Les rayons du soleil posés sur moi me réchauffent malgré ce vent qui souffle fort. Fait taire les oiseaux, agite les branches et essaie de partager sa colère. Une main m'agrippe l'épaule, me fait sortir de mes songes plus étranges les uns que les autres. C'est lui, mèches blondes, cernes apparentes. Il a vraiment l'air fatigué, il a vraiment l'air préoccupé.
- Comment tu m'as trouvé ?
Il s'installe sur le banc, passe son bras autour de mes épaules. Il souffle, je sais qu'il avait hâte de me retrouver. Il me l'a dit au téléphone, entre deux soupirs prolongés par des mots incompréhensibles.
- Je te connais !
- Oui... c'est vrai.
Je marmonne, j'ai pas l'impression de le connaître moi. Je ne peux pas encore accéder à toutes les informations, il cache et triche. Toujours, mais sans faire souffrir.
- Et cette journée, tu ne m'en parles pas ?
- Si, si.
Un silence vient se poser en plein milieu. Plus rien ne bouge, le vent semble s'arrêter dans sa course folle. Il me serre un peu plus fort, un peu plus près.
- C'était cool. On m'a montré où j'allais peindre, dans quelle ambiance.
Sa voix est maintenant empreinte de passion, d'envies qui aujourd'hui sont réalisables sans aucun problème. Il ne termine pas là, il continue de m'expliquer. Les gens qu'il a rencontrés, certains en qui ils n'a aucune confiance. Mais après ce mini-discours, c'est là qu'il commence à fredonner. Tout doucement au départ, puis de plus en plus fort, plein d'énergie dans sa voix. Je ferme les yeux, c'est comme si que je me retrouvais encore dans ce bar. Cette image nocturne ne m'a pas quittée finalement.
- C'est sérieux, le chant ?
- Sans doute. Je sais pas encore, il faut que je me découvre.
- Tu vas faire ça comment ?
- C'est simple, je vais peindre.
Il pose ses lèvres sur les miennes, puis quitte le banc. Je ne suis plus que ses yeux bleus.
On marche le long de la rivière, un petit moment. On ne parle pas trop, en quelque sorte on n'a rien à se dire. C'est tout aussi bien, je n'ai pas envie de rester sans réponse si il me pose une question. Ne pas tomber, surtout pas. Tomber où ? Dans l'erreur, dans l'incertain. Là où je n'aurais aucun moyen de m'en extirper, je voudrais simplement que tout roule. Je sais très bien qu'il y a encore quelques points noirs obscurcis par je ne sais quel mystère. Mais je me moque totalement des conséquences, on est bien là tous les deux. Bras dessus bras dessous, on rejoint la ville tranquillement.
Elle est calme, presque endormie en ce début de soirée. On quitte les avenues, on se retrouve dans des petites rues que je semble connaître. Son sourire réchauffe l'ambiance glaciale qui s'est installée petit à petit. A pas de velours, paroles discrètes, on monte les escaliers. A peine rentré, blouson sur le porte-manteau qu'il fixe son chevalet. Je comprends tout maintenant. Il ne veut pas perdre une seule petite minute, aujourd'hui aura été réservé simplement pour ça. Il se met en route, je le sens concentré. Je m'installe sur le canapé, le regarde avec discrétion.
Ses gestes sont tous précis, sans hésitation il maîtrise le sujet. Un tableau blanc, neutre se présente devant lui. Il ferme les yeux, je sais qu'il ne pourra pas recommencer. Sa crinière voltige dans l'air de la petite pièce, ses yeux me fixent une seconde. Il est serein, une tranquillité à toute épreuve qu'il me transmet. Il installe la peinture, l'aquarelle. Il ouvre plusieurs tubes, ne sait quoi choisir. Il met longtemps à se décider, mais le choix est le bon. Je le vois, son sourire en coin et la malice qui se lit dans ses yeux. Les minutes passent, il peint avec énergie. Une feuille avec un fusain à ses côtés, il modifie, s'amuse. Je vois ce tableau blanc se transformer, les couleurs éclater et prendre vie. C'est là qu'il me surprend, au sommet de son art. Au delà des mots les sentiments sont beaucoup plus forts finalement. Je le revois dans cette salle de cours, les converses usés, un jean trouvé à la va-vite. Il dessinait, ignorait le monde autour de lui. Je suis arrivée là comme une bombe, le surprenant sans faire exprès. Après le petit café, c'était la goutte de trop. A vrai dire, au début je n'arrivais pas à le supporter. Lui non plus d'ailleurs. Mais tout ça est bien fini maintenant, et je ne veux plus y penser à présent.
Il recule de quelques pas, face à la toile peinte avec passion. Il retire la barrette de ses cheveux, l'air sceptique il la contemple. Je ne vois pas grand chose enfoncée dans mon canapé, mais la surprise est aussi intéressante. Il ne m'a suffi que d’une seule seconde pour voir la vérité, il s'est reculé encore un peu. Appuyé sur le mur de gauche, il ne bouge plus. Il attend ma réaction qui ne se fait pas attendre. Mes yeux grand ouverts, un peu hallucinés par ce que je viens de voir. Là, en face de moi. Je n'y crois pas, c'est tellement intense. Je peux sentir la peinture fraîche encore. Je peux imaginer la façon dont il a peint, qu'il a caressé le tableau des yeux avant de commencer le travail. Il les a fermés avant, une image, un souvenir, un rêve s'en est échappé ? Mon sourire devient de plus en plus large, j'essaie de reprendre mes esprits en vain. Mes yeux restent figés sur cette toile irréelle, sorti d'un rêve des plus mystérieux. A cet instant, j'ai envie de lui sauter au cou, de prononcer deux trois mots que je n'ai jamais avoués à personne. Juste envie que cette journée ne se finisse jamais, qu'elle dure autant que possible pour profiter au maximum des moments les plus forts que nous offre la vie. Mon coeur a commencé à chavirer à la vue de ce tableau, il continue son naufrage. Je ne lui demande pas de s'arrêter, je n'en ai pas besoin, ce n’est pas nécessaire.
Je n'arrive pas à sortir de cet état second que m'a provoqué cette merveille. Mon coeur bat toujours autant, il mérite bien ce nom d'artiste. Un fabuleux artiste dans toutes les catégories, qui vous cloue sur place.
- Alors ?
- Je...
Plus rien ne répond. Je souris bêtement, baisse la tête. Mes mots n'auront qu'un impact faible, je n'arriverai
jamais à dire tout ce que cette toile me fait ressentir.
- Le tableau, c'est toi. C'est comme si... comme si je te voyais en observant cette toile.
Son sourire envahit la pièce. Il murmure quelques mots, son regard intense fuse vers moi.
- Ca veut dire que j'ai obtenu le résultat que je voulais alors !
Il s'accroupit à mes côtés, nos regards s'apprêtent à se mélanger. Sa main sur la mienne. Un soir qui tombe
comme les autres soirs, mais des étoiles plus brillantes nous rejoignent à présent. Je les vois par la fenêtre, mais des yeux bleus me capturent. Et bien sûr, je n'ose penser une seule seconde à une évasion.
- Tu mérites mieux que ce poste aux Beaux-Arts, tu ne trouves pas ?
Je voulais lui dire ça il y a plusieurs jours. En cette nuit où la journée m'a souri, c'est sorti maintenant. Mais c'est vrai, il mérite mieux.
- Il faut que je me contente de ce que j'ai...
J'ai touché un point sensible. Il a été obligé de choisir ça, mais j'aimerais seulement que son talent soit révélé
comme il le devrait.
- Etre professeur, ce n'est pas ça que tu voulais.
- Arrête, tout ça est fait. On ne va pas en parler pendant des heures.
Il lâche ma main, et s'éloigne de moi. Là je ne le connais plus, ne le reconnais plus. Je me force à rester sûre de moi, mais rien ne vient pour me rassurer. Qu'un pâle reflet de moi dans la glace, qu'un pâle souvenir qui n'annonce rien de bon.
- Mais regarde ce tableau... Regarde TON tableau !
Il a tourné la tête brusquement. De longues murailles nous séparent à présent, la journée a complètement
basculé. Quand il peint, c'est toujours étrange. Un effet secondaire, une adrénaline qui ne veut pas s'apaiser.
Comme dans ce bar, le soir quand il a chanté devant ces personnes. Face à moi, il ne regardait que moi. Il hésite à parler, à me voir comme je suis. Je suis là, qu'il le veuille ou non. Sa barrette, il l'a toujours en main. Il la replace minutieusement sur ses cheveux, retrouve son bonnet qu'il avait jeté sur le canapé il y a maintenant plusieurs heures. Il l'enfile, soigneusement il cache ses mèches dorés en dehors du monde. Ils les gardent pour lui, il se renferme.
- Je vais sortir !
- Julien...
Il ouvre la porte. Le silence, le bruit tout se mélangent dans mon esprit.
- Julien !
Il me fixe une seconde.
- J'ai besoin de réfléchir... seul.
Il se retourne, et ferme la porte.
- Julien !
Je ne sais plus quoi dire, quoi faire. Je reste seule, le tableau devant moi.
J'ai envie de pleurer, mais rien ne sort. L'impuissance se lit sur mon visage, je ne peux pas la retenir. Je suis triste pour lui, pas seulement pour cette discussion mais pour toutes ces années où il a essayé toutes les possibilités qui n'ont pas marché. On lui a rit au nez, promis des centaines de choses. Au final, rien. Que des promesses non tenues. Je me souviens de Paris, que c'était dur et atroce de le voir comme ça. Après le résultat il errait dans l'appartement sans savoir quoi faire, le regard dans le vague il s'épuisait à réfléchir. Je ne veux plus le voir comme ça. Souriant comme avant et la mine joyeuse, ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu comme ça. J'espère que ce jour viendra très bientôt. Il ne faut pas qu'il oublie que je suis là. Je me rends compte qu'il compte beaucoup plus que je ne pensais. Mon portable vibre sur le canapé, je sursaute de surprise.
"Rejoins-moi... finalement seul je suis désemparé"
Là, les larmes commencent à couler. Doucement, mais pas sûrement. Tous les événements de ces dernières années viennent soudain semer le désordre. Je n'arriverai pas à supporter sa présence dans cet état. Je regarde encore une fois son tableau, je ne peux pas. La magie de cette toile face à ma tristesse est insupportable. Je tourne les talons, face à la porte d'entrée. Je ne sais pas où il se trouve, je dois le rejoindre... c'est tout. Je sors en trombe de l'appart', le silence de mes pas est assourdissant. J'essaie de cacher mes yeux embués, remonte mon col. Nîmes est si grande, je n'ai pas envie de chercher des heures. Si il ne m'a pas dit où il était, c'est qu'il a une bonne raison. Il préfère sans doute que je le découvre moi-même. Quelques lampadaires éclairent les rues, il me semble que je suis seule dehors dans cette ville. Qu'il n'y a personne, transformée en ville fantôme Nîmes dort et ne sait rien de mes craintes les plus affreuses. Je marche encore longtemps, j'essaie d'accélérer à chaque pas.
Je passe par les Arènes, je ne les regarde même pas. Je file tout droit, sans penser à rien. Ou plutôt à Julien, qui doit m'attendre de là où il a composé son message. En une nuit, c'est en cette nuit que je doute le plus. Maintenant, je sais où je dois me rendre. Finalement, je ne me suis jamais trompée. Je marche plus vite, jusqu'à courir. Là où les lampadaires sont moins nombreux, et où la pénombre se fait sentir. J'arrive au point de rendez-vous, essoufflée et un peu agacée. Je ne vois rien, ce n'est peut-être pas là. Ou tout simplement, il est parti. Mais l'ombre qui se dessine à côté de l'arbre lui ressemble étrangement.
- Je vais chanter.
- Mais... la peinture, l'art c'est ta plus grande passion !
Il attrape mon bras, ce n'est pas fort c'est doux. Il me regarde dans les yeux, la mélancolie et la tristesse sont plus que présentes. Ce n'est plus qu'un océan seul et perdu.
- C'est vrai. Mais j'ai besoin de prendre du recul... tu comprends.
- Oui, oui... je comprends.
En vérité, je comprends à moitié. Il est donc prêt à abandonner toutes ces années de dur travail qu'il s'est données par la peinture ?
Il reste là, sans rien dire. Son regard toujours tourné vers la rivière, il médite. Son souffle léger atteint ma peau nue reflétant des ombres glacées par des sentiments incertains. Est-il prêt à tout abandonner pour ce soir-là, cette soirée si intense qu'il a vécue ? Je n'ose découvrir ce qui se cache dans ses yeux si profonds. Il préfère donc chanter. La décision est prise, sa décision semble irrémédiable. Pourquoi abandonner l'art ? Pourquoi renoncer à la peinture et à son talent immense que je découvre chaque jour ? Je ne comprends pas vraiment ce revirement, cette attitude si sûre de lui.
Il lâche ma main, mais ne diminue pas la tension qu'il a installée il y a maintenant quelques minutes, dès que je suis arrivée j'ai senti cela. Une sensation très étrange qui ne me quitte pas, j'ai envie de m'en débarrasser. Mais il tient bon, ne compte pas lâcher prise.
Non, je ne le sens pas désemparé. Plutôt fou de se lancer comme ça a l'aveuglette dans le métier de la musique. Dans une passion naissante pour lui qui n'aura sans doute aucun succès. Je suis peut-être dure avec lui, je ne pensais pas qu'il allait dire ça un jour. Je suis têtue, mais je ne veux rien lui censurer pour autant.
Je veux le voir heureux, c'est tout. Il se rapproche brusquement de moi, se penche vers moi. Il effleure mes fines lèvres. Ses mains sur ma joue, je brûle de plaisir. Je ne veux pas que ça s'arrête. Du bout des doigts, il touche mes cheveux. L'air glacial de cette nuit de décembre semble disparaître, fait place à la chaleur de nos deux corps qui se mélangent en un seul souffle, un seul esprit et une seule entité réelle. En une seconde, mes yeux se ferment. En une seconde, mes doutes s'envolent, mes questions font à présent partie du passé. Un passé pauvre en sentiments, pauvre tout court. Cet échange doux et sensuel, me fait revenir sur cette nuit où il a caressé mes plus secrètes pensées.
J'ouvre les yeux, c'est fini. La nuit est toujours là, les points lumineux dans le ciel semblent fades comparés aux yeux bleus qui me regardent.
- On rentre ?
- Non, pas tout de suite...
Dans la pénombre, j'aperçois son sourire se dessiner sur ses lèvres. Je glisse ma main sur son torse, l'effleure du bout des doigts comme auparavant il s'est amusé avec moi. Seuls, dans la nuit qui fuit, reste, nous échappe trop vite. Je mesure à présent la dimension de cette soirée.
Il a chanté, ça je l'ai entendu et j'ai contemplé ce visage d'ange. J'ai commencé à y aller tous les jours, dans ce bar où il a commencé. Puis, j'ai cessé. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas ce qui s'est passé. Mais il s'est passé quelque chose, des distances se sont formées autour de nous prolongées par des mystères que je ne supporte plus. Je suis retournée à Paris entre temps, j'ai quitté la plage de mon plein gré. Elle me manque, c'est vrai mais j'ai besoin de prendre du recul par rapport à tout ça. A toutes ces années où elle m'a accompagnée dans toutes mes humeurs passagères. J'espère qu'elle me pardonnera de l'avoir semée en chemin, je reviendrai... je l'ai promis. Julien, lui m'a envoyé une lettre. Il m'a demandé de venir, à Nîmes. J'ai hésité, sans doute que je replongerais une fois arrivée là-bas. Le contrôleur du train me réveille, ça y est je ne peux plus faire marche-arrière. Je prends ma valise, la traîne le long du couloir étroit et rempli de vacanciers qui s'impatientent tous sans exception. Le sourire n'y est pas, même pas en renvoyant l'image de Julien et moi quelques mois plus tôt qui nous amenait à Nîmes. Le quai grouille de monde, je me sens mal parmi cette foule. Je me sens vraiment dépassée, j'espère juste que cette sensation n'est qu'une mauvaise impression. Les mois ont semblé passer si vite, je pourrais même dire que je n'ai pas trop avancé pendant ces deux mois. Je l'imagine, il a très bien pu changer. Avec la musique, le caractère qui s'accroît et se modifie.
