07 janvier 2008
Dans un taxi
Il fait un froid de canard, et le bus n'arrive toujours pas. J'en ai marre à la fin ! J'ai jamais de chance avec les transports en commun. Je regarde une nouvelle fois ma montre. Un quart d'heure de retard. Il ne viendra pas, c'est sur. Avec la tonne de neige qui est tombée cette nuit, les lignes ont du être perturbé... Je fouille rapidement mon sac, ouvre mon porte monnais. Ca devrait aller.
Je me lève de mon banc gelé, m'avance sur le rebord du trottoir. Presque instantanément, un taxi s'arrête. J'adresse un sourire rempli de gratitude au chauffeur, et m'engouffre dans la voiture.
- Merci mille fois ! Je lui lance en soupirant.
- Mais de rien mademoiselle, je suis là pour ça ! Allez, j'vous emmène où ?
- A la gare de Lyon.
Il aquiesse et se tourne vers la route. C'est là que je remarque qu'il n'a pas de rétroviseur. Pas bien ça... mais bon, pour cette fois, ça ira. Et puis il doit savoir conduire quand même, c'est son boulot. J'attrape mon téléphone dans mon sac, et l'éteind d'un geste machinal. Le voyage va être long, autant en profiter pour me reposer.
Mais déjà, on s'arrête. J'entrapercois une silhouette qui contourne le taxi et ouvre rapidement la pourtière.
- Vous avez de la place ? Demande une voix enrouée.
- Oui, allez y, montez monsieur ! Vous allez où ?
- Gare de Lyon.
- Comme la p'tite demoiselle ! Ca évitera les détours.
Il referme la porte presque violemment. Il n'a pas l'air de bonne humeur. Le visage enfoui sous une montagne d'écharpes entremélées les unes aux autres, un bonnet noir jusqu'aux sourcils, je n'appercois que très rapidement ses yeux. Bleus. Ils me rappelle vaguement quelque chose... Mais il a déjà tourné la tête, conscient d'être épié. Sauvage ce passager.
Je quitte doucement mon écharpe en laine et déboutonne un petit peu mon manteau. Il fait chaud à l'intérieur. Je lache mes cheveux, lance ma tête en arrière, je ferme les yeux. Quelques minutes de silence. Je repense à ma journée. Chaotique. Sors toi ça tout de suite de la tête. J'attrape machinalement mon iPod dans mon sac, glisse les écouteurs dans mes oreilles et met une chanson au hasard. « Heroine » des Dig Up Elvis. Je souris. Je balance la tête au rythme de la mélodie. Et malgré moi, je fredonne...
- And I need you, like cocaïne...
Une voix lointaine me ramène à la réalité. J'ote mes écouteurs.
- Pardon ? Je demande au chauffeur.
- C'est quoi que vous chantez ?
- Heroine des Dig Up Elvis... Je ne sais pas si vous connaissez...
- Prrr non. Mais vous savez, moi et les groupes de R&B...
Je réprime un petit rire qui, a ma grande surprise, est partagé avec mon voisin. Je lui jette un coup d'oeil. Il est de nouveau concentré sur ce qu'il se passe dehors.
- Je préfère le blues, le jazz, tout ça... vot' musique là, c'est tout de l'informatique, on perd l'âme des instruments...
- Dig Up Elvis est un groupe de rock. Que de la guitare, de la basse et de baterie bien réelle...
Mon voisin s'est un peu déridé. Je lui lance un regard surprit.
- Vous connaissez Dig Up Elvis ?
- Plutôt bien oui...
Ses yeux sourient. Ca y est, ça me revient...
- C'est bien la première fois que je croise quelqu'un qui connait ce groupe en dehors des forums...
- Des forum ?
- Oui, celui du groupe et puis Crazy... Vous savez, Julien Doré est le chanteur des Dig Up Elvis...
- Ah c'est vrai. Un pauvre type d'ailleurs, dit t-il en ricanant.
- Pas faux.
Il se tourne brusquement vers moi. J'en étais sure. Mais voyons jusqu'ou ira sa patience...