Venise
Je sens Venise. L'odeur de la peinture fraîche des bateaux qui naviguaient dans la lagune est encore présente dans mon esprit. Un ticket d'un vaporetto dans un de mes tiroirs, parfum d'un pays éternel. Le brouillard s'installait sur le quai de la gare, ça je m'en souviens. L'air humide déposait une atmosphère légère, parmi tous ces italiens. C'était le matin, très tôt. J'avais quitté mon appartement en vitesse, sans être affolée, juste pressée. Le long du quai, des fontaines coulaient à flot. Des enfants, sourire aux lèvres, s'amusaient avec elle. Sur un banc, ma valise à côté je regardais ce spectacle. J'avais le sourire, ça je ne pourrai pas l'oublier. Les mots italiens se baladaient dans l'air, le vent qui soufflait un peu, atteignant mes oreilles un peu habituées a cette langue latine. Milan, le matin c'est beau. J'avais déjà pris deux trains, et attendais le troisième. De mémoire, ça ne m'avait pas lassée. Un petit chariot roulait sur le quai, petit bruit inoffensif. Un croissant chocolat-crème m'avait démontré une fois de plus ma gourmandise, et un deuxième m'avait comblé pour toute la matinée. Un jeune et bel italien, assis à côté de moi se débattait avec son bagage pour le fermer. Ses cheveux blonds dansaient au rythme de son combat. Nous avions discuté un petit moment, je ne me souviens plus exactement de quoi. Il jouait avec son alliance, essayait de la cacher. Gêné, maladroit, c'était un italien plus que charmant, bien que marié. Il est parti après, il allait à Firenze. Je ne l'ai pas suivi, finalement il me l'avait proposé. Notre discussion m'échappe encore aujourd'hui, discussion vague, ou c'est moi. J'avais repéré le numéro du quai une demi-heure avant, espérant que le train ne serait pas en retard. Je n'avais pris que le strict nécessaire, accompagné d'un carnet de chèques bien rempli. Le contrôleur italien arpentait le quai de la gare, avertissant de l'arrivée du train. Mon billet de train à la main, ma valise de l'autre, j'entrais dans le bon compartiment. Quatre places, une large fenêtre et une porte nous séparant du couloir. Petit compartiment intime. Nous n'étions que deux finalement à se chercher du regard. Des yeux bleus, des yeux marrons se croisaient, se mélangeaient. Il hésitait parfois à prendre la parole, se résignait. Jeune italien timide, un étudiant. Je voyais ses fiches de cours étalées sur la petite tablette de voyage, une mèche de ses cheveux tombait sur ses yeux. Je lisais le magazine italien que j'avais acheté dans la gare, des boutiques toutes riches en souvenirs se succédaient. Parfois je somnolais en gardant un oeil sur l'italien. Le train était en gare, l'étudiant était parti.
A la place une charmante famille italienne s'installait dans le compartiment, une mère et ses deux enfants. Je me rappelle de la conversation que j'ai tenue avec la jeune mère, nous avions parlé de moi, d'elle. De l'Italie. Un des enfants avait ensuite proposé de jouer à un petit jeu pour se connaître mieux, il s'était succédé des fous rires accompagnés de blagues en tous genres. La durée du trajet était de cinq heures, nous avions donc recommencé le jeu au moins trois fois, toujours avec autant de surprises. Petit compartiment convivial. Mais nous n'avions malheureusement pas en commun la ville d'arrivée. Ils sont partis en premier, j'avais aperçu l'aîné ranger le jeu, le fourrer dans sa petite valisette, sa mère se levait pour préparer les affaires. Je leur ai dit au revoir, difficilement. En quelques heures l'attachement était présent, sentiment étrange.
01 novembre 2007
Brasier (fan fic)
La sirène, au loin, je l'entends à peine. Je suffoque, ma main sur la table je tousse. Chaud, brûlant le cauchemar. Des enfants crient, parents absents. Minute chaude, incendiaire. Papiers, dossiers avalés par les flammes, et mange tout sur son passage. Je suis seule dans l'appartement, seule avec mes meubles qui prennent petit à petit le chemin de l'enfer. Mes doigts brûlants de sueur, aucun mouvement. La porte claque puis tombe en ruine, un pompier casque combinaison arrive. Je tourne la tête mais n'arrive pas à le voir. Les flammes m'entourent, me serrent de leurs crocs, prêts devant leur proie. Le pompier ouvre le chemin, balaie de ses bras une chaise, un meuble en travers du passage. Chaleur intense, yeux mouillés étourdis, se ferment. La force me manque, je m'effondre au sol bruit sourd, fracas. Il se dépêche, vérifie mon pouls, touche ma poitrine, je respire, respire. Le sol s'éloigne, je monte petit à petit, je sens le gaz, ma gorge est sec. Ses bras forts, transpirant par l'effort me portent, me sauvent. Sa main autour de ma taille, l'autre touchant mon cou, mes cheveux. A travers sa combinaison, ses muscles sont sous l'effort, je les sens, remuer, me porter, vivre. Des centaines d'heures dans la salle de sport ont du passer, muscles épais, muscles fiers. J'attrape son cou comme je peux, mes mains presque brûlées, je me serre contre lui, ma tête sur son épaule. Je sens son souffle contre moi, essoufflé, souffle frais, souffle d'espoir. Je me protége des flammes, épaules larges sans doute un ancien rugbyman. Je me penche encore plus vers lui, poitrine contre torse. Son visage caché par son casque, sauveur inconnu. Il descend les escaliers, court, se dépêche. Les flammes avancent derrière nous, mes yeux se ferment tous seuls. Etourdie par les flammes, j'entends des murmures, il me murmure à l'oreille "Tenez bon...mademoiselle...la sortie...vous...". Bribes sans importance, le sauveur lui est important je voudrais rester dans ses bras, ne jamais les quitter, sentir son parfum se poser sur moi, les flammes s'éloigner. Des gens dehors, beaucoup de gens. Il me porte, me serre encore plus, sa bouche proche de la mienne, essayant de ne pas me bousculer, tenant ma tête je m'accroche à lui. Il me dépose sur une civière, mes yeux entrouverts, il vérifie que je vais bien, que sa mission est achevée. Il enlève son casque, essaye de respirer normalement, régulièrement. Ses yeux bleus n'ont pas touché les flammes, ses yeux, les yeux d'un ange. Un ange m'a sauvé.
Il me regarde encore, longuement, touche ma joue. Brûlante. Il me sourit, ce sourire...je crois que je rêve. Mes yeux se ferment, pour un temps. J'entends des bruits, des gens parler, je ne sais pas si le pompier est parti, parti sans me dire une parole, je voudrais tellement le remercier, remercier ses bras. Son souffle qui a mordu ma peau, ses yeux qui ont certainement dû effleurer les miens, sous son casque d'acier. Savoir son nom, pouvoir le remercier, pensées abstraites que caresse mon esprit tout le long du trajet. Trajet long, interminable, le docteur vérifie mon pouls. Je suis a demi-inconsciente oui, je crois que c'est ça. Petites secousses de l'ambulance, mes yeux qui se ferment, s'ouvrent sur un homme en blouse blanche, puis se ferment. Mon coeur bat, régulièrement mais il bat, c'est le principal. Je tourne la tête, odeurs de médicaments. Tic-tac de l'horloge. J'aperçois le ciel, fumée à l'horizon. Ma tête tourne, manège inutile se trimbale dans mon esprit. Pourquoi aujourd'hui, pourquoi ce pompier, pourquoi ses yeux bleus ? Virage, encore un autre, encore une autre secousse. La roue tourne, le manège joue avec ma vie. Le médecin parle, parle mais je ne comprends rien. Je n'ai pas la force de parler, de murmurer, ni même de chuchoter. Un mot se balade dans ma tête, joue avec mes sens et mes désirs "Pompier, reviens...". Imagine, ses bras, sa main touchant ma taille, mes cheveux, ma poitrine, elle se lève à chaque inspiration, chaque mouvement de sa main. Ses yeux frôlant mon corps, touchés éraflés par les flammes. J'ouvre les yeux assez longtemps pour voir des bâtiments hauts, gris, sans aucun intérêt. Mes yeux se ferment, je revois mon appartement. Flammes, meubles au sol, incendie. Dans ma tête, c'est plutôt déluge, apocalypse, sauveur venant me voir, me prenant dans ses bras, me soulevant de sa force. Portière de l'ambulance, ouverte, dehors des gens s'affairent, je les vois flous, je tourne la tête, je ne veux pas les voir. Je ne veux pas affronter la réalité, je suis si bien dans ses bras, ne m'arrachez pas a lui, au sauveur que j'ai aperçu seulement quelques minutes. Chariots qui roulent, bruit assourdissant. Couloirs étroits, menant à des chambres, tous plus solitaires les uns que les autres. Cette fois-ci mes yeux ont réussi à rester ouverts, je vois les malades, les blessés dans leur chambre avec des perfusions toujours remplies. Des infirmiers aux petits soins, apportant le repas, chaud souvent brûlant, et souvent immonde. Certains traînent dans les couloirs, blancs. Froids. D'autres encore me regardent passer, allongée dans ma civière je regarde ce chantier. Pourquoi moi ? Pourquoi aujourd'hui ?
Chambre 311, on m'installe. Je suis a peine consciente, vacille sous tant d'efforts et tombe dans le sommeil. J'entends les pas d'un infirmier, il ouvre la fenêtre, oui c'est ça, les volets étaient fermés a mon arrivée, enfin je crois. La lumière entre dans la pièce, timide elle s'installe aussi un peu inconsciente comme moi, elle se réveille tout doucement. Je lutte contre le coma, un médecin me fait des signes, claque de ses doigts, prend mon pouls encore une fois. Attachée à une perfusion, ils essayent, médecins et infirmiers de réguler mon coeur, le son de la machine me fait sursauter. Je me réveille par à coups, mes yeux s'ouvrent difficilement, j'essaye de trouver un point de repère, mais rien, je ne retrouve rien que je connaisse. Une larme quitte son nid et touche le masque qui m'aide à respirer. Mon coeur ne s'emballe plus à présent, et les médecins quittent peu à peu la chambre d'hôpital. Un bouquet de fleurs sur le chevet, un lit seul au milieu de la pièce, je n'ose pas bouger. Je suis en terrain inconnu, je déteste les hôpitaux, pourquoi moi ? Une boule à la gorge, la porte fermée je suis seule dans la chambre, regardant la machine, les oscillations, comme un clip vidéo. Je n'ai plus de force, je m'appuie contre mon oreiller, sur le dos j'essaie de dormir, de me reposer. De me convaincre, le cauchemar s'arrêtera bien quelque part. Tout est calme, aucun chariot ne circule, je n'entends que les pas des médecins toujours plus pressés les uns que les autres. Souffle régulier, coeur à moitié reposé, je m'endors au son de mes rêves. On toque a la porte, je me réveille tant que je peux, m'asseyant sur mon lit. Des vertiges m'attaquent, je me rallonge difficilement, ma tête tournant toujours. La porte s'ouvre, doucement. Quelques pas légers, puis plus rien. L'homme s'approche de moi, du lit. Il me regarde, je le regarde.
-Vos yeux...je...
-Chuut, vous devez vous reposez...ne parlez pas, écoutez. Il me murmure, chuchote, paroles interdites. Je voulais savoir comment vous allez...ah, vous ne vous rappelez sans doute pas, c'est moi...le pompier, le pompier qui vous ai sauvée. Vous avez l'air fatiguée, choquée...je vais peut-être vous laisser seule...vous laisser vous reposer. Je repasserai, c'est promis...Julien sera là, il s'occupera de vous, vous inquiétez pas...
-Mais...
-Non, ne parlez pas.
Bisou au front, regard bleu électrique, il me regarde. Une dernière fois, il me sourit. Une mèche de ses cheveux tombe sur ses yeux, rideaux fermés. Il se retourne, et s'en va, signe de retour, bientôt, mais quand ? Mon coeur s'est accéléré, sans avoir remarqué. Finalement, mon coeur s'était emballé à cause du pompier, et pas aux flammes qui me torturaient le moral.
Julien, c'est son nom. Julien, il ne faut pas que j'oublie. Julien. Ju-lien, un si joli nom pour un pompier. Son parfum est encore présent dans la pièce, se mélangeant avec l'odeur des fleurs. Il est parti si vite, je n'ai même pas eu le temps de le remercier, de voir de plus près ses yeux, ils ont l'air si mystérieux. Je suis encore faible, le médecin m'a ordonné de me reposer. Je n'y arrive pas, je sens encore la fumée de l'incendie, l'appartement en flammes. Sait-il au moins comment je m'appelle ? Mes pensées se concentrent sur lui, oubliant ma famille, elle n'est même pas venue me voir. Un pompier aux yeux bleus, ma première visite. Je regarde au-dehors, voitures. Des centaines de voitures coincées dans le parking. J'aimerais tellement revoir mon appartement, mes photos de famille...on me réveille non, non je me suis réveillée toute seule. En sursaut, brusquement intriguée par quelque chose. Quelqu'un. Un nouveau bouquet de fleurs, un mot accroché à une rose. Mes mains tremblent, fatiguées, encore. Je déplie la petite lettre, phrase seule au milieu d'un blanc étrange. "Je vous ai sauvée...je ne dois pas vous oublier". Il est donc revenu, je dormais. Il a dû me regarder, avant de partir. Je n'ai pas vu ses yeux, je donnerais tout pour les revoir rien qu'une seconde. Des roses rouges, mes préférées, je ne savais pas qu'un pompier était comme ça. Après tout, ce n'est peut-être pas un pompier, un ange gardien aux yeux bleus, ça colle mieux. Les heures passent, toutes plus vides les unes que les autres, regardant cette phrase manuscrite. Son écriture est originale, tellement belle. Aujourd'hui le médecin est venu me voir, deux fois. La première pour des examens qui m'ont fatiguée, je n'arrivais plus à tenir debout. La deuxième visite pour parler un peu, de ma famille de moi non, non c'est plutôt lui qui parlait et moi qui écoutais, d'une oreille un peu distraite pensant sans doute à autre chose. Mes idées ne sont pas très claires, ma tête encore moins qui continue son manége au son des cloches qui tapent dans mon esprit. Le soir est arrivé très vite, beaucoup de nuages. Le ciel, pas net. Autant que moi d'ailleurs. Je suis de nouveau seule dans cette chambre, je commence à m'habituer à elle depuis quelques heures déjà. Mais je n'oublie pas les flammes qui m'ont frôlée de près, me blessant au genou, oui je n'ose même pas bouger ma jambe endolorie. Elle me fait mal, très mal. Je souffle, les yeux fermés pour oublier. Oublier tout, cet incendie et cette journée. Le pompier reste dans mes pensées troubles, couleur bleue, rouge par moment.
Le repas apporté par un infirmier, j'essaye tant bien que mal de me plonger dans la nourriture. Elle a l'air bizarre, elle ne reflète pas ce que je mange d'habitude. Non, non c'est moi sûrement qui suis bizarre, qui suis devenue bizarre. Choquée, a dit le pompier, pardon a dit Julien. C'est peut-être ça j'ai été choquée par ces flammes qui dansaient tout autour de moi, cette image n'arrive pas à partir et s'envoler de mon esprit. Elle continuera sans doute à me hanter encore quelques temps. L'infirmière est là, s'occupant de la fenêtre, regardant au dehors. Une petite voix arrive tant bien que mal à se glisser parmi le silence.
-Excusez-moi...par hasard, vous connaissez le pompier qui m'a sauvé des flammes ?
Elle fronce les sourcils, ne comprenant pas le sens de ma question.
-...non, pas du tout. Pourquoi cette question ?
-Pour rien, pour rien je vous assure.
-Vous êtes sûre que vous allez bien...vous avez bien dormi au moins ?
-Si, si j'ai bien dormi...comme un bébé, ne vous faites pas de souci je vais aller mieux demain matin.
Je me mord les doigts, quelle question idiote non, non c'est moi qui suis idiote. Elle reprend mon plateau-repas, me fait un petit sourire compatissant, elle s'en va traînant son chariot, trop bruyant décidément à mes oreilles. Je n'arrive pas à dormir, si Julien venait me voir par surprise. Il est sans doute caché derrière la porte, dans le couloir assis sur une chaise attendant le bon moment pour rentrer dans la chambre. Cette écriture, son écriture, plus je la regarde, plus elle en dit long. Sous-entendus cachés, lire entre les lignes non, non il n'y a pas de lignes. Reste sérieuse, tu as peut-être pris un coup sur la tête, mais quand même reste sérieuse. Mes yeux se ferment et s'ouvrent, j'entends le médecin dans le couloir, il parle au téléphone je crois. "Bonjour...oui...vous devez venir...oui je sais que...bon d'accord je lui dirai...non je n'oublie pas". Bizarre, encore une fois. Il parlait peut-être à ma famille, mais elle est en Italie, c'est impossible. En tout cas, l'impossible est devenu possible aujourd'hui, un incendie dans mon immeuble, un beau pompier aux yeux bleus qui me sauve des flammes, vient me voir avec des roses en prime. Non, ne parle plus et repose-toi. Oui, ça vaut mieux, demain est un autre jour, et peut-être un nouveau pompier.