- C'est vrai quoi, il se la pête vachement depuis qu'il a gagné la Nouvelle Star... Et puis franchement, quand on voit ce qu'il projette de sortir comme CD, ça n'ira pas loin...
- Et qu'est qui vous fait dire ça ?
- L'instinct... Il a pas la carrure d'un artiste. Il va craquer à la moindre critique, c'est certain...
Il retire brusquement son bonnet et descend un peu son écharpe. Il me lance un regard plein de défit. Je ne réagit pas.
- Vous n'êtes pas de mon avis ?
Il a des yeux aussi ronds que des sous-coupes. Je ris.
- Je plaisantais...
- Ah...
- Pour quelqu'un qui excelle dans le second degret, je suis déçue...
Ca ne le fait manifestement pas rire. Il tourne à nouveau la tête vers la rue. Et bien, passionant le Julien ! Mon portrait n'était peut être finalement pas si éloigné de la réalité... Je lui tourne moi aussi le dos. Il ne gagnera pas au concours de celui qui boude le plus longtemps ! J'ai trop d'expérience derrière moi... Le taxi s'arrête. Feux rouge. Le chauffeur pose un vieux casque sur ses oreilles et monte le son à fond. J'entend de vague sons de contrebasse. Je souris en le voyant agiter son index. En voilà un de sympatique au moins...
Et si je l'avais vexé ? Après tout, je n'y suis pas allée de main morte... Je me tourne légèrement vers lui. Il regarde ses doigts rongés avec beaucoup d'attention, et attaque l'ongle du pouce droit avec une véracité hallucinante. Je souris. On dirait un gamin stressé. Il fini par se rendre compte que je l'observe. Mon sourire s'efface. Il s'en dessine un autre sur ses lèvres.
- Non seulement je n'ai aucun humour, mais en plus j'me bouffe les doigts, si c'est pas glamour ça !
Je ris doucement. Il se détend un peu. Des excuses peut être ? Non, apparemment pas. Monsieur a sa fierté je suppose. Il tourne à nouveau la tête vers la fenêtre, m'abandonnant dans mes rêveries...
Le chauffeur écoute toujours son jazz dans son vieux casque. Mais lorsque le taxi s'engage sur le boulevard Haussman, il nous lance en parlant très fort :
- Y A DU MONDE, CA RISQUE DE BOUCHONNER, J'ESPERE QU'VOUS ETES PAS PRESSES !
Pas la peine de répondre, il n'entendra rien. Je rallume mon lecteur MP3, change de morceau. « Whistle for the Choir » des Fratellis. J'adore. Je tape du pied machinalement. Au bout d'un petit moment, je sens un des écouteurs glisser de mon oreille, ma main s'y dirige, et en rencontre une autre. Je tourne la tête. Julien me regarde en souriant, l'écouteur au bout des doigts. Je rabaisse ma main rapidement. Il glisse l'écouteur dans son oreille.
- Ce n'est pas ma préférée... me dit t-il en me rendant l'écouteur.
- Je m'en serais doutée... je murmure.Je parierai sur...
J'appuis à une vitesse folle sur la flèche droite, puis sur play.
- ... Celle là.
Je pose délicatement l'écouteur dans son oreille, effleurant légèrement sa joue au passage. Il baisse les yeux.
- Pas tout à fait...
Il glisse le long de la banquette et vient s'assoir juste contre moi. Il fait lentement rouler mon doigt sur la molette, puis il appuit au centre. « Celle là », me dit t-il doucement. Je frissonne un peu. Je sens son regard dans mon cou. Enfin, je ne sais plus vraiment si c'est son regard ou ses doigts qui se balades juste derrière mon oreille. J'ai fermé les yeux. Je ne préfère pas savoir. Puis plus rien. Il est retourné à sa place.
On avance au rythme de quelques metres tout les quart d'heure. Le temps est long. Mais Julien ne regarde plus dehors. Il me jette de légers coups d'oeil de temps en temps. Puis il fini par parler.
- Alors comme ça, tu es chez les crazys...
- Euh... oui, je répond, un peu surprise de sa question.