La nuit a été calme, j'ai bien dormi. Mais pas comme un bébé, plutôt comme une victime d'un incendie. On me sert mon petit-déjeuner, pain au chocolat, croissant, huileux. Du jus d'orange, du lait et du café. J'ai goûté et bu à tout, sauf au lait. Il était froid. L'infirmière me raconte les potins de l'hôpital, les infos. Elle s'inquiète pour moi, je lui dis qu'il ne faut pas. Elle n'en fait qu'à sa tête, elle se soucie de tout ici.
-Ah, j'oubliais...vous allez avoir une visite dans pas longtemps.
-Et...de qui ?
-Je ne sais pas, mademoiselle...on ne m'a rien dit, peut-être une jolie surprise...
-Oui...peut-être.
Me voilà encore partie dans mes pensées, les infirmiers savent qui vient dans l'hôpital, ça n'a pas de sens.
-Je vous laisse vous reposer...surtout mangez bien, ne faites pas une grève de la faim...comme la femme à côté.
Elle s'en va comme elle est venue, toujours son petit sourire compatissant aux lèvres, ses fines lèvres retroussées parfaitement. La femme à côté, je l'ai entendue. Toute la nuit, souffrir à cause de sa grève de la faim. Souffrir de ses blessures, souffrir moralement. L'heure passe et personne n'est encore venu, la surprise c'est qu'il n'y a pas de visite certainement. Je fixe ma jambe, j'ai mal. Les plaies n'ont pas encore cicatrisées, pas encore. Les chariots me font mal a la tête, les cloches se sont arrêtées de tinter dans mon esprit, depuis quelques heures, j'ai les idées un peu plus claires. La porte de la chambre s'ouvre brusquement, ce n'est pas le médecin, des policiers en uniforme. Deux policiers non, non ce n'est pas possible. Des policiers ici, ils ont dû se tromper de chambre, je n'ai rien fait, il doit y avoir une bonne raison. Ils se tiennent devant moi, devant le lit, me regardant curieusement. Ils sont si jeunes, sans doute leur première intervention. Aucun n'a les yeux bleus, aucun comme le pompier.
-Bonjour madame...
-Mademoiselle.
-Oui très bien. Dans la journée d'hier, nous avons inspecté tout l'immeuble, nous avons relevé tout les indices...nous avons même interrogé la concierge et quelques locataires qui sont sains et saufs...
-Venez-en au fait monsieur...j'aimerais me reposer. Je bois une gorgée de café.
-Oui très bien...nous craignons que cet incendie soit volontaire. Je manque de m'étouffer avec mon verre en plastique, un incendie volontaire ? Non, non ce n'est pas possible, c'est impossible. J'aimerais vous poser des questions...si possible, ce ne sera pas long bien entendu.
-Allez-y, posez votre question...
-Alors, connaissez-vous quelqu'un qui veut du mal à un locataire de l'immeuble...ou à l'immeuble directement ?
-Mais...non, non monsieur je ne connais personne dans ce cas, je vous aurais avertis sinon...
-Oui très bien. Et vous...vous seriez capable de provoquer un incendie ?
-Un quoi...? Mais non, non monsieur ! Ne me manquez pas de respect monsieur...on est dans un hôpital ici, pas dans un commissariat de police...non, non bien sûr que non je ne serais jamais capable de faire une telle chose...c'est contre la morale. Je secoue la tête de droite à gauche.
Le deuxième policier griffonne sur son bloc-notes.
-Bon très bien...je crois qu'on va vous laisser madame...
-Mademoiselle...
-Oui très bien...donc on vous a assez dérangée mademoiselle, si vous vous souvenez de quelque chose...n'importe quoi...une conversation avec un voisin de palier, une dispute entre un couple de l'immeuble...appelez-moi. Il me tend sa carte, je la prends désinvolte. J'appellerai le médecin, si j'ai d'autres questions à vous poser. Les deux policiers me font un signe de la tête et s'en vont, ravis de m'avoir dérangée. La porte se ferme.
-Appelez...faites comme vous voulez...vous obtiendrez les mêmes réponses de toute manière. Malheureusement, il n'entend pas cette dernière phrase, petite voix bien trop fatiguée.
C'est absurde, un incendie volontaire ? ce n'est pas possible, je connais tout de cet immeuble, tous les habitants, j'aurais entendu peut-être par bribes, mais j'aurais entendu s’il se tramait quelque chose. Le gaz, l'odeur du gaz. Je me souviens maintenant, le gaz a joué dans l'incendie. Non, non il ne faut plus que je réfléchisse. Et le pompier, il n'est venu qu'une fois, est-il au courant de l'enquête des policiers ? J'en doute, j'aurais tellement voulu lui parler, il n'a même pas entendu ma voix. Même pas une seule fois, mais je garde en mémoire sa voix, douce. Angélique. Je prends du bout des doigts la télécommande de la TV, j'allume. C'est comme si des siècles s'étaient écoulés sans avoir vu la TV, impression étrange. Des dessins animés, je zappe. Des infos, un animateur maladroit, bafouille, souffle. Je n'entends plus que le tic-tac de l'horloge, qui commence furieusement à m'ennuyer. Je me sens faible, encore. Je n'arrive pas à reprendre des forces, parmi tout ce boucan, chariot qui vient chariot qui repart, toujours pareil avec la même frénésie. Ma vue est faible, je suis si bien dans ce lit, au chaud, seule. Je me sens bien, prête à dormir, me reposer comme tout le monde ici dans l'hôpital me l'ordonne...des doigts touche ma main, ma main fébrile et faible. J'ouvre les yeux devant l'océan accompagné de palmiers, vifs, forts et en même temps délicat. Devant des yeux bleus, ses yeux...je ne rêve pas pourtant. Il me sourit, ce sourire...ce regard. Je n'arrive pas à tourner la tête de cette vue, devant ce...
-Coucou, ça va ? un sourire, ce sourire...je...
-Un peu mieux...je me repose, tout va bien.
-Comme je vous ai dis hier...je vais m'occuper de vous, vous n'avez pas à vous inquiéter, tu... tu dois rester confiante.
-Pourquoi...pourquoi vous êtes si gentil avec moi ?
-Mais je suis gentil avec tout le monde voyons... non, non je t'ai sauvé la vie quand même... je sais pas si tu t'en souviens...
-Si, si...bien sûr. Excusez-moi, c'était une question idiote... je n'avais pas à vous parler comme ça, ça ne se fait pas...excusez-moi.
-Mais non, tu n'as pas à t'excuser...tu as tous les droits...c'était une jolie question...c'est vrai, tu ne m'as rien demandé et...pourtant je suis là à côté de toi, de ton lit...je te regarde, tu sais...
-Et...? Je lève légèrement la tête, souris fièrement.
-Je suis sûr que tu n'aurais jamais provoqué cet incendie...
Mon sourire s'éteint, ne se rallume pas. Comment peut-il en être aussi sûr, il me connaît à peine.
Un autre bisou sur le front, doux rituel. Je vois ses yeux bleus s'éloigner, je les regarde encore, fixement. Il se retourne quelques petites secondes, penche la tête, me sourit...je, je crois que je vacille je ne tiens plus debout non, non réveille-toi ma fille tu es dans ton lit et non debout. Je crois que je fonds, il faudrait appeler le médecin, vite, l'appeler, pour qu'il réalimente mon cerveau...qu’il vérifie la perfusion je sais pas moi...
-J'ai encore beaucoup de boulot...mais je repasserai, c'est promis.
-...d'accord, toutes les filles que vous sauvez, vous venez les voir dans leur chambre avec un bouquet de roses ?
-C'était une question idiote aussi celle-là ? Il rigole, je souris aussi. Non, tu es la seule exception...c'est étrange d'habitude je ne fais pas ça...
Il me sourit encore une fois, malice dans les yeux. Beau pompier qui s'en va. Je suis seule maintenant avec mon bouquet de roses de la veille, ce sourire resté figé sur mes lèvres après son passage. Je rigole, petite idiote.
Aujourd'hui, grand soleil. Dehors, il sourit, et moi aussi. Toujours des voitures coincées dans le parking, une que je n'avais pas remarquée, une voiture noire d'une marque italienne. Le médecin est venu, une seule fois. Il m'a enfin annoncé que je sortirais dans quelques heures, j'ai hâte. Et peut-être que je ne reverrai pas le pompier. Un jour au lit, j'appréhende la sortie. Mes jambes sont encore fragiles, faibles, il m'a conseillé de marcher doucement, au début. Je me lève du lit, limite au ralenti, cherche un point à fixer, ne pas perdre l'équilibre. Surtout pas. Salle de bains, blanche, couleurs ternes. L'eau coule, transparente. Mes doigts passent inlassablement sous l'eau froide, je me revois dans mon appartement. Je jette de l'eau sur mon visage oublie, oublie cette journée. Je n'en peux plus, ça
ne me quittera donc jamais. J'essaie de sourire, de rendre les choses plus faciles et moins douloureuses, quand je vois ma jambe et ma cheville bandée, je ne peux pas. Je ne peux plus. On vient me chercher, je passe la tête en dehors de la salle de bains. Il faut que je laisse la chambre à un autre malade, il faut que je quitte la chambre. Souvenirs amers. Cent pas à faire, j'ai compté. Ce sera facile, avec un peu de courage. On me donne mes affaires, je les regarde pour la première fois. Cela fait si longtemps. Je fixe des yeux le bouquet de roses, il va partir à la poubelle, j'aurais bien voulu le garder le prendre avec moi. Même si les roses sont fanées. On m'aide à descendre les escaliers, encore vingt pas. Je vais sortir, je sors. Les mots de l'infirmière, je les entends à peine. Je suis partie, je pars. Je vois la lumière, la sortie, je suis tout près. Encore quelques pas. Je marche, droit impression de flotter. On avance, tout le monde avance avec moi.
Des voix derrière moi, je n'entends pas, je n'entends plus. Ne pas me plaindre, avancer jusqu'à la sortie. Les médecins dans le couloir, me sourient. Je n'ai pas la force de sourire, je dois absolument garder mes forces. Il fait beau, chaud. Très chaud, c'est même presque insupportable. Un pas, j'ai fait un pas dehors. Je suis dehors, enfin. Un homme, là-bas à côté de sa voiture. Il me fait signe, je ne le vois pas. Il est encore trop loin, je suis encore trop loin. J'avance doucement, je suis presque arrivée, ses yeux bleus me guident. Le soleil m'aveugle, des gens souriant me disent bonjour, simplement. Les yeux bleus s'avancent, des vagues remuent. Un bras m'attrape, l'autre m'enlace à la taille. Je lève la tête vers son visage, un visage d'ange. Il m'aide à avancer, il ouvre la portière. Intérieur cuir.
Je m'enfonce à l'intérieur, m'effondre sur le siège. Il me sourit, regard franc, il est charmant. Je cligne des yeux, enlève les larmes sur mon visage. Il met sa ceinture, démarre la voiture. J'entends un léger "on y va...". Nous quittons le parking, nous quittons l'hôpital.
Il me regarde, discrètement. Il roule vite, ne s'arrête pas. Je regarde par la vitre de la portière, les fleurs danser au rythme du vent. Une voiture, marque italienne oui, oui j'avais raison. Il me sourit de temps en temps, me fait de petits signes. Il est si gentil, je n'ai rien fait pour mériter de telles attentions. J'ai tellement de questions à lui poser, je ne sais pas par quoi commencer. Oublier d'abord la journée de l'incendie, ou du moins essayer. Mes pensées traînent encore sur cette image, ils ont sali mon esprit. Une main passe proche de ma taille, frôle mes cheveux. On me porte. J'ai l'impression d'être une autre personne, de regarder un film qui défile sous mes paupières. J'assiste à un spectacle. Cette main a caressé ma joue, elle m'a souri. Je ne me souviens pas ce qui s'est passé ensuite, je ne me souviens pas des détails, du temps qui est passé beaucoup trop vite. Je me rappelle du vent doux de l'automne qui a touché mon pull, avant de repartir. Je me souviens de ses yeux, bleus. Je me contente juste de les regarder, et rien d'autre. Je sens l'air remplir mes poumons, respirer. C'est le plus important. Je me rappelle de son sourire, tendre, montrant des dents blanches, brillantes. Je me souviens de l'endroit où il m'a emmené, sans doute son appartement, je sens l'odeur du café, du bon café. Je me souviens de la musique qui a commencé à jouer avec mes oreilles, des voitures qui passaient, fenêtre ouverte. Tout se mélangeait. Les minutes passaient. Je suis seule, et en même temps je ne suis pas seule. J'entends des pas dans la cuisine, je crois. Des pas se rapprochant, s'éloignent ensuite. On dirait que je le gêne, je n'ose pas poser la question, trop peur sans doute de dévoiler un peu trop ma personnalité. Il passe d'une pièce a l'autre, il me sourit, je le regarde. Je suis sur le canapé, des coussins entassés à côté de moi. Je passe la pièce en revue, un piano, une cuisine américaine. Un grand salon, et une chambre, porte entrouverte. Je n'ose pas bouger, juste observer. Son casque de pompier est posé sur la table, immobile. Un flash me rappelle, les flammes. Mordant ma peau, nos souffles qui se mélangent, des gens qui crient. Son corps mouillé par la transpiration et la chaleur de sa combinaison, mon souffle faible, mes yeux qui se ferment sensation de voler. Et la seconde plus tard, il m'étreint encore plus fort. Je suis en face de la cheminée, les flammes tremblotent, le bois craque. Je baisse la tête, il faut que je me concentre. Comment me tenir ici dans cet appartement avec un pompier aux yeux bleus ? Une couverture se pose sur moi, des doigts se baladent sur mon épaule. Sa caresse est douce, j'arrête son geste et prends sa main, rongée par le stress. Je me retourne doucement faisant attention au vertige, sensation insolite...vertige des yeux bleus. Il sourit, sourire en coin. Je me sens maintenant à l'aise avec lui, nous n'avons pas encore parlé. Pas sérieusement. Moi, sourire timide. Sa main se détache de la mienne, caresse ma joue, tendrement. Il me tend un verre d'eau, toujours souriant. Peut-être a-t-il pitié de moi pour être aussi gentil.
-Je suis sûr que tu as plein de choses à me dire...
-J'avoue...mais je ne sais pas par quoi commencer.
Je suis gênée, je dois maintenant parler avec lui. Il remet du bois dans la cheminée, s'assoit sur le canapé, se serre contre moi pour me réchauffer, mais je n'ai absolument pas froid, je le dévisage une seconde. Mes yeux rencontrent à nouveau les siens.
-Pourquoi ce piano ?
-Je suis musicien. Etonnée, yeux grands ouverts...si si je te jure, quand j'ai du temps libre je m'amuse un peu...si tu veux je jouerai un petit quelque chose rien que pour toi.
-Ah...faut pas te forcer pour moi!
-Mais si j'insiste mademoiselle. Il me sourit, qu'il est charmant...je veux que tu sois à l'aise ici...chez moi.
-C'est gentil...mais Julien tu sais je vais mieux depuis hier, faut pas t'en faire pour moi.
-Oui...mais moralement, je sais que tu ne vas pas si bien que ça...pas comme tu le dis.
-C'est étrange j'ai l'impression de te connaître vraiment...excuse-moi ça peut paraître idiot ce que je dis, tu me comprends si facilement, c'est étonnant.
-Oui...je t'ai beaucoup observée tu sais...dis-moi à quoi tu penses, je vois à ton visage que tu penses... Oooh, sors tes pensées, dis-moi raconte.
-Ah, excuse-moi...l'incendie, l'incendie volontaire tu y crois toi ?
On dirait que je l'ai froissé, il regarde dans le vide, baisse la tête.
-Je n'en pense rien... je laisse la police faire son boulot et on verra bien.
Il se lève, prend mon verre. Dans la cuisine il fredonne une chanson, je ne la connais pas. Sa voix est magnifique, envoûtante. Il pourrait être un chanteur et non un pompier, sans doute peut-être qu'il fait deux métiers. Pensée absurde. Je me couvre encore plus dans ma petite couverture. Je me sens bien ici, comme dans mon ancien appartement.
-Et tu vas me garder encore combien de temps ?
-Ah, ça j'ai pas le droit de te le dire... tu le découvriras toute seule.
Je fronce les sourcils, pas convaincue. Je rigole, je ne sais pas pourquoi je rigole. Mais je rigole.