- Sauterelle ?
- En effet.
- Reste à savoir laquelle...
Je lui lance un sourire en coin.
- Je ne dirais rien.
- Dommage... j'aurais bien aimé savoir a qui j'ai affaire...
Devant son sourire egnigmatique, je me glisse un peu plus près. Il ne bronche pas.
- Sauf si tu devines... je murmure.
- D'accord... Mais j'ai besoin de te découvrir un peu pour savoir...
Il se penche vers moi, déboutonne doucement mon manteau et me le hote maladroitement. Je déroule son écharpe.
- Tu as retrouvé ton second degret apparemment...
-Non, c'était du premier degret ma chère... ce manque de dissernement me montre que tu ne peux pas être K. Lee...
Je lui souris. Il cherche le bouton de mon jean, le fait sauter doucement. Je lance un regard inquiet au chauffeur. Il m'attrape le menton entre ses doigts.
- Il n'entend rien, et sans rétroviseur, il ne verra rien non plus. Pas de crinière blonde. Tu n'es donc ni PQJ, ni Missjen... On avance...
Il fait lentement glisser mon pantalon au sol, je frémis un peu, je rougis certainement. Il m'embrasse dans le cou, doucement, comme pour me rassurer. Il ote son manteau à son tour.
- Tu n'as pas de frange... Tu n'es pas Nouch, ni PJ...
- Tu nous connais par coeur !
- Ou presque...
A ma propre surprise, mes mains passent son pull par dessus sa tête, laissant apparaître un T-shirt à l'inscription délavée. Lui aussi ne tarde pas à tomber sur le sol du taxi. Le chauffeur ne voit rien. Il fait lentement glisser la fermeture de mon gilet.
- Tu n'es pas non plus Marie, ni Ch@rlotte, ni Lucrezia, ni Pomme, ni Boouh...
- Comment en es-tu si sur ? Je demande d'un air surprit.
- Je le sais, c'est tout...
Je repense à tous les écrits de ces cinq sauterelles... Alors, ces rencontres, se serait vrai...
- Plus beaucoup de doute... me fait-il en passant lentement la paume de ses mains sur ma peau maintenant nue.
Je pose lentement mon index sur ses lèvres. Il ne dit plus rien. Je bascule lentement sur ses genoux. La position est inconfortable. Mais lorsqu'il pose sa bouche sur la mienne, je me fiche complètement d'avoir mal au dos. Ses deux mains sur mes hanches, il me guide. Je me laisse faire, comme une poupée de chiffon.
Mes mains glissent sur sa peau, lentement, il tremble. Pas autant que moi. Je ferme les yeux. Nos respirations se sacadent, puis s'affolent. De plus en plus vite. Il dévore mon cou. Mes doigts s'emmèlent dans ses cheveux, j'ai du mal à respirer. Il me serre brusquement contre lui, j'ouvre mes paupières. Son regard planté dans le mien, je ne pense plus à rien. Le noir, juste ses yeux bleus. Puis mon coeur se calme. Très lentement. J'entend presque le sien qui bat aussi. Il cherche fièvreusement ma bouche, mes doigts s'entremèlent aux siens. Je serre le plus fort que je peux. Je ne bouge pas. Il bouge doucement, mon souffle se calle sur ses mouvements. Nos lèvres dansent langoureusement. Il finit par se détacher, passe sa main dans mes cheveux. Il ne sourit pas.
- AH CA Y EST CA REDEMARRE ! Lance une voix tonitruante dans mon dos.
Je sursaute, et bascule rapidement sur la banquette. Je me rhabille à la hate, manquant d'enfiler son jean. Il rit, tout aussi empétré dans ses vêtements. Je lui enroule consciencieusement son écharpe autour du cou. Il ne me quitte pas des yeux.
Le reste du trajet se fait en silence... ou presque. Le chauffeur a quitté son casque, et nous fait la conversation. Ca parle de tout et de rien. On ne répond pas. J'ai cherché sa main, il l'a refermé sur la mienne sans rien dire. Il se contente de me sourire. Et c'est bien mieux comme ça.
On finit par arriver Gare de Lyon. Le chauffeur nous dépose, on paye chacun notre course. On a pas de bagage. Il enfonce son bonnet jusqu'au ras des yeux, remonte son écharpe, et me suis à l'intérieur.
- Quel quai ? Me demande t-il.
- A.
- Je vais au quai D.
Je lui souris.
- Alors, bon voyage Julien... Ce fut un plaisir de partager ce taxi avec toi...
Je lui dépose un baiser au coin des lèvres.
- De même, mademoiselle la sauterelle...
- Laquelle ? Je demande avec malice.
- Je crois avoir ma petite idée, mais je préfère ne pas savoir...
J'hausse un sourcil, il me sourit. Encore une fois. Je crois que je ne l'ai jamais vu autant sourire. Il garde ma main le plus longtemps possible. Je sens son regard dans mon dos. Ne te retourne pas. Surtout pas.
La cabine d'essayage-Deuxième version
- Gare toi là, gare toi là !
Mon frère va finir par avoir la tête comme un melon à force de m'entendre lui crier ça à chaque fois qu'on croise quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une place de parking libre. Mais il ne dit rien. Il a baissé les bras. 2h30 qu'il supporte mon air surexité, il a largement eu le temps de s'y habituer.
Il finit par trouver une place libre, s'y engage. A peine le frein à main enclenché, je me jette dehors et sautille comme une folle.
- Dépèche toi, dépèche toi !
- Et toi calme toi, c'est à peine 10h, ça doit pas être ouvert !
- On ne le saura pas si on ne va pas voir ! Allez, viens !
Je l'attrape par la manche, mais il se dégage aussitôt en marmonant un "c'est bon, pas besoin de me tirer non plus..." entre ses dents. Sur qu'il doit regréter d'avoir accepté cette journée à Nîmes. Il sort son paquet de cigarette, s'en allume une maladroitement, et me suis pourtant sans broncher. Je l'aime mon frère des fois, mais seulement des fois.
Même s'il est encore tôt, il fait déjà chaud. Plus on s'aventure dans les petites rues, moins il y a de monde. On dépasse le café des Beaux Arts, je souris en longeant la rue Dorée. Faut vraient que je pense à prendre une photo pour les raclures. Je marche de plus en plus vite.
- Tu vois, je t'avais dis que ça serait pas ouvert...
En effet, en arrivant au bout de la rue du Chapitre, je ne vois pas la petite table blanche et le siège assorti devant la vitrine du magazin. Je grogne.
- Allez, viens, on repasse dans une heure... Je te paye un coup.
Je suis péniblement mon frère dans le sens inverse. On boit un petit café à la terrasse d'un café donnant sur le boulevard Victor Hugo, mon frère n'a pas l'air pressé, moi je m'impatiente.
- C'est quelle heure ?!
- Tu me l'as demandé y a 5 minutes, fais le calcul...
Au bout de la cinquantième fois, il finit par céder. On retraverse les rues, on traine devant les vitrines... et cette fois, la petite table et la chaise tronent fièrement devant la vitrine. Mon frère me donne une petite tape moqueuse en me voyant sourire bêtement.
- Ca y est, c'est ouvert, tu vas pouvoir le voir ton Marmouzet !
- Pff, n'importe quoi ! Je te signale que c'est toi qui a voulu venir m'acheter mon cadeau pour le Bac ici !
Il hausse les épaules et s'avance devant moi. Arrivée à a hauteur de la vitrine, je la regarde en souriant. Chez Giselle. Mon frère pousse la porte, je le suis. Ca a bien changé depuis la dernière fois. Mais j'aime bien.
- Tiens, salut les lozériens ! lance une voix au fond du magazin.
Il nous sourit et serre la main à mon frère d'un air chaleureux. Je me contente de lui sourire aussi.
- Alors, pas de bouteille cette fois ci ? me demande t-il.
- Ah non ! je répond en riant.
- On est venu pour fêter son bac, explique mon frère. Un p'tit truc de Chez Giselle, elle demande pas mieux !