-Tu te moques de moi...c'est ça...t'as pas le droit !
Il me sourit, je souris de nouveau avant de rigoler plus fort cette fois-ci. Il se met à rigoler lui aussi, je l'entraîne au son de la musique. Il a quitté la cuisine et fait semblant de danser en rythme.
-Sois pas ridicule Julien. Je rigole, je rigole et oublie mes douleurs morales.
-Viens...viens danser avec moi. Il me tend sa main, confiant. Ses mains ne tremblent pas. Je ne sais pas quoi faire, il m'étonne de seconde en seconde.
-Quoi ! Non, non Julien...je peux pas, je sais pas danser.
Il attrape ma main, je me laisse faire flottant autour d'une bulle. Il m'a entraînée au milieu du salon, sa main sur mes hanches. Il me chuchote, paroles légères.
-Alors... tu seras ridicule avec moi.
Nos rires n'ont pas quitté la pièce. La journée a bousculé mes pensées, je ne comprends plus rien à présent. Je n'ai même pas eu une minute pour souffler et réfléchir. Les quelques pas de danse m'en font voir de toutes les couleurs.
-Stop...Julien, Julien laisse-moi souffler... j'étais à l'hôpital ce matin quand même.
-Excuse-moi... mais il faut danser en rythme. Il éclate de rire, fou perdu dans les notes de la musique.
Entre deux inspirations, je rigole plaisantant sur tout et rien. La chanson est finie, le silence est revenu. Mais il danse encore, plus rapidement maintenant.
-Je suis obligé de mettre ma main... ici... d'accord ? Il me montre le bas de mon dos, rejoignant mes fesses.
-D'accord!
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Thomas Lélu, page 45. Je manque de m'endormir, fatigue passagère. Les flammes ont crépité tout ce temps. La danse s'est arrêtée courte, empêchement soudain. J'ai essayé d'être crédible à ses yeux, essayé d'être sérieuse et moi-même. La caserne nous a dérangés, ils ont appelé mon sauveur, je suis donc restée seule un petit moment. J'ai erré dans cet appartement à la recherche d'un petit souvenir commun de mon ancien appartement qui commence à quitter mes pensées. Je me souviens d'un vase que ma mère m'avait offert, porcelaine tellement parfaite. Je ne le reverrai pas, c' était pourtant un cadeau inestimable. Ma tasse de café à la main, je me ballade au coeur des souvenirs du pompier. Une photo, lui et une femme. Ils ont l'air si heureux, leurs sourires sont sincères, et la cascade d'eau derrière eux leur dédie une magnifique vue. Ils ont dû chercher cet endroit longtemps, immortalisé leur probable histoire et leur probable escapade. Le buffet est rempli de photos toutes sublimes, une m'intrigue pourtant. Une coupe de champagne à la main, un costume taillé sur mesure, Julien aux yeux bleus, crinière ébouriffée.
Un ami à côté, sa main sur son épaule, lui aussi tenant une coupe de champagne, une table ronde derrière eux. Il était jeune à cette époque, mais ses yeux bleus n'ont pas changé, on peut lire la même chose la même envie qu'aujourd'hui. Je repasse par le salon et décide de m'installer au piano, je ne sais pas en jouer mais qu'importe. Je veux ressentir des sensations nouvelles, et m'efforcer de penser à autre chose à quelque chose de plus beau. Mes doigts effleurent les touches du piano, une note aiguë traverse la pièce me fait un signe puis s'en va. Je m'assois sur le tabouret, devant l'instrument. Do, Ré...une touche après l'autre. La porte d'entrée claque contre la bibliothèque, je me retourne brusquement. Julien est là, toujours en combinaison son casque sous la main. Il le pose sur la table basse, me fait un petit sourire forcé. Il s'en va dans sa chambre, ferme la porte. La journée a été rude pour lui, j'entends ses pas lourds qui hantent sa chambre, bruits de placards. L'eau de la douche coule à flots. Je m'amuse encore avec quelques touches, les touchant du bout des doigts. Pas mal de temps s'est écoulé et je n'ai pas vu le ciel se charger d'étoiles, parsemé tout de même de nuages. Julien parcourt la pièce, franchit le seuil de la terrasse. Il ne m'a pas encore regardée sérieusement, je me demande ce qui le tracasse. J'ose à peine le rejoindre, il semble tout seul perdu dans son monde. Je fais quelques pas vers lui, et espère ne pas le déranger. Un excès de timidité me gagne, je commence à voir l'ampleur de ce défaut. La terrasse est assez grande pour contenir une grande table de jardin, mais il n'y a rien. Seul, Julien est accoudé à une sorte de garde-fou. Il ne semble pas sentir ma présence. Il est de dos, pourtant je peux deviner son sourire qui éclaire cette nuit noire. Il tourne la tête lentement dans ma direction, à la faible lumière du salon je peux apercevoir ses yeux bleus briller. Un frisson me parcourt, mon coeur bat fort, bruit énorme d'un feu d'artifice. Il me souffle une parole, me tend sa main. Mes membres ont heureusement réagi a temps et avancent vers lui. Le garde-fou, notre seule protection. Il m'étreint de ses bras forts, face aux étoiles.
-Tu vois, j'aimerais rester comme ça toute ma vie...
-Avec moi ?
-Tout à fait... regarde les étoiles... elles sont magnifiques.
Il m'en montre une, son doigt pointant une étoile brillante, lumineuse. Il semble parti dans un rêve, ses yeux...des yeux de petit enfant émerveillé. Je me serre un peu plus contre lui, bien décidée à en profiter au maximum. Son souffle sur ma peau me fait tressaillir. Ses mains autour de mes hanches, ses cheveux touchant ma peau, je suis tout près de lui. Comme le jour de l'incendie. Je souris devant toutes ces merveilles. Une étoile filante traverse le ciel...
-Fais un vœu ! Ses yeux dans les miens, nos mains se rejoignent.
Ma bouche forme un J puis un U, finissant par un N. Mes yeux fermés, mon voeu s’est réalisé. Il me fait des petits bisous dans le cou, mon coeur s'excite une nouvelle fois. Il a rallumé l'incendie et ne compte pas l'éteindre cette fois-ci.
Un lien s'est tissé entre nous, le contact de nos mains en dit beaucoup. Je pose ma tête sur son épaule, sa bouche est maintenant très proche. Ses yeux m'envoient des éclairs. Mon coeur chante de joie, et lui aussi. Il se sent bien, le vent qui s'engouffre sur la terrasse nous effleure un moment. J'ai l'impression que le temps s'est arrêté, nous laissant profiter de cette minute, de cette minute agréable. Mon parfum se colle à sa peau, lui offrant un désir tatoué. Il m'enlace plus fort, me faisant pivoter en arrière. Je le surprends à rire une seconde, regardant les étoiles. La nuit est noire, ses yeux sont intenses, d'un bleu ciel exceptionnel. J'essaie de me faufiler entre eux. Il me glisse un mot à l'oreille, me susurre mon prénom. Ses mains se baladent plus bas à présent, atterrissant là où elles ne devraient pas être. Doux, émouvant, sensuel, un baiser inoubliable. Il m'enveloppe de son sourire, de son charme. Je me demande ce qu'il cache derrière son marcel, je le dévore, je le devine des yeux. Il passe sa main dans mon dos, me soulève comme un paquet de céréales au chocolat. Mes bras autour de son cou, j'aperçois un M là pas loin, puis un A. Ce n'est pas le jour de l'incendie, je suis tout à fait consciente et assez
confiante pour le restant de la nuit. Il est serein, capable de tout. Mes ongles s'accrochent à sa peau douce, la déchirant petit a petit. Il mord la mienne, la détruisant de ses dents. La terrasse est déjà loin, le piano a été dépassé, la porte de la chambre est encore intacte. Avant d'atteindre ce stade, il me murmure serrant les dents :
"Ton voeu va bientôt se...réaliser", je pouffe de rire, atteinte sûrement de l'effet de la nuit, des ombres qui nous traversent, sortilège amusant. Il scrute le lit, fait parfaitement. Et se décide enfin a rentrer dans la chambre, petite lumière intime apparaît sans notre autorisation. Il me balance de droite à gauche, me jette sur le lit. Il me baigne de sa chaleur, et je fonds au milieu de tout ça. Le frottement de sa main contre ma peau me fait frissonner. Nos mains, nos jambes collées ensemble, je m'envole. Mes ailes déployées, mes secrets dévoilés je le serre contre moi. Au creux de la nuit, on peut entendre nos murmures nos paroles se confondre se mélanger en un seul souffle, en un seul frottement, une seule et même âme vivre. Les flammes s'effritent, nos coeurs s'enflamment au son des draps qui se froissent. La lumière dorée de l'aube nous effleurent la joue, notre joue encore brûlante. Je jette un
oeil à la chambre, des vêtements par terre, épaves d'une nuit sans retour. Je ferme mes yeux, mon visage contre "Marcel Duchamp" l'écrase, il respire un peu. L'aube n'a pas réveillé l'amant qui dort encore, son souffle régulier, sa mèche blonde qui tombe sur ses yeux. Paupières fermées, j'aurai voulu apercevoir mon soleil-océan.
La lumière tente de rentrer par la fenêtre, voulant nous inonder de sa bonté. Tous deux dans le lit, nos corps serrés, corps et âmes devenus uniques. La nuit a été belle, nuit sauvage. La terre s'est arrêtée de tourner, nos souffles se sont entremêlés. Nos mains moites, unifiés par un seul regard. Nos coeurs, battements synchronisés. Le monde nous a observés, discrètement. Effleurement de tatouages, mordillages incessants, gestes aléatoires non dissimulés par des sourires de plaisir. Personne ne dira le contraire, cette nuit-là nous ne faisions qu'un. Mes doigts serraient les siens, ne voulaient pas les quitter, arpentant son torse musclé, tablettes en or. Il a repoussé les draps, d'un éclair je me suis retrouvée allongée, ma tête vacillait sous l'effet de la nuit et des étoiles. "Marcel Duchamp" est resté avec nous, "Dig Up Elvis" m'a frôlée de prés avant de me toucher de l'intérieur. Il m'a caressée
des yeux avant de s'aventurer plus loin. Je l'ai fait sourire autant que possible. Au réveil, ma tête sur "Marcel Duchamp", sourire aux lèvres et le feu d'artifice qui n'a pas cessé. Il coiffe mes cheveux, ses mains encore humides, désirs inavouables. Je lui adresse le plus tendrement, un regard masqué d'intensité. Fermant les yeux, je reste encore longtemps dans cette position, regardant chaque inspiration de son ventre, ma main sur son torse.
Un bisou sur le front me fait revenir à la réalité, et un "Tu as bien dormi ?" me fait revenir dans la chambre. Je ne réponds pas, je ne préfère pas. Je préfère rester dans la magie du silence, où nos regards en disent déjà beaucoup trop. Je ne préfère pas parler, pas encore. De peur de me trahir, ou dire des choses fausses que je regretterais plus tard, et où Julien risquerait de se sentir troublé et dérouté. Je ne veux pas de ça, je ne veux pas fuir, rester dans ses bras me suffit pour l'instant. Je ne sais pas ce que je ferai demain, mais ce dont je suis sûre à présent c'est de lui. Son souffle rapide et son corps frêle m'ont dit la vérité, il n'a pas à m'avouer quoique ce soit.
Je sais tout ce qu'il aimerait me dire, je lui suis entièrement reconnaissante. Quoiqu'il dise, je saurais que la vérité s'est installée entre nous. La confiance est née. J'aimerais tant qu'il pense comme moi, derrière ses yeux bleus à présent je ne vois qu'une vague floue, remuant sans arrêt. Jamais sûre d'elle. Son coeur tremble encore, nuit agitée.
Son bras autour de ma taille, il me serre un peu plus contre lui, je dois certainement lui sembler fragile. Le soleil est maintenant rentré, radieux il nous éclaire et nous fait signe. La journée s'annonce belle.
Délaissant les draps, il se lève encore tout étourdi de la nuit passé, je le suis du regard. Il enfile son jean slim abandonné il y a quelques heures très tard dans la nuit, il se colle à la fenêtre. Il se ferme au monde, à moi. J'ai l'impression qu'il va me demander gentiment de quitter la chambre, prendre mes affaires et m'en aller. Je refoule cette idée hors de moi, je me sens soudain affreuse d'avoir pensé une telle chose. De dos, son torse a l'air je n'arrive pas à deviner, sourire fatigué, ou mélancolie bien trop présente. J'attend qu'il parle.
-Je vais partir pendant quelques jours. Ca y est, il a brisé le silence.
Je voulais qu'il parle, mais pas de cette manière pas aussi tristement. Je me lève brusquement du lit, entraînant avec moi un pan du drap presque en chiffon. Je le fixe bizarrement, cherche à comprendre, en vain. Ses yeux demandent le pardon à présent, il pense que je lui en veux il se trompe totalement. Pourquoi quelques jours, pourquoi maintenant. Il veut peut-être prendre ses distances, et n'arrive pas a contrôler ce qu'il suscite.
-C'est pour ça que tu m'a offert cette nuit, ce lit ? Ma voix semble faible, presque éteinte.
Il ne semble pas vouloir répondre, il ne semble pas vouloir se confronter à mes paroles. Il fixe dehors, le parc. Des gens se baladent tôt le matin, des amoureux main dans la main. Amour tenace. Il relève la tête vers moi, croise ses bras, "Marcel Duchamp" caché.
-Réponds-moi Julien... dévoile-moi un peu de tes mystères. Tout est flou, j'essaye de comprendre pour...
-Ecoute, je n'avais pas prémédité tout ça, je t'assure...je ne savais pas que cette nuit serait aussi belle...
-... mais tu savais que tu devais partir pour quelques jours, et tu ne me l'a pas dit... pourquoi ?
Il commence à hausser la voix, persuadé que cette conversation se terminera après.
-Ca n'avait pas d'importance tout simplement. Ce matin c'est différent, on se connaît mieux maintenant...ma vision a changé, je n'ai plus les idées claires...c'est pour ça que je voulais t'en parler ce matin.
Je ne sais plus quoi dire, je baisse la tête essayant et m'efforçant de comprendre. Il me caresse ma joue, il la frôle il n'ose pas. Je ferme les yeux à cet instant. Baiser volé, regard insistant. Tête baissée il quitte la chambre et ferme discrètement la porte derrière lui. Je m'effondre sur le lit, seule je me torture a nouveau l'esprit. Hier soir tout semblait clair pourtant, je savais ce que je devais faire. Mais maintenant, après son annonce et ses yeux rivés sur moi, me laissant en plein doute. J'étais si bien dans ses bras, il fallait qu'il se lève m'enlève mon plaisir et mon bonheur. Il doit certainement faire les cent pas dans la cuisine, regrettant sa phrase et se demandant pourquoi il a agit comme ça. Je ne sais pas moi-même, ce changement d'attitude si soudain me trouble. C'est vrai, on se connaît beaucoup mieux ce matin, cette nuit on s'est livrés et dévoilés. Je sens encore son souffle sur ma peau, son corps m'entourant, me protégeant. Je n'ose pas quitter la chambre, aller le retrouver. Je ne sais pas quoi lui
dire à présent, je ne veux rien lui dire. Je préfère le laisser réfléchir un moment, ne pas le bousculer. La journée s'annonçait belle pourtant.
*****
Je regarde sa photo sur le chevet, la vague bleu qui déferlait il y a quelques minutes ne semble pas bouger à présent. Un camion de pompier derrière lui, entré de la caserne. Il a le sourire, la couleur rouge de sa combinaison reflète son teint radieux. Il appartient à ce monde, il est parfait dans ce rôle. Mais moi, à quoi j'appartiens ? à qui j'appartiens ? Entourée dans ce drap blanc, la vie devient soudainement amère. J'entends des casseroles résonner dans la cuisine, il ne semble pas avoir perdu la partie, lui. Mes larmes me torturent encore, elles ne s'effacent pas. Mais je suis pratiquement sûre que lui aussi doute, doute de tout. Il doute de la nuit passée peut-être, il doit se demander pourquoi il a été aussi bête. "Je vais partir pendant quelques jours", la seule phrase que mon esprit refuse.