- Ah, ça c'est sympa !
Je les laisse à leur discution, et je m'aventure au milieu des penderies. J'arrête mon choix sur un T-Shirt, le montre rapidement à mon frère avant de refermer le rideau de la cabine d'essayage. Je regarde un peu les affiches au mur, m'arrête quelques secondes sur celle des Jean d'Ormesson's.
Elle est décidément pleine de surprise cette cabine, des dizaines de cartes postales accrochés sur un bout du mur. Des billets de concert... J'entend quelqu'un entrer dans la boutique, on se salut, on discute... Je n'y prête pas trop d'attention. Je tente désespérément d'enfiler le T-shirt qui, manifestement, est trop petit, quand je sens le rideau s'ouvrir juste derrière moi. Prise d'un reflexe complètement idiot mais néanmoins censé, je me retourne pour faire fasse à l'abruti qui a osé me...
Mais je m'arrête tout net. Là, devant moi, une paire d'yeux bleus écarquillés me regarde, accompagnée d'une bouche dessinant un O pratiquement parfait. Julien me fait fasse, complètement immobile.
- Euh... je... euh...
Cette phrase pleine de sens sort simultanément de nos deux bouches. La situation ne nous déride pas d'un poil. Il reste là, planté comme un idiot, moi empétrée dans mon T-shirt trop petit et à moitié enfilé. Après un long moment de silence, il finit par attraper maladroitement ma veste et me la tend en fermant les yeux. J'essaye de l'attraper comme je peux. Il ferme le rideau.
Je reste un petit moment sans réaction. Non seulement, je viens de voir Julien Doré mais en plus, j'étais à moitié déssapée ! Je finis par quitter le T-shirt et renfile le mien à toute vitesse. Je sors de la cabine, fonce tête baissée vers la penderie et range soigneusement le cintre.
Lorsque je me retourne, j'ai l'horreur de constater que mon frère et Marmouzet ont quitté la boutique. Je suis donc seule... ou presque. Julien se tient un peu plus loin, le tein légèrement rose et faisant semblant de farfouiller au milieu des jeans slims. Un rire m'échappe. Il se tourne vers moi.
- C'est pour les filles.
- Quoi ?! Me demande t-il en fronçant les sourcils.
- Les jeans... c'est le rayon féminin.
Il s'écarte un peu de l'étagère et sourit bêtement.
- Remarque, ça ne serait pas la première fois que tu t'habilles chez les nanas...
Je me mord instantanément les lèvres. Mais qu'est ce que je viens de dire !!! Il me lance un regard mauvais.
- Pardon, je...
Il passe rapidement devant moi pour regarder un peu les T-shirt. Je fais aussi semblant de farfouiller au milieu des cintres. On tourne un petit moment sans réel but dans la boutique. Puis il fini par attraper un T-shirt et se cache dans la cabine.
Je m'imagine un instant déboulant comme il l'a fait quelques minutes plus tôt. Non mais ça va pas non ?! Je chasse immédiatement cette image de ma pauvre tête. Qu'est ce que vont penser les sauterelles ? Elles ne vont pas me croise c'est sur ! Et où est passé mon idiot de frère ?! Jamais là quand il faut... Julien tire brusquement le rideau de la cabine, range son T-shirt dans une penderie, et se tourne vers moi.
- Trop petit.
Je lui souris. Je m'assois sur un des sièges oranges, il continu de tourner dans la boutique. Je l'observe du coin de l'oeil. Mon frère et Marmouzet finissent par revenir, Julien leur adresse un petit signe de tête. « Tu as trouvé quelque chose ? » me demande mon frère. Non. Il est déjà midi, il faut qu'on s'en aille. Mon frère prend un air surprit, mais aquiesse. Il salut Marmouzet et Julien, je fais de même sans oser les regarder dans les yeux. Juste avant de sortir, j'entend le jeune vendeur éclater de rire. Je jette un coup d'oeil par dessus mon épaule. Julien est rouge comme une tomate.
- Bon, tu viens ? S'impatiente mon frère.
- J'arrive !