Je décide de retrouver mes vêtements au beau milieu de tout ça. Je délaisse le drap qui me servait de couverture il y a quelques minutes, le pose en boule sur le lit et ferme la porte à clé. Je me demande un moment en quoi j'ai confiance, en qui. Je mesure maintenant les jours qui se sont écoulés, avant l'incendie tout semblait normal. Je mérite peut-être ce qui m'arrive, je n'ai peut-être pas été assez indulgente, je n'ai peut-être pas été...tais-toi! Les sottises s'enchaînent, je ne mérite peut-être rien, rien de tout ça. Ses yeux bleus me manquent, je me souviens la première fois que je les ai vus, ils étaient tellement clairs. Ce matin je les ai vus se ternir. Je redoute le moment où il me dira de prendre mes affaires et de m'en aller, je sens que ce moment se rapproche à grands pas. Je ne peux rien faire pour éviter cela, à part me cloîtrer chez ma mère. Là, où un incendie ne pourra pas se déclencher, là ou ses yeux bleus ne pourront pas me rejoindre. Je me pose encore la question, si j'ai encore envie de cette vie-là. J'observe encore un instant la chambre du pompier, cet instant sera peut-être la dernière fois. Je me moque de pleurer, je me moque de ces bêtises que mon coeur réclame. J'aimerais simplement la vérité, j'aimerais la savoir à tout prix avant que le temps ne passe trop vite. Tout ce à quoi j'ai semblé rêver ces dernières années, tout cela semble s'éteindre. J'aurais voulu finalement que les flammes de l'incendie me procurent encore un peu de plaisir, j'aurais voulu qu'elles se faufilent m'atteignant en plein coeur. Plus qu'un simple toucher, j'aurais voulu qu'elles me caressent, me fassent rougir jusqu'à les supplier d'arrêter. J'aurais alors senti la douleur que je ressens à cet instant, assise sur le lit d'un amant mystérieux. Mes yeux semblent restés figés sur cette photo, sur ce chevet en bois résistant. Mes yeux semblent se morfondre sur les siens, le suppliant telles les flammes courageuses. Un serpent de feu me fait frémir à la colonne vertébrale, la porte de la chambre s'est ouverte, mon soleil-océan vient d'arriver. Il semble de bonne humeur, il semble avoir oublié cette phrase qu'il a dite, sa phrase qu'il m'a soufflée. Pardon éphémère.
Il reste un moment devant la porte, hésitant à rentrer dans la chambre. Me faisant signe il s'aventure un peu plus loin, on se retrouve une nouvelle fois seuls dans une pièce. Je redoute le moment. Le moment de vérité, l'instant de manque absolu. Il me regarde avec insistance, cessant de tripoter son marcel. Je le sens fébrile, je le sens hésitant. Il fait mine de chercher quelque chose, dans le placard. Il en sort une petite valise, je baisse la tête. Je me résigne à la vue de ce bagage. Je n'ai plus le courage de lui faire changer d'avis, je ne sais pas si j'y arriverais en plus. Trop de pensées se bousculent dans mon esprit, je ne sais plus quoi choisir, quoi faire. Tout est flou. Je ne voudrais surtout pas qu'il se force à rester, s'il veut partir c'est à regret que je ne verrai plus ses yeux intenses aux couleurs bleu paradisiaque. Je me dis soudain que ce n'est plus la peine de le voir partir, je préfère finalement m'en aller la première. Ses vêtements s'entassent petit à petit dans la valise, il les jette. Exaspération naissante. Je me glisse vers la porte de la chambre bien décidé à en finir pour de bon. Je le regarde encore un instant, persuadée au fond de moi qu'il aura une pensée pour celle qui l'a caressé toute la nuit, avant de quitter cet appartement il aurait peut-être ce geste. Un geste d'adieu. Sa valise est presque pleine, il passe la pièce en revue et s'effondre sur le lit sous tant de lourds mystères. Ses mains sur son visage, il veut cacher sa tristesse. Je tourne la tête pour ne pas voir, pour ne pas me ronger de l'intérieur. Il souffle, il semble épuisé. Ses idées s'épuisent. Le silence se fait maintenant pesant, je n'arrive plus à garder un peu de bon sens. J'aimerais le prendre dans mes bras, le serrer aussi fort que je peux. J'aimerais sentir ses doigts se promener sur ma peau, encore une fois. Encore une dernière fois, je veux entendre son coeur battre contre le mien. Je veux sentir son souffle transformé en amour saupoudrer mes doutes. Des doutes me glaçant le sang. J'aimerais simplement qu'il m'aime, qu'il me le dise, et que cette journée se termine bien. Tout ça n'arrivera pas, j'ai ce pressentiment qui me torture chaque minute, chaque seconde que je respire. Il n'ose pas me regarder, je n'ose pas parler.
-Je vais partir pour quelques jours...chez un ami. Sa phrase me fait mal, le son de sa voix déchire mon coeur. Tu n'est pas obligée de venir avec moi...le trajet est long et...
-Non, ne dis rien. Ne dis plus rien. J'aimerais simplement que tu reste et...que tu me dises enfin la vérité, toute la vérité. Il lève la tête, et commence à me regarder, longuement.
Il ne dis rien, il ne veut rien dire. Il fait sans doute exprès.
-Pourquoi fuir Julien ? A quoi ça te sert ? La vie serait plus simple si...
-Ne me parle pas comme ça...ce n'est pas à toi de me dire ce qui est bien ou pas. Je vais partir que ça te chante ou non...maintenant laisse-moi passer ! Il a vraiment l'air exaspéré, il semble se lasser de moi.
Je me suis mise en travers de son chemin, j'ai dit que je ne voulais pas le forcer, je peux peut-être essayer de le convaincre. Mais je sais que cela est impossible, je n'aurai pas cette force-là. Je caresse un instant son "Dig Up Elvis", Julien me sourit, un joli sourire pas un sourire forcé mais un sourire délicat, éclatant. Un sourire vient effleurer mes lèvres, et nos deux corps se serrent à présent. Il ne semble pas réduire la pression, son étreinte est forte, pas douloureuse mais aimante. Je sais maintenant au fond de lui qu'il ne veut pas partir. Je sens son parfum sur son blouson, ses lèvres fixent les miennes avant de se rejoindre. Il me retient avant le naufrage, sa main dans mon dos, chaleur inoubliable. Je lui murmure de rester encore un peu, de rester tout court. Mais la minute éternelle s'est soudain effondrée, sa main sur la valise il quitte la chambre.
Ca fait une minute qu'il a quitté l'appartement, ça fait à présent une minute que je suis seule. Je pensais pourtant que l'éternité s'était jetée sur moi, m'entourant de son filet. Je suis prise au piège d'une journée tourmentée. Je ne supporte plus les questions qui pèsent sur mon esprit, m'empêchant de voir la réalité en face. Attablée au bar de la cuisine, je suis plongée dans un verre de menthe. Ma cuillère tourne inlassablement, mélangeant du liquide. Du vide. Je suis les petites vaguelettes qui se propagent tout autour du grand verre, je suis ces petites vaguelettes libres, qui dansent tout autour se frôlant de près pour repartir de plus belle. Je pose une minute les yeux sur la porte d'entrée, les doigts de Julien ont touché la poignée, la porte se fermant d'un bruit sourd me laissant gravir les quelques marches qui me séparent de la solitude. Seule le bruit de l'horloge semble pouvoir m'aider. La frénésie de l'aiguille chaque seconde quitte son emplacement, revenant sans arrêt sur ses pas, tournant en rond. Je me vois un peu comme ça, mais depuis ce matin je n'ai pas bougé, je n'ai fait que quelques pas. De la chambre à la cuisine, avec le même état d'esprit. Ca fait maintenant dix minutes que ses yeux bleus ne me fixent plus, ça fait dix minutes que les questions chahutent dans mon esprit. J'aimerais pouvoir le rattraper, si seulement il était encore dans la montée de l'immeuble ou derrière la porte d'entrée. Je voudrais encore lui prouver tellement de choses et surtout lui avouer la vérité. Moi aussi, je n'ai pas tout dit. Je lui ai caché quelques événements de ma vie, je pensais avoir le temps de le lui dire. Mais la nuit est passé trop vite, je n'ai pas eu assez de temps et assez de courage pour faire face à cet amant. De mon tabouret où je suis assise, je peux voir les voitures filer loin sur l'autoroute. L'appartement neuf de Julien, bâti loin de la ville semble vraiment loin de tout. Je n'ose pas sortir, pour aller où d'ailleurs ? Me promener comme ça, sans but ça n'a pas d'intérêt. Et puis d'abord, je l'ai dit je n'ose pas. Je préfère rester à l'intérieur là où on ne me verra pas. Je semble soudain sombrer dans une mélancolie inquiétante là où les eaux tumultueuses essayent de me faire changer d'avis. Revenir sur mes pas, quitter cet appartement, revenir sur mes pas et rentrer dans mon environnement habituel. Pas encore, je veux encore sentir l'odeur des fleurs sur le balcon, je veux encore sentir le parfum de Julien tombé dans le salon, pluie étincelante. Je veux que tout cela s'imprègne en moi, pour ne jamais me quitter, se fondre dans mon esprit. Souvenirs étranges, souvenirs inégalables. Le téléphone semble me faire sortir de ma torpeur, je décide de ne pas prendre cet appel. Après tout ce n'est pas chez moi. La sonnerie du téléphone n'en finit pas. Vient, à son tour une voix masculine. Elle semble épuisée, la personne semble avoir couru.
-Salut, je vois que tu n'es pas là.
Pause.
-A moins, que tu ne veuilles pas répondre.
Pause.
-En tout cas, rejoins-moi à la gare...et ne sois pas en retard surtout.
Puis plus rien, le silence total. Je cherche des yeux ma veste, là elle est là jetée sur le canapé. Je ne perds plus une seconde, je l'enfile. Je regarde pour la dernière fois l'appartement, j'éteins les lumières. Je ne suis plus certaine de mes mouvements, mais après ce coup de fil l'espoir semble revenir. Il est peut-être là-bas, il n'est peut-être pas encore parti. Il attend sûrement le train, assis sur un banc le long de la gare. J'ouvre la porte, je m'engouffre dans les escaliers. Mes pas résonnent. Ca fait vingt minutes que Julien est parti.
Mes pas résonnent toujours, frappant le sol de façon violente. Je suis à quelques pas de la gare, je peux entendre les trains se fondre dans la masse des voyageurs. Je ne sens plus mon coeur battre, non il gronde tel la foudre. Orage inquiétant. Le brouillard du matin commence à se dissiper, je peux apercevoir en haut de l'édifice la grande horloge qui continue son manège sans se lasser. Mais une grande avenue me sépare encore des quais, du monde agglutinés autour des trains, se précipitant leur billet à la main. Je ne sais pas encore ce que je ferai, de quelle manière je réagirai arrivée là-bas. Je veux simplement le voir encore une minute, le sentir tout prés de moi. Pouvoir encore lui parler, c'est un rêve maintenant qui me détruit peu à peu. Une sensation de solitude qui se transforme petit à petit en impuissance. Je suis impuissante, jamais les choses ne pourront changer maintenant c'est trop tard, beaucoup trop tard. Ca fait maintenant presque une heure que Julien a quitté son appartement, ça fait maintenant une heure environ que j'essaye de le rattraper. Les portes automatiques de l'entrée de la gare me réveillent. Des gens, des valises, des gens en uniformes. Tout ce monde autour de moi qui semble m'ignorer, se souciant de leur bagage regardant de droite à gauche. Ne pas se perdre, où Julien a pu aller ? Je ne sais pas, je suis perdue. Je ne sais plus quel chemin prendre. Je prends finalement les marches qui descendent rejoignant toutes les voies possibles. Mais aucune ne peut m'indiquer facilement l'endroit exact où le jeune dandy se trouve. Ma tête se vide, je n'arrive plus à réfléchir. Mes pensées s'entassent, se mélangent devenant folles. Je n'arrive plus à tenir en place, je monte les escaliers, je les descends. De la voie A à la voie D, il n'y a rien. Rien du tout, des bruns, des blondes mais pas de Julien. Il est parti, je n'ai pas eu le temps. Je reste encore un moment dans le long couloir où des affiches de cinéma sont tapissées sur les murs. Tandis que ma tête tourne, que mes pensées basculent. Je glisse le long du mur ma tête baissée, je regarde par terre. Accroupie, je vois mes larmes tomber sur le sol. Je ferme les yeux, essayant de me souvenir de ces quelques jours. Image d'une main dans la mienne, d'une caresse, d'un amour interrompu. Je suis seule dans ce couloir, les gens semblent tous se terrer devant les guichets, attendant de donner leur argent. J'entends le sifflet du contrôleur s'installer tranquillement, un train s'en va, le voyage commence. Un bruit énorme se fait sentir en haut des escaliers. Je ne veux pas voir ce qui se passe, je suis très bien dans mon monde, la tête baissée.
-Je te cherchais.
Un homme vient de parler, un jeune homme blond. Mes yeux s'arrêtent une seconde sur les siens, à présent je ne baisse plus la tête.
-Moi aussi...tu as loupé ton train.
-J'ai fait exprès. Il vient de me sourire, je n'arrive pas à m'empêcher de sourire à mon tour. Pardonne-moi.
Il tend sa main, je me souviens à présent de la danse. Cette danse si merveilleuse. Je me surprends à hésiter une seconde, je ne sais pas pourquoi. Mes doigts touchent les siens, la décharge électrique se déclenche je retrouve peu à peu la raison. Il laisse tomber sa valise, ses bras autour de ma taille. Je me rappelle de la nuit maintenant. Son souffle est régulier, je peux quand même apercevoir la confiance revenir ainsi que l'espoir.
-J'ai pas réussi a partir...j'ai pas réussi...j'ai pas réussi...j'ai pas réussi.
Il est fier, il sourit et ce sourire se transforme en rire. Je le regarde, je n'arrive pas à dire quoi que ce soit mon bonheur est beaucoup trop grand. Je n'ai pas oublié son parfum, chaud, élégant. Séduisant, je ne dois plus résister à présent. Je ne dois pas écourter l'histoire, je dois la faire perdurer longtemps. Mon objectif est simple et très clair. Nos doigts s'entremêlent, nos désirs refont surface. Il plante son regard dans le mien, un baiser long et savoureux s'ensuit.
Le train est parti depuis un bon moment. La gare se vide petit à petit. Les gens partent, le silence s'installe.
Seuls, deux corps échangent leur amour, leurs désirs. Ils se murmurent des paroles que seuls les sourds peuvent entendre. Inutile de tendre l'oreille, les mots s'échappant du couloir de la gare resteront secrets. Leurs coeurs feront le plus essentiel. L'horloge ne s'est pas arrêtée de tourner, l'aiguille se promène encore longtemps. Les flammes ne se sont pas éteintes, le bois a été renouvelé. Les ombres seules, s'incrusteront dans ce paradis.
Un rêve (fan fic)
Brûlée d'impatience, étouffée par le bonheur, je vais vous raconter le jour où ces sensations m'ont collée au sol, le jour où je me suis approchée bien trop tôt. Plein soleil, c'était un mardi. Mes yeux regardaient droit, éblouis par le soleil qui chauffait plus fort qu'une plaque à gaz. Rue polluée, des dizaines de voitures garées en une file linéaire, parfaite. Tête baissée je regardais le sol, traversais la route, je marchais encore et encore. Ma tête pensait à tout et à rien, ce matin-là je ne savais pas pourquoi je m’étais levée, comme aspirée par une force inexplicable. Rêve trouble. Maison après maison, la ville disparaissait. Mes jambes flageolent, tentent de marcher plus vite. Je regarde de droite à gauche, puis fonce à la ruelle suivante, mon objectif est très simple. Les yeux dans le vague, mon sac qui se balance de droite à gauche. Rond point passage piétons, les mêmes à chaque fois. Sifflotement, je sens l'essence à plein nez. Rire doucement, ricanement, étouffement de rire, jeunes prétentieux. Frisson amer, danse mécanique comme une toupie silencieuse. Mains qui tremblent, pantalon qui glisse au son de mes pas, mon t-shirt se colle à ma peau, chaleur humaine. La route s'élargie, menant a un champs libre, à la toupie qui somnole par moment. Barrière en bois, haute très haute. Sauter, retomber, patatras...l'herbe mouillée crisse sous mes pas. Un pas, deux pas. Tremblote, transe à prévoir. Ombre à côté d'un arbre, un pommier, j'en sais rien. Ralentir, accélérer, la roue tourne. Je laisse tomber mon sac, mouchoirs, mascara, bruit sourd. L'euphorie, pas loin je l'entends. L'euphorie. Un pas, deux pas. Pas trop vite, surtout pas. Tenir debout, ne pas se relâcher, manque à combler. Sourire, ne pas oublier, jamais. Reste digne, lève la tête, non pas trop. Fermer les yeux, non surtout pas. Tu vas tomber, allongée au sol les yeux fermés non, non. Cerveau en ébullition. Je rigole, ricane, je deviens folle, complètement. De droite à gauche, il n'y a rien, que de l'herbe. Je me retourne, non arrête. Marche droit, plus vite, encore. Pommes sur le sol, pommes rouges. Agenouille-toi, prends-en une, et marche encore. Tout droit, sans te lasser. Ralentis, clignement de l'oeil, le coeur se serre, prêt à faire de la place. Ombre plus proche, silhouette d'homme, sombre. Mélangeant l'enfer et le paradis, tenir bon. Bientôt l'action terminée, tenir bon, tiens bon. Je souffle, extenuée, calme, euphorique.