- Alors ?!
- Alors quoi ?
- Julien !
- Julien quoi ?!
- Vous avez parlé ?
- Non.
- Pas un mot ?!!
- Non.
- Pff, t'es pas possible comme fille... Ta timidité te perdra !
La cabine d'essayage-Première version
Gare toi là, gare toi là !
Mon frère va finir par avoir la tête comme un melon à force de m'entendre lui crier ça à chaque fois qu'on croise quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une place de parking libre. Mais il ne dit rien. Il a baissé les bras. 2h30 qu'il supporte mon air surexité, il a largement eu le temps de s'y habituer.
Il finit par trouver une place libre, s'y engage. A peine le frein à main enclenché, je me jette dehors et sautille comme une folle.
- Dépèche toi, dépèche toi !
- Et toi calme toi, c'est à peine 10h, ça doit pas être ouvert !
- On ne le saura pas si on ne va pas voir ! Allez, viens !
Je l'attrape par la manche, mais il se dégage aussitôt en marmonant un "c'est bon, pas besoin de me tirer non plus..." entre ses dents. Sur qu'il doit regréter d'avoir accepté cette journée à Nîmes. Il sort son paquet de cigarette, s'en allume une maladroitement, et me suis pourtant sans broncher. Je l'aime mon frère des fois, mais seulement des fois.
Même s'il est encore tôt, il fait déjà chaud. Plus on s'aventure dans les petites rues, moins il y a de monde. On dépasse le café des Beaux Arts, je souris en longeant la rue Dorée. Faut vraient que je pense à prendre une photo pour les raclures. Je marche de plus en plus vite.
- Tu vois, je t'avais dis que ça serait pas ouvert...
En effet, en arrivant au bout de la rue du Chapitre, je ne vois pas la petite table blanche et le siège assorti devant la vitrine du magazin. Je grogne.
- Allez, viens, on repasse dans une heure... Je te paye un coup.
Je suis péniblement mon frère dans le sens inverse. On boit un petit café à la terrasse d'un café donnant sur le boulevard Victor Hugo, mon frère n'a pas l'air pressé, moi je m'impatiente.
- C'est quelle heure ?!
- Tu me l'as demandé y a 5 minutes, fais le calcul...
Au bout de la cinquantième fois, il finit par céder. On retraverse les rues, on traine devant les vitrines... et cette fois, la petite table et la chaise tronent fièrement devant la vitrine. Mon frère me donne une petite tape moqueuse en me voyant sourire bêtement.
- Ca y est, c'est ouvert, tu vas pouvoir le voir ton Marmouzet !
- Pff, n'importe quoi ! Je te signale que c'est toi qui a voulu venir m'acheter mon cadeau pour le Bac ici !
Il hausse les épaules et s'avance devant moi. Arrivée à a hauteur de la vitrine, je la regarde en souriant. Chez Giselle. Mon frère pousse la porte, je le suis. Ca a bien changé depuis la dernière fois. Mais j'aime bien.
- Tiens, salut les lozériens ! lance une voix au fond du magazin.
Il nous sourit et serre la main à mon frère d'un air chaleureux. Je me contente de lui sourire aussi.
- Alors, pas de bouteille cette fois ci ? me demande t-il.
- Ah non ! je répond en riant.
- On est venu pour fêter son bac, explique mon frère. Un p'tit truc de Chez Giselle, elle demande pas mieux !
- Ah, ça c'est sympa !
Je les laisse à leur discution, et je m'aventure au milieu des penderies. J'arrête mon choix sur un T-Shirt, le montre rapidement à mon frère avant de refermer le rideau de la cabine d'essayage. J regarde un peu les affiches au mur, m'arrête quelques secondes sur celle des Jean d'Ormesson's. Dehors, j'entend une nouvelle voix qui résonne dans le magazin, celle de mon frère qui la salut. Je me dépèche d'enfiler le T-Shirt, et j'entrouvre le rideau.