Je. Je marche, doucement mais sûrement. Facile, c'est facile, accepte. Mes pas deviennent lourds. Racine d'arbres, écorce, senteurs inoubliable. Sourire radieux, faible, jouissif. Ombre plus large, silhouette fine. Manque un soleil, jaune, métallique. Les oiseaux sifflotent, chantent. Mélo-dramatique. Lumière faible, minute éternelle. Malice, yeux qui brillent. Objectif presque atteint. Encore quelques pas, c'est facile, ne traîne pas en chemin. Arbre immense, me couvrant de ses bras, je me cache. Sensation de bien-être, infini. L'ombre m'effleure, encore quelques pas. Au pied du pommier, il est là faisant sautiller une pomme rouge dans sa paume. Léger abandon, mini sourire. Minute de vérité, l'ombre bouge. Les feuilles craquent sous ses pieds. Bruit doux presque insignifiant. Concentre-toi. La joue me brûle, sa main contre. Yeux étourdis non, non ne te réveille pas tout de suite, pas maintenant. Sensation bizarre, évidente pourtant. Ses mains sur mes hanches, regard intense, fusionnel. L'éternité tombe sur nous, mains moites, mains sincères. Signe, au loin, dans le ciel. Regard de la lune, désabusé. Mèches blondes cachées par son chapeau. Goutte d'eau sur son torse, je m'amuse avec. Caresses, regards, mélangés, tournoient voltigent dans ma tête, dans sa tête. Limite drogués, habités. Sensationnel. Je goûte à sa bouche, mielleux arrière-goût de fruit.
Minute d'après. Coeur mouillé, sueur au front. Cheveux collés, chaud, énervés. Je. Je dormais.
Déménagement (fanfic)
Je croule sous les cartons, au beau milieu de mon salon avec une bière à la main. J'ai trop bu, et ma vision est trop floue. Deux heures de fête, et de franche rigolade. Ce n'est pas une crémaillère, mais quand même je célèbre à ma façon mon départ. Mes amis sont venus en nombre, invitant eux-mêmes leurs propres amis, des amis que je ne connais pas et que je n'ai pas eu le temps de connaître. Toujours la même histoire dans les fêtes, il y a bien des dizaines de personnes que l'on a jamais vues. Le vent venu de la fenêtre me fait froid dans le dos, je titube pour aller la fermer. L'alcool me fait défaut, boire avec modération ne fait pas partie de mon vocabulaire, et encore j'ai quelques doutes là-dessus.
Mon départ est prévu dans deux jours et mes cartons sont à moitié vides ; tant pis, les déménageurs pourront certainement m'aider, ils sont assez payés pour faire ça.
Je me pose cinq minutes, et arrête de faire des aller-retour entre ma chambre et ma cuisine, essayant de réparer les dégâts de la fête. J'en reviens pas, les dégâts sont plus importants que prévu, ça ne me remonte pas le moral cette conséquence de "franche rigolade". Ils ne m'ont même pas aidé à ranger le bazar, ils sont venus, ils ont bu et ils sont rentrés. J'appelle pas ça des amis moi, quoique ils doivent pas avoir l'habitude, c'est tout. A moins que je mette ça sur le compte de l'alcool. Tout ça ne rime à rien, je vais partir dans une ville que je connais à peine, où je connais strictement personne, je ne sais pas comment je vais sortir de ce pétrin. Mon cerveau et les hypothèses qui se succèdent me font mal a la tête, l'alcool continue à faire son effet, six bouteilles vidées c'est pas rien. Je m'effondre sur une chaise, face à mes bouquins. Ces bouquins pleins de poussière que je n'ai pas lus depuis une éternité, la vie était beaucoup plus simple avant que...Zut! L'odeur du gaz se fait sentir, et a rempli la pièce d'une odeur franchement insupportable. Eddy a dû oublier de le fermer, il ne fait attention à rien de toute façon. Je titube une fois encore, et essaye de reprendre mon équilibre afin de m'approcher de cette fichue cuisinière, j'aurais dû écouter ma mère une fois de plus. Elles ont sans doute raison, après tout. Mes yeux me piquent, je n'arrive plus à rester éveillée, direction le lit plein de bouteilles de bière vides que j'enlèverai avant, avec le peu de force qui me reste. S'il m'en reste, après tout demain je ferai ce que je n'ai pas fait aujourd'hui, rien ne presse, même pas les papiers que je dois remplir avant mon départ.
Je m'endors paisiblement autour des mes cartons, tandis que dehors dans le quartier les chiens font leur concert, à leur façon. Ca, ça ne me manquera pas, d'autres choses me manqueront, un manque que je devrais essayer de supporter, sans pour autant tout oublier. Nuit nostalgique. La lune est là, haut dans le ciel, comme toujours. Pleine la lune.
Lendemain de fête, lendemain maussade. Le ciel, pas moi. Mélancolique et nostalgique pourraient me décrire à ce moment précis, mon expression du visage en dit long. Je regarde les cartons avec dégoût, cruauté, tout adjectif méchant pourrait aller, je ne veux pas partir de cette ville, où je suis née, où j'ai grandi, où je me suis fait des amis. Cette ville m'a fait rêver, m'a donné l'envie d'aller plus loin, de réussir dans la vie. Pourquoi tout gâcher, maintenant. Je suis fière d'être nîmoise, et je n'ai pas envie de devenir grenobloise. Cette idée me fait criser, mais je suis bien obligée de suivre les changements de ma vie. Je vais mettre toute la matinée à ranger le bazar de la veille, c'est une certitude. Grimaçant, et marmonnant des choses incompréhensibles, je commence à me baisser, puis à me relever, me baisser, et ainsi de suite. Ramasser ce qui est par terre est inhumain, j'aurais dû faire ça hier soir, j'avais alors les idées un peu moins claires, et pouvais peut-être ne pas en vouloir à mes amis. Maintenant, c'est trop tard. Mais je ne suis pas rancunière, et je leur pardonnerai, ce n'est pas la fin du monde après tout. Mes pensées continuent et se baladent jusqu'à ce que la faim me tiraille le ventre. Une casserole, un paquet de pâtes, et me voilà partie pour faire un repas digne d'un restaurant quatre étoiles, rêver un peu ne fait pas de mal. Ce soir, ce sera panique générale, essayer de remplir tous les cartons, et finir épuisée, avec peut-être un mal de dos en prime. Cartons et bibelots, et ça y est je suis enfin prête pour commencer mon déménagement, quoique sans scotch je ne pourrai pas faire grand-chose. Quelle idiote, quelle tête en l'air, il faudrait un jour faire la liste de mes défauts, la liste serait longue, et j'en perdrais mes journées.
Accroupie en face de la dernière étagère de ma bibliothèque, j'admire avec un peu de nostalgie un masque de Venise. Mes yeux pétillent, comme la première fois que je l'ai découvert J'étais ce jour-là excitée comme une petite fille, première virée à Venise, ville où tout est possible, ville de tous les pêchés. Je me souviens du magasin, je sens l'odeur de l'Italie comme si elle ne m'avait jamais quittée. Les gondoles, à cette époque, s'entrechoquaient les unes contres les autres, au rythme du vent qui soufflait fort ce jour-là. J'avais aperçu le masque à cent mètres, j'avais tiré la manche de la veste de mon ex petit-ami, les yeux grands ouverts, déjà pleins d'images de cette imprenable ville qu'est Venise et lui avais susurré d'un ton radieux : "Un masque là-bas, allons voir mon cœur, s'il te plaît". Il avait accepté avec beaucoup d'enthousiaste, histoire de me faire plaisir, et ensuite plus tard dans la soirée de se faire plaisir ensemble. Mon ex petit-ami ne comprenait pas trop l'excitation qui me prenait, alors, aussi soudaine et brutale. Il m'avait suivi, intrigué par la marche jusqu'au masque. Moi, la seule pensée qui était dans ma tête était de l'admirer, de s'approcher encore plus près, le toucher des yeux, et savoir surtout si je pouvais me payer une si jolie merveille. Je pensais alors, à cette minute, que je ne pourrais jamais l'avoir, j'avais tort et mon ex petit-ami allait me réserver une très belle surprise, que je n'étais pas prête d'oublier. Je me souviens, le magasin était vaste, rempli de souvenirs tous plus sublimes les uns que les autres, mais un seul m'intéressait, le masque n'était plus très loin.
Des senteurs alors inconnues m'avaient frappées, j'observais avec admiration cette boutique des yeux, eux toujours grands ouverts ne croyant pas ce qu'ils voyaient à l'instant. Je souriais à tout et surtout au vendeur qui s'approchait de nous, voyant l'intérêt que nous portions, à l'époque, au masque couvert d'or. Mes yeux étaient rivés sur lui tout en disant à mon ex : "Regarde, qu'il est beau, chéri il faut l'acheter". Et lui m'avait murmuré son envie de partir d'ici, histoire de se mettre au chaud. Il n'y avait rien autour du masque, j'ai dû donc demander le prix avec un accent à peu près exact dans la langue qui m'avait toujours passionné "Qual'é il prezzo, per favore ?". Mes yeux s'étaient alors écarquillés, et j'étais restée là sans phrase en retour. Mon ex avait remarqué mon désarroi, et avait voulu marchander un peu, histoire de faire perdre un peu de temps au vendeur. Nous n'avions pas perdu au change puisque au fur et à mesure que la conversation avançait, le prix baissait petit à petit. J'avais alors acheté un masque de Venise, il m'appartenait à présent. Je me souviens de la délicatesse avec laquelle le vendeur avait emballé le masque, il en prenait soin. Et grâce au discours du marchand, j'avais appris que le masque avait servi lors du carnaval de Venise l'année précédente, je détenais alors un joyau de premier ordre. Après cet achat, nous étions sortis de la boutique, mon ex m'enlaçant de son amour m'avait murmuré à l'oreille : "Rentrons à l'hôtel, mon amour j'ai un cadeau pour toi", un souffle léger se promenait alors sur ma poitrine, ses cheveux bruns jouant avec le vent. Je m'étais alors tourné vers lui, mon nez effleurant le sien, ma bouche collée à la sienne, ses bras autour de ma taille, et les miens caressant son cou ainsi que ses cheveux. Mon cœur battait comme le premier jour où je l'avais aperçu, il se calait encore plus contre moi me chuchotant des mots d'amour, ce baiser avait duré une éternité, collés tout les deux à la barrière du pont, mon ex avait caressé ma joue, frôlant mes yeux du regard. Il m'enlaçait cette fois ci plus fort, il m'avait cajolé, protecteur amoureux. Nous étions alors, sur le pont du Rialto, je me souviens de ce moment si doux et si intime comme si c'était hier. Je pose le masque doucement sur la table, je l'emballe mais avant le regarde, admirant tant de beauté, dernier souvenir de mon ex petit-ami. Triste et silencieuse, j'emballe mes autres souvenirs, chacun a une histoire bien particulière, ils m'aidaient à penser à ma vie d'avant, à ma vie que je n'aurais plus. J'avais pensé à mon ex, à l'inviter à la fête que j'avais organisée. Je ne lui ai pas donné de nouvelles, finalement.
Des larmes coulent le long de ma joue, et mouillent un des cartons, à présent je ne suis plus sûre de rien. Seule dans mon petit appartement, je range et emballe ma vie, je me sens pour la première fois étrangement seule, et regrette maintenant de n'avoir personne dans ma vie. La solitude m'emporte jusqu'au bout de la nuit, je termine de remplir les cartons et prépare tout pour l'arrivée des déménageurs, demain tôt dans la matinée. J'attendrai alors ceux qui m'arracheront à ma vie si paisible que j'avais installée dans mon cœur. Je les attendrai le temps qu’il faut, les maudissant de venir. La nuit est tombée et je n'ai même pas remarqué, trop occupée par mon départ de demain. Le calme est revenu dans le quartier et s'apprête à dormir pour demain se réveiller en fanfare. Un peu d'ordre est revenu parmi les cartons, à présent tous les meubles sont vides. Et ma tête est pleine de souvenirs qui m'ont traversée, et m'ont fait rêver, m'ont attristée parfois. Mon réveil s'agite brusquement, sonnant pour la dernière fois dans cet appartement que je garderai dans mon cœur à jamais. Comme hier, les cartons sont là, à présent plus nombreux que la veille attendant d'être enlevés par les déménageurs. Un tour dans la salle de bains, et j'entre dans la douche. L'eau glacée me fait sursauter, sentant par moment une main frôlant ma taille qui m'enlace, et m'étouffe d'amour. Nous pouvions passer des heures, mon ex et moi sous la douche, sans parler, nous nous regardions tendrement, notre souffle léger qui chuchotait parfois, rien que notre souffle. Ses doigts glissaient sur ma peau, comme le satin jadis frôlait sa peau parfumée. Une serviette à la main, séchant mes cheveux je finis de me préparer pour partir et pour ne jamais revenir. Comme un coup de poignard, l'effet de cette phrase me fait trembler. Mon cœur ne veut pas bouger d'ici, je me torture l'esprit encore une petite heure, faisant semblant de prendre mes affaires. Encore quelques minutes, et ils seront là. Le camion de déménagement se fait entendre depuis la ruelle précédente, mon cœur commence à s'accélérer. La sonnerie de la porte me surprend, et pendant une demi-seconde, je suis là pantelante, hésitant à leur ouvrir. Me redonnant courage, je touche la poignée de la porte. Trois hommes assez musclés entrent dans mon appartement, un tenant des cartons supplémentaires, un autre tenant plusieurs dossiers à la main.
-Bonjour, mademoiselle, on va vous déménager ! dit le troisième avec un accent du midi que je connais par cœur.
Dans ma tête, un non de pitié résonne "Non, allez-vous en, finalement je reste".
-Faites comme chez vous, vous pouvez commencer, quant a moi je vais finir un ou deux cartons à moitié pleins.
Je rentre alors dans ma chambre, et ferme la porte, furieuse. Assise sur mon lit, je pense à toutes ces années écoulées, toutes ces années ont passé trop vite, malheureusement. Je prends ma guitare qui traîne dans mon placard, et fais quelques accords au hasard. Plusieurs minutes passent alors, mes pensées se baladant, les notes de musiques s'intensifient. Un déménageur ouvre discrètement la porte, pose les quelques cartons qu'il tenait par terre, et s'assoit près de moi, sur le lit. Moi, je le regarde étrangement. Mes yeux se posent alors sur les siens, mon cœur saute de plaisir, totalement halluciné. Mes yeux ont rencontré les siens, ils ont rencontré des yeux bleus, de beaux yeux bleu intense, bleu scintillant, bleu électrique, bleu incandescent. Bleu inoubliable.
-J'ai écouté à la porte, j'étais curieux, excusez moi. dit-il d'une belle voix de la région, hésitant au début mais plus confiant maintenant on dirait.
Moi, bizarrement je ne dis rien, je devrais mais ne dis rien.
-Je peux ? montrant ma guitare du doigt, avec une pointe de malice sur le visage, et avec un sourire imprenable comme la vue de Venise.
-Vous êtes un déménageur n'est-ce pas ? Ou peut être un escroc ? Je lui tends la guitare et la question avec.
Il rigole à plein poumons, un petit moment. Me prenant a son jeu, j'esquisse un petit sourire. Il commence quelques accords avec une voix grave qui envahit la chambre, je m'écroule alors de plaisir. Mon sourire se fait de plus en plus grand et plus chaleureux que le premier. Un musicien-déménageur, je ne pensais pas avoir ce cadeau avant de partir. Ma tristesse disparaît petit à petit et fait place au sourire qui s'affiche sur mon visage, reste béate devant cet homme totalement et irrésistiblement envoûtant. Il a arrêté de jouer avec les cordes de ma guitare, et me regarde maintenant avec insistance.
-Ca vous plaît ? J'ai joué un peu ma chanson préférée.
Moi, partie je ne sais où, et le regardant dans les yeux, me noyant dans toute cette beauté, je lui dis avec un air de groupie dans l'expression :
-Oh, oui bien sûr, votre voix est très belle, vous méritez mieux qu'un statut de déménageur.
Il pointe à l'horizon encore une fois son sourire envoûtant, et à cette allure-là, je crois que je finirai fondue comme un bonhomme de neige, en plein mois de décembre.
-C'est juste un boulot comme ça, pour payer mon loyer en fait.
-Ah...D'accord. Et sinon votre petit nom, c'est quoi ?
-Julien, on va dire que c'est un nom qui me plaît assez...! Une pointe d'ironie dans les yeux, s’il a en plus beaucoup d'humour, je ne vais pas pouvoir résister.
-On va dire que Patricia c'est pas mal non plus.
Quelques minutes passent alors, tous les deux seuls, nous regardant avec beaucoup de passion, je jure pourtant qu'une heure se serait écoulée. Une voix nous réveille, et nos regards discrets cessent, un des déménageurs a besoin d'aide. Levés brusquement, guitare posée sur le lit, nous sommes là, l'un en face de l'autre, proches, très proches. Je sens son souffle et son parfum touchant ma peau. Sa main touche mon bras qui arrive au niveau de mon cou, jouant avec mon collier. Sa bouche est proche de la mienne, son souffle est maintenant plus saccadé, ses yeux me regardent tendrement. On toque à la porte, j'entends à peine ce bruit insignifiant, concentrée sur son "dig up elvis", parcourant des yeux son torse à la recherche d'un autre tatouage, intriguée par tant de mystère. Il coiffe mes cheveux à l'aide de ses mains, de belles mains, des mains d'artiste, des mains fragiles. Il me prend par la taille et me murmure des mots sublimes sortant les uns et les autres de sa bouche.
-Je dois y aller, il faut bien que je paye mon loyer.
Il me regarde avant de se retourner, m'offre un clin d'oeil.
-On se retrouve tout a l'heure.
Il laisse entrouverte la porte de la chambre, histoire peut-être de me regarder de temps en temps. Je range ma guitare soigneusement, touchant le bois au même endroit que les mains de l'artiste l’ont touché. Je reste encore quelques minutes dans ma chambre, rassemblant quelques photos qui traînaient sur mon chevet. Debout à la porte de ma chambre je vois les déménageurs, pressés, portant les cartons pleins, et les installer dans le camion. Des gouttes de sueur perlent le long du torse du musicien, son marcel est presque tout trempé, et je peux déchiffrer de là où je suis un "marchel duchamp" inscrit sur sa peau. Discrètement, je prends des glaçons dans le congèl, les verse dans un litre d'eau, et je m'en garde un. Inlassablement le glaçon que j'ai entre les mains, passe de droite à gauche le long de mon cou jusqu'à ma poitrine. La température est montée à présent de quelques degrés, Julien toujours actif, portant les cartons les uns après les autres, me regardant du coin de l'oeil de temps en temps. Il boit beaucoup, et essuie à l'aide d'une serviette, la sueur perlant sur son front. Il a l'air exténué.
La matinée est passée, je n'ai même pas remarqué sans doute à cause de la chaleur, qui plane au-dessus de nous. Il ne reste plus que Julien et moi dans l'appartement, seuls comme ce matin avec nous, deux trois petits meubles qui restent à descendre. Debout, à l'embrasure de la porte d'entrée il me regarde depuis maintenant une bonne dizaine de minutes. Mes petits sourires l'amusent, et les siens me font littéralement fondre.
-Encore ce meuble à descendre, et j'aurai fini...je crois après que je partirai.
-Déjà...je vais pas vous forcer à rester alors...on se reverra un jour ?
-Peut-être...si vous déménagez encore, ou si vous ne déménagez pas peut-être...on se verra alors dans les rues de Nîmes.
-Je ne peux pas changer d'avis, malheureusement...je dois donner une lettre au propriétaire, je vous laisse finir.
L'enveloppe à la main, et mon sac que je n'oublie pas et me voilà prête à descendre, à vrai dire je n'ai pas très envie de quitter l'appartement. Toujours à l'embrasure de la porte, il est là me regardant curieusement, il prend ma main et la serre fort. Sa main est moite, moite de chaleur.
-J'ai pas trop envie de vous laisser partir...tu comprends, je reste sur ma faim, j'aurais voulu te connaître mieux.
-J'avoue que moi aussi...arrête, il faut en vouloir à personne c'est arrivé comme ça, on s'est rencontré et on doit se quitter un peu trop tôt, c'est tout.
-Justement, si c'était voulu qu'on se rencontre, on ne le saura jamais finalement.
Je baisse la tête, déçue de cette journée. Sa main caresse ma joue, tandis que l'autre m'enlace à la taille, je sens à présent son souffle, près de moi comme si c'était le mien. Nous nous regardons presque pour la dernière fois, un pincement au coeur me torture maintenant. Je regarde de mes yeux larmoyants les escaliers qui descendent, descendent à perte de vue.
-Laisse-moi passer s'il te plaît, je dois y aller...
Quelques minutes passent encore ainsi. Nos regards s'échangent toujours plus insistants que les autres, se mélangent à force de se croiser. Il baisse alors la tête, résigné, et me laisse passer. Pendant une fraction de seconde, j'hésite. J'hésite à passer la porte d'entrée et me retrouver dehors, une fois que je fermerai ma porte, dans mon salon là je verrai une pièce vide, il sera parti sans moi. Il me laisse partir, me lâchant la main m'offrant un de nos derniers baisers dans le cou, auxquels je n'aurai plus jamais droit. Je descends les escaliers rapidement, et n'ai même pas le courage de me retourner, et de le voir. Je sens tout de même ses yeux rivés sur moi, qui me regardent d'un drôle d'air, pour la dernière fois j'en ai bien peur. Une bourrasque de vent m'attrape en bas des escaliers, retrouvant un peu la raison. Je lève la tête et aperçois la fenêtre de ma chambre, voyant une silhouette assise sur le lit, guitare en main, je peux encore entendre la mélodie qui s'en échappe, la fenêtre est resté ouverte, malheureusement Julien est de dos.
Une petite marche dans le quartier a suffi à atteindre la maison du propriétaire. Je sonne, mais personne ne répond. Je cherche alors la boîte aux lettres. Je reste encore plusieurs minutes à me promener dans le quartier, prenant pour la dernière fois chaque détail en mémoire. Au loin, j'aperçois les Arénes de Nîmes toujours aussi imposantes, toujours aussi sublimes. Le soleil s'est posé pas loin de là et donne de jolies couleurs à la fin de la matinée que je viens de passer. Parfois ma vision disparaît et fait place à une autre plus forte loin de la réalité, je voyais alors à la place des arènes, le Colisée de Rome immense il trônait là, seul depuis presque toujours, une vision très étrange due peut-être à l'effet de la bière ce jour-là. Je n'avais plus rien à faire dans le quartier je le savais, mais je ne me sentais pas rejetée, du moins pas encore. Je claque la porte de mon appartement, déçue, triste et en même temps nostalgique. Comme je l'avais deviné, il n'était plus là, parti comme tous les hommes que j'ai connus. Je fais un tour dans ma chambre, histoire de vérifier quelque chose. Non, il ne m'a rien laissé, pas de lettre ni de petit mot gentil, aucune lettre d'adieu sur le chevet. J'aurais voulu trouver quelque chose, au fond de moi je ne sais pas très bien comment j'aurais réagi en fin de compte. J'ouvre la porte de la salle de bain, à la recherche d'un accessoire.
-Ooooh zut, salut Julien...Je prends mon peigne et je m'en vais...
-Fais comme chez toi, surtout.
Mes yeux dérivent un moment sur son corps, sur son "jean d'ormesson" sur son "marcel duchamps". Quelle idiote, quelle idiote. Je pose ma main sur mes yeux et me retourne, dos à lui. Le nez dans le tiroir je cherche rapidement, seulement l'objet en question est introuvable. Quelle idiote, quelle idiote, il ne fallait plus que ça pour me rendre ridicule devant lui, ça ne va pas arranger les choses, je croyais pourtant m'être débarrassée de ma stupidité.
-Tu cherches peut-être au mauvais endroit, regarde plutôt à côté du lavabo...
-Ah merci...c'est bon j'ai trouvé, j'ai trouvé. Je lui montre toute contente ma trouvaille, et continue par la même occasion mon idiotie.
-Je sors maintenant, ne t'inquiètes pas j'ai rien vu...Tu as beaucoup de tatouages quand même, c'est étonnant.
Allez, encore une bêtise que j'ai dit, encore une bêtise à rajouter à la liste. Ma main toujours sur mes yeux, et mon autre main devant moi, essayant de toucher un des murs de la salle de bains, cherchant la sortie. Je fais des petits pas histoire de ne pas tomber, c'est encore une idiotie à rajouter à la liste. J'ai failli me cogner à un des murs, mettant les pieds dans la poubelle. Plus amusé qu’inquiet, Julien est là tout nu sous l'eau qui coule toujours, il rigole à mes bêtises et se retient de parler pour dire n'importe quoi.
-T'es sûre, tu t'en sors, tu veux peut-être un coup de main ?
-Non, non c'est bon. J'y arrive, je touche la porte c'est bon.
De la buée s'est accrochée à la vitre de la douche, je ne vois pas son visage. Je ferme la porte, me retrouvant dans le salon. Je peux enfin respirer, mon coeur bat au rythme des tambours qui dansent dans mon esprit. Je repasse la scène dans ma tête, je n'en reviens pas. Quelle idiote, quelle idiote, quelle idiote. Je viens juste de me ridiculiser devant lui, je fais les cent pas dans mon salon essayant de relativiser les choses. C'est impossible, comment ai-je pu entrer dans la salle de bains ? Je n'ai même pas fait attention a l'eau qui coulait, j'ai foncé tête baissée, et ouvert la porte. Quelle idiote ! Je me sens pitoyable, je me demande comment il peut faire maintenant pour rester encore un peu ici après cette scène. J'entends toujours couler l'eau, je ferme les yeux essayant de me détendre, je n'y arrive pas, et pense encore. La tête baissée, j'essaie d'oublier mes erreurs. Mais l'eau s'est arrêtée de couler à présent, et j'entends qu'il marche dans la salle de bains. Il ouvre la porte d'un ton joyeux, moi je lève la tête doucement. Yeux grands ouverts, expression d'une hallucinée croyant voir le bon Dieu en personne. Il est là devant moi, me souriant. Torse nu, et ses tatouages à découvert, quelques gouttes d'eau perlent le long de son cou, le long de son torse, suivant le contour de ses muscles. Une serviette de bain autour de sa taille, ma serviette de bain. Je détourne le regard et baisse la tête, honteuse de mes bêtises de tout à l'heure. Il n'ose pas parler, et me regarde simplement.
-Je croyais que tu étais parti...! Cette phrase me fait froid dans le dos, la tête baissée, j'attends sa voix, une parole, quelque chose, n'importe quoi.
-Je ne voulais pas partir comme ça...et puis je voulais prendre une douche avant. petit sourire en coin, petite serviette aussi que je n'avais pas remarquée.
-Tu aurais pu me prévenir avant...que tu avais envie d'une douche...
-Ca n'aurait pas été aussi drôle dans ce cas...! Il répond du tac au tac, sûr de lui, sourire maintenant plus large.
-Je t'en prie, ne te moque pas de moi...
-A la place, tu aurais pu me rejoindre sous la douche...si tu veux.
Je le dévisage un instant, et baisse la tête. Il partira dans pas longtemps maintenant, je ne sais pas si j'arriverai à profiter de sa présence en étant détendue, et souriante, surtout en restant naturelle. Il s'approche de moi, me prend la main, toujours silencieux. Je sens ses yeux parcourir les miens, la façon dont il me regarde me rappelle étrangement mon ex petit-ami, et cette pensée me laisse de marbre à mon grand étonnement. Il faut juste que je me détende, je ne pense à rien d'autre, juste à profiter de ces quelques heures qui me reste. Je me rassure tant que je peux, mais n'y arrive pas. Les minutes défilent alors, au son de l'horloge accrochée en haut du canapé.
-Et si tu ne partais pas, ce serait plus simple...
Cette phrase, un électrochoc...Et si je ne partais pas ? Je me lève de ma chaise, le toise du regard planté là devant ma fenêtre à côté de la cuisine. Ses yeux me posent des milliers de questions, son regard toujours aussi bleu intense même passé sous l'eau. Je doute à présent, et je me rends compte que j'ai toujours douté, le jour où j'ai commencé à remplir mon premier carton. Enfilant son marcel, et un jean de mon ex qu'il a certainement dû trouver en fouillant dans un de mes placards, il se dirige vers le frigo, obstiné à trouver quelque chose. Je me retourne, et regarde au-dehors, il n'a qu'à manger tout seul. Je le regarde pourtant très discrètement, essayant de décrypter un de ses mystères, curieuse d'en savoir un peu plus sur lui, sur ce musicien. J'entends deux coupes de champagne scintiller à l'unisson, je me retourne, amusée essayant de savoir ce qu'il me prépare. Il est là, debout devant la table, brandissant d'une main une bouteille de champagne à moitié vide, et de l'autre deux coupes de champagne jamais utilisées. Son jean lui colle à la peau, et lui fait la silhouette fine, presque une silhouette d'un mannequin. Ses yeux bleus pétillent comme un gamin, et petit à petit les miens deviennent pétillants de bonheur.
-Il y a encore du champagne, on fête ton départ à deux ?
Sa phrase me prend de court, décidément je n'arrive pas à le cerner ni à le comprendre.
-Tu ne veux plus que je reste...je ne comprends pas, explique-moi, à quoi joues-tu ?
-Je ne vais pas t'obliger à rester...ce sont tes choix, et je les respecte.
Il pose le bouchon sur la table, et me sert un verre de champagne, il me sourit tendrement avant de me donner le verre. Nos doigts se touchent à ce moment, ses mains toujours mouillées par l'eau de la douche. Des heures passent ainsi, vidant la bouteille de champagne au son de nos rires qui illuminent la pièce vide. Il me raconte sa vie, comment il a atterri à Nîmes et surtout il me révèle l'origine de ses tatouages. Je bois ses mots comme je bois le champagne, surprise à chacune de ses réponses. Je me sens bien avec lui, je peux parler de tout avec lui, impression étrange de le connaître presque du berceau. Le naturel est revenu au galop, je me sens à l'aise discutant avec l'homme le plus séduisant que je connaisse. Bouteille de champagne vidée, blagues toutes utilisées et nos rires qui continuent de vivre.
-C'est ça oui, j'étais complètement bourrée cette nuit-là, et je criais en bas de mon immeuble, pour qu'on m'ouvre la porte. Je ris aux éclats, ne me retenant pas cette fois-ci.
-J'imagine que tu as dû réveiller tout le quartier...quel beau souvenir...! Son rire me fait du bien, me redonne de la vie.
Nos coupes de champagnes s'embrassent en un bruit doux, beau, cristallin.
Il pose son verre et prend bizarrement un air sérieux, ses yeux ont l'air de regarder dans le vide, cherchant un point à fixer évitant mon regard, sans doute trop peur que ses yeux ne le trahissent. Il commence alors à me raconter un casting qu'il a fait il y a une semaine pour une émission de télé-crochet, que je ne connais absolument pas. J'ai du mal à comprendre ses bribes de paroles, on dirait qu'il a l'air gêné d'en parler, on dirait qu'il veut cacher cet événement de sa vie. Un ton atone dans la voix, il me raconte comment un juré l'a fichu dehors sans le laisser chanter, sans lui laisser le temps de prouver qu'il avait du talent. Plus clairement maintenant il rigole à ses propres phrases, faisant lui-même des questions-réponses, "je les avais impressionnés, ils ne savaient pas encore qu'un petit blond avec une casquette pouvait et savait chanter". Il retranscrit les expressions du visage qu'il avait eues, sa joie quand il a eu trois oui.
-Je ne suis pas sûr que je monterai sur Paris pour continuer les castings...j'ai pas trop envie de quitter la ville, et mes groupes surtout ils seront perdus sans moi. terminant cette phrase sur une intonation limite troisième degré.
-Tu me demande mon avis, en fait ?
-...oui, en fait c'est ça je suis un peu perdu et je voudrais un avis neutre.
Je reste là assise, je ne sais vraiment pas quoi dire, et surtout espère ne pas dire de bêtise. Je regarde le fond de mon verre, c'est à ce moment que j'aurais bien besoin d'un peu de champagne. J'inspire profondément et prends le risque de dire n'importe quoi.
-Et bien, je pense que tu devrais y aller, ça t'apportera beaucoup je pense...tu es bien allé à Marseille, pourquoi pas faire un tour voir la Tour Eiffel. Non plus sérieusement, Julien c'est une chance à saisir, une chance qui s'offre a toi, ça ne se présente pas dix mille fois et peut-être avec un peu de chance et d'atouts de ton coté tu pourras faire un album.
-...
-Réfléchis bien à ça, je trouve que c'est important d'en parler à ton groupe aussi...n'oublie pas que je te soutiendrai quoi qu'il arrive, tu pourrais venir me voir si quelque chose ne va pas.
-Merci beaucoup, mais pourquoi tu dis ça...je ne te quitterai jamais...! un clin d'oeil a suffi pour me faire fondre à nouveau, et il prend un malin plaisir à me taquiner.
Rigolant encore pendant plusieurs minutes, cherchant quelques gouttes de champagne à la lueur de la lumière, nous discutons depuis maintenant plus de trois heures, pour tout dire je n'ai absolument pas fait attention à l'heure. Il se lève d'un bond, s'étire de fatigue et se met derrière ma chaise, derrière moi, ses mains posées délicatement sur mes épaules. Il se baisse au niveau de mon oreille et me murmure tendrement "On fait quoi maintenant, une petite idée ?". Je sens son souffle sur mes cheveux, brise légère. Je n'ai pas ressenti ça depuis longtemps non, non je rectifie je n'ai jamais ressenti ça. Je sens ses mystères qui pèsent sur mes épaules, la chaleur est revenue beaucoup plus élevée à présent, le silence règne écoutant juste son coeur battre. Il me caresse, me fait frissonner secrètement, j'espère qu'il n'a pas senti ça. Ma tête se tourne, légèrement penchée vers ce que j'ai admiré toute la journée, sans me lasser. Nos regards ne s'enfuient plus et s'affrontent à présent, je n'arrive pas à détourner mon regard de ses yeux bleus intenses qui me transpercent. Il pose une main sur ma poitrine, fébrile, moi ma main accrochée au col de son marcel. Il n'ose pas parler, et ne le fera pas, trop peur certainement de détruire le silence. Mon doigt se pose sur sa bouche dessinée parfaitement, à cet instant mes yeux se ferment. Ma bouche collée à son oreille, je lui murmure ces quelques mots qui le font rougir.
-Finalement... je crois que je vais rester encore un petit moment sur Nîmes...
Concert (fan fic)
Jour-J. Je monte dans ma voiture armée de mon légendaire thermos rempli à ras-bord de café. Le soleil est descendu à l'horizon, dans quelques heures, il fera nuit noire. Le moteur démarre en trombe, je vais pouvoir enfin partir. Je regarde, au loin, ma maison et mon petit jardinet à l'abandon. Quel gâchis ! La portière droite de la voiture claque comme une vengeance. A peine quelques kilomètres effectués, que les embouteillages se font sentir. Heureusement que je suis partie une heure plus tôt, sinon je serais en retard au rendez-vous que j'ai tant attendu. Des chauffeurs de taxi sifflent à tout-va, et cette soirée ne fait que commencer, je répète dans ma tête cette phrase qui n'a plus aucun sens à la quatrième fois. Je me cale correctement sur mon siège de voiture, vérifie si ma ceinture de sécurité est parfaitement en place, c'est bon. Je mets la radio, histoire de me détendre les neurones : "Des embouteillages sont a prévoir dans l'Ile-de-France, essayez d'être patient...". C'est pas vrai, mais je le sais qu'il y a des bouchons ! Pourquoi le répéter dix mille fois ! Mon coeur fait un bond dans ma poitrine, sec le bond.
-Tu vas dégager ta bagnole, pouffiasse!!
-Non, mais oh, qui vous êtes ? Vous n'avez pas à me parler comme ça ! indignée par cet homme sorti d'un asile.
-Tu n'as pas entendu ce que je t'ai dit, dé-gage ta voiture pou-ffiasse, répond ce fou, en faisant de grands gestes dans le vide.
Je lui montre toutes ces voitures, alignées en un rang presque parfait :
-Vous voyez, cela s'appelle un embouteillage, il faut être patient, ne pas s'énerver, et attendre que la circulation revienne à la normale. Ecoutez plutôt la radio, ou lisez un journal, ça vous détendra. Et surtout, rentrez dans votre voiture et n'en bougez plus! lui dis-je toujours calme, et toujours sûre de moi.
-D'accord.
C'est tout ce qu'il me dit, d'accord ? Il rentre dans sa voiture, ravi de s'être défoulé sur une pauvre fille comme moi. Dans le rétroviseur il me dévisage, bien fait pour lui, la soirée ne fait que commencer. Il doit certainement répéter cette phrase comme tous les gens bloqués dans leur voiture. Ils doivent certainement s'énerver petit à petit tandis que la file d'embouteillages avance à petits pas. Je n'avais pas senti ni remarqué, la file avance vraiment à petits pas. Une petite bonne nouvelle qui me redonne du courage, essayant d'oublier cette fichue conversation avec un fou. Je sens l'alcool à plein nez, derrière moi accoudé à la portière de sa voiture de sport, il est en train de boire une bouteille de bière. C'est un fou alcoolique, et heureusement pour lui la police n'est pas là. Quand je pense que mes amies sont déjà sur place, bagarrant pour avoir les dernières places de concert. Nos dernières places de concert, ma seule chance de voir chanter un artiste unique. Des klaxons de voitures me font sursauter, une nouvelle fois l'impatience des chauffeurs de taxi se fait alarmante.
La nuit est tombée faisant des signes de couleurs pâles, au loin, à l'horizon. Ma voiture avance, tranquillement. Je dois être arrivée dans une demi-heure, sinon ce sera trop tard.
A l'avant, les voitures avancent plus vite, les klaxons se sont arrêtés d'être nerveux. Tout revient à la normale, sauf une chose. Je vois dans mon rétroviseur, l'homme qui continue à boire, tenant le volant d'une seule main. Le monde n'est jamais parfait, et sûrement pas le mien. Je fredonne à tue-tête ma chanson préférée, regardant la route sans me déconcentrer pour autant. La lune fait son apparition, belle comme toujours. Feu rouge. Mes yeux sont fixés sur ce feu rouge, attendant qu'il passe au vert, j'attends. Il ne veut pas passer au vert, on dirait. Je m'impatiente quand même un peu, tout en le regardant maintenant avec plus de dégoût. L'homme à la bière n'a pas attendu lui, et m'a dépassée. Il file loin devant moi, devenant tout petit. Je ne le vois plus, à présent, disparaissant dans un nuage de fumée, rejoignant certainement ses potes pour trinquer avec eux.
Vert, le feu est vert. Mon moteur ronronne de plaisir, et accélère, passant la vitesse supérieure. Virage après virage, j'aperçois au loin une foule grappée, là, devant un décor de scène. Me voilà, j'arrive, criant dans ma tête ma joie. Je dois maintenant trouver un endroit pour me garer, tâche compliquée au beau milieu de centaines d'autres voitures arrivées bien avant moi. Ce sont bien eux qui ont bouché la circulation, qui d'autre ? marmonnant, seule ma question un peu idiote. De là où je suis, et toujours dans ma voiture, je vois clairement les coulisses. Une quinzaine de personnes, qui doivent s'occuper de tout, et puis en retrait loin de l'agitation du public, des artistes, assis se concentrent. Je ne sais pas trop, ne voyant pas très bien de là où je suis, j'imagine leur visage, leur expression. Je ne reconnais même pas un artiste parmi tout ce monde, bien trop loin pour moi décidément. J'ai fais plusieurs fois le tour du parking, et rien. Je commence à perdre patience, quand une place, seule, au fond, me sourit. Enfin, ma voiture est garée. Une petite gorgée de café pour me réveiller, mon sac avec la place de concert, et ça y est je suis prête.
Je sors de ma voiture, me précipitant vers la scène. En cherchant une place de parking, j'ai remarqué la voiture de mes amies arrivées à bon port. Il ne reste plus qu'à les chercher. Elle avait bien dit qu'elle porterais un T-shirt jaune, pourtant je ne vois rien, absolument rien. J'avance plus proche de la scène, jusqu'à être presque tout devant. Je me focalise sur les signes venant de la droite, une voix un peu criée et essoufflée parvient à mes oreilles, fatiguées déjà de ce bruit énorme qui résonne dans ma tête :
-Eh oh, on est là! Depêche-toi tu es en retard!
J'ai dû mal à entendre ce qu'elle me dit, elle me fait signe de venir, je me dépêche essayant de ne pas bousculer les personnes serrées les unes contres les autres, attendant leurs artistes préférés. Je les ai rejoint, avec beaucoup de difficulté, mais je les ai rejoint. Je me plante là sur place, ne laissant passer aucune personne devant nous. Armées d'une caméra et d'un appareil photo, mes amies sont là à guetter le moindre mouvement d'un chanteur. Une musique d'arrière-fond commence à se faire entendre, pourtant cachée par l'excitation et les cris soudains du public. Je commence, malgré moi, à me prendre au jeu. A quel jeu ? Je n'en ai aucune idée, mes amies n'ont plus. Des banderoles flottent dans l'air humide, le vent a commencé à se faire entendre, lui aussi. Tous les artistes entrent sur scène, je sens leur stress d'ici, je sens leur coeur battre la chamade. Je regarde mon amie et lui fais un signe, elle aussi a ressenti ça. Tout le public l'a ressenti s'arrêtant d'un coup, applaudissant les artistes qui se produiront ce soir, sur scène devant nos yeux ébahis, devant nos yeux surpris, émus, et bientôt devant nos yeux fatigués d'être restés ouverts aussi longtemps, aussi tard dans la nuit. Les artistes rejoignent les coulisses, l'un après l'autre, sans se presser pour autant. La musique n'a pas diminué, et reste encore présente à nos oreilles. Le public s'excite de nouveau, et moi aussi par la même occasion. Je me laisse aller à la musique qui s'intensifie de plus en plus, essayant d'oublier ces cris qui m'entourent. Le premier artiste arrive sur scène, il est encore un peu loin, je ne le vois pas, et n'arrive pas à deviner de qui il s'agit. Allez, avance, avance que je te voie, me dis-je à moi-même impatiente, ressemblant de plus en plus aux personnes hystériques que j'ai vu dès mon arrivée. Enfin, il s'approche, tenant son micro de la main gauche. Loupé, ce n'est pas Julien, je devrai attendre encore un petit moment. Mais mon coeur hurle, il ne veut pas attendre, il veut le voir maintenant et tout de suite. Il veut le voir pendant des heures, se déchaînant sur scène, en transe comme toujours, jouant sa dernière cartouche de vie.
Accoudée a la barrière, je m'ennuie ferme. Je vois à coté des filles un peu plus jeunes que moi attendre elles aussi celui qui se fait désirer. Après trois chansons, toujours rien. Je vois pourtant, comme sorti d'une scène de Seattle, un jean slim suivi de plusieurs mèches blondes. Le public le voyant arriver de loin saute d'excitation, depuis une dizaine de minutes. Ses yeux bleus, intenses, regard inoubliable. Il commence à chanter, et s'abandonne à la musique. Moi, je m'abandonne à sa voix grave et sensuelle qui me transporte. Après avoir étalé la glue, et décousu nos beaux habits, il s'apprête à mettre le feu a la penderie, on dirait presque qu'il a fait ça toute sa vie. Il s'avance encore plus proche du public, et fixe mon regard, du moins j'aimerais l'espérer. Se balançant de droite à gauche, il continue à faire des bêtises. Je ferme les yeux, pour mieux me concentrer sur sa voix et éloigner les cris de plaisir du public, moi aussi je voudrais bien faire des bêtises avec lui. Mais lui a terminé et quitte la scène.
J'ai ouvert les yeux, devant une scène vide, mon coeur bout d'impatience. Mais il revient, avec sa guitare, et commence à donner sa langue aux chattes. Toujours de façon différente, avec sa voix grave et sa voix de tête que j'adore. Ses yeux se posent un instant sur le public, et arrête de regarder sa guitare, il n'a pas l'air impressionné par tout ce monde qui crie son nom. Je prends l'appareil photo de mon amie sans demander, elle n'entendrait même pas de toute façon. Mes doigts appuient inlassablement sur le déclencheur, prenant l'artiste sous toutes les coutures. Il finit sa chanson avec air de lolita dans les yeux, presque mélancolique. On dirait qu'il ne veut pas quitter la scène, il reste là, debout, touché par nous qui l'applaudissons de tout notre coeur. Il prend le micro qu'il avait posé, souffle un bon coup et nous lâche un "Merci beaucoup, beaucoup, je vous aime", puis il part en courant vers les coulisses, rentré a présent dans sa loge pleine de pensées. Mon coeur s'est accéléré aux mots prononcés par l'artiste doré de talent. Je n'arriverais pas à vous décrire ce que j'ai ressenti à ce moment-là, un mélange de plaisir, de tristesse, d'excitation, d'adrénaline. Ses mots m'ont touchée, ils ont touché le public et une seconde plus tard, a suivi un silence de respect. La scène est maintenant vide, étrangement vide. Il ne reviendra pas, les spectateurs espèrent, mais il ne pointera pas une seule de ses mèches blondes, en dehors de sa loge. Je suis déçue, extrêmement déçue. Une moue de tristesse s'empare de moi, je tourne la tête et regarde mon amie. Elle ressent ma déception, impuissante. Beaucoup de minutes s'écoulent alors, au son d'un DJ que je ne connais pas.
La fin du concert approche, et il n'est toujours pas revenu. Je commence à bailler de fatigue, et me demande si je ne ferais pas mieux de rentrer chez moi, je n'ai peut-être plus rien à faire ici.
- Je crois que je vais m'en aller...
- Non, reste s'il te plaît, le concert est bientôt fini. Reste avec moi, on ira à son concert, c'est pas si grave ! supplie mon amie, qui ne sait vraiment plus quoi faire pour me garder.
- Je sais pas trop...bon...d'accord je, je vais rester, c'est bon. Je lui crie cette réponse aussi fort que possible, un groupe de pop-rock vient de monter sur scène et quelques filles au premier rang, hystériques de les voir, font un bruit énorme, martelant le sol de leurs talons.
-Merci, merci, merci ! Je te revaudrai ça, ne t'en fais pas.
Les minutes qui suivent me paraissent une éternité. Un coup d'oeil à mon portable. Pas de nouveau message. Le groupe de pop-rock s'est déchaîné à leur façon, pas de quoi crier de plaisir. La scène redevient vide, et un homme apparaît. Il pose un micro sur un tabouret, mes yeux étaient posés sur lui et je n'ai même pas vu un ukulélé posé, là, pas loin de moi. Je reprends des couleurs, et souris à nouveau. Il va revenir sur scène, et je suis là, trépignant d'impatience, pendant que dans ma tête sa voix est présente, toujours. Il ne m'a jamais quittée en fin de compte. Le ukulélé est tout seul et attend son maître qui ne vient toujours pas. J'entends sa voix depuis les coulisses, du moins c'est ce que je crois. Au final, il était entré, discrètement. Il s'assoit sur le tabouret, tranquillement. Il regarde la foule, qui est venue le voir, je le sens à l'aise comme tout a l'heure, son souffle est régulier. Il prends son ukulélé, fait quelques accords au hasard. Ses yeux pétillent de bonheur, il va enfin chanter. Il entame un rythme monotone, au fond de lui les cris du public résonnent, et son envie de rester est encore plus présente que tout à l'heure. En chantant cet air-là, je ne pense qu'à lui, mes soucis se sont envolés très loin, comme si ma mémoire s'effaçait petit à petit pour laisser place à sa voix grave et rocailleuse. Et seulement à sa voix. La chanson s'est terminée, Julien remercie tout le monde d'être venu, touché comme à sa première apparition sur scène. Je ne le verrai peut-être plus, en vrai devant moi. Une larme coule le long de ma joue, je ne saurais dire si cette larme est une larme de bonheur ou une larme de tristesse. Je l'essuie tant que je peux, essayant de limiter les dégâts. Je ne sais pas pourquoi je pleure, mais je pleure comme une madeleine. Je sais, vous me direz, c'est idiot. En me lisant, vous trouverez peut-être certaines phrases exagérées, et vous vous tromperez. Ce soir-là, j'étais au premier rang, j'ai presque ressenti les mêmes émotions que Julien, j'ai vécu la soirée et la scène comme les artistes présents. Après avoir été à son concert, vous rentrerez certainement chamboulé et plein d'émotions vous auront traversé. Vous aurez alors vécu une soirée et une nuit inoubliable. Du moins, c'est tout ce que je vous souhaite. Et j'insiste sur cette phrase, mon histoire ne reflète pas la vérité réelle. Ne vous contentez pas seulement de lire les comptes-rendus des autres, déplacez-vous et allez aux concerts. Vous ne le regretterez certainement pas.