La première chose que j'appercois, c'est un vieux jean slim gris, surmonté d'un T-shirt blanc légèrement déformé, et de cheveux blonds en bataille. Sur le coup, je n'en crois pas mes yeux. Mon frère m'apercoit, et me fait un sourire qui ne me fait pas douter une seconde de plus. C'est Julien. Si je m'y attendais à celle là ! Je referme le rideau rapidement. Julien. Chez Giselle. C'est pas possible !
- Julie, tu t'es perdu dans ta chemise ou quoi ?! lance la voix ironique de mon frère.
Celui là, je vais lui faire bouffer ces epadrilles... Tant pis, faut bien que je sorte. Je pousse lentement le rideau, et avance tête baissée vers le miroir. Je me fous complètement si le T-shirt me va bien, mais c'est la seule chose censée que j'ai trouvé à faire. Je m pousse légèrement pour pouvoir appercevoir mon frère qui discute toujour avec les deux Nîmois. Il fait un vague signe de tête vers moi, et Julien se retourne. Je croise ses yeux dans la glace. Je tourne la tête.
- Viens me montrer ton T-shirt, dit mon frère.
Là, pas moyen d'éviter la confrontation. Je respire un grand coup et m'avance vers eux.
- Il est un peu petit non ?! je dis histoire de me détendre.
Mauvaise idée. J'ai trois paires d'yeux qui reluquent le vêtement. Julien me sourit.
- Non, il te va bien.
- M... merci.
Et là, ce qui devait arriver arriva : je sors mon éternel sourire nerveux, bouche fermée et yeux plissés. Mon frère toussote, je lui lance un regard noir. Je tourne les talons et me réfugie à nouveau dans la cabine. Tout en me changeant, je tend l'oreille pour percevoir la conversation qui se tient dans la boutique. Mais je ne comprend que des bribes de phrase.
- ... Lozère... Dig Up Elvis... Bac... Quézac...
Je les entend rire. Mauvais signe. Je sors de la cabine. Mon frère a laissé Marmouzet et Julien discuter ensemble, et s'approche de moi en souriant.
- T'étais aussi rouge qu'une tomate !
- Oh, c'est bon, c'est pas drôle !
Il m'attrape le T-shirt, le tend à Marmouzet et paye rapidement.
- Bon, ben on va vous laisser... Bonne journée !
- Merci d'être passé ça fait vraiment plaisir. Vous revenez quand vous voulez.
- Pas de soucis ! Et puis bon courage pour la suite... ajoute mon frère en tendant la main à Julien.
Mais qu'est ce qu'il fait ! Il se démonte pas ! Julien lui serre timidement la main. Marmouzet m'adresse un signe de la main accompagné d'un "et encore bravo pour ton bac !" auquel je répond par un petit "merci" presque inaudible. Je prend mon courage à deux mains et ajoute un "au revoir" tout aussi retentissant à Julien, qui a déjà tourné la tête.
- Allez viens, on file, on va pas les embêter plus longtemps.
Mon frère m'attrape par la manche et me traine dehors. A travers la vitrine, je crois distinguer une main aux ongles rongés m'adresser un petit signe. Mais peut être ai-je rêvé...
12 décembre 2007
Le dos
LE DOS
A quoi tournes-tu le dos Julien Doré ?
As tu peur du passé, des erreurs, des regrets ?
Ou d'être regardé, aimé, critiqué, jugé ?
As tu peur de perdre ceux qui comptent, d'oublier ?
Peur de dévoiler, de laisser transparaître un visage caché ?
As tu peur des blessures, as tu peur de lutter ?
Cesse donc de porter cette inutile croix,
Et jette un simple coup d'oeil derrière toi :
Regarde ceux qui sont toujours là, pour lesquels tu te bas,
Affronte ceux qui sont arrivés, qui te porte bien plus que tu ne le vois,
Accueil ceux qui viendrons, ils seront bien nombreux, crois moi.
02 novembre 2007
Célèbre (part II)
Je suis sur un petit nuage. Je crois que là, tout de suite, si on venait m’annoncer une nouvelle déprimante à souhait, ça ne me ferait aucun effet. Je suis perdue dans mes pensées, je pense et repense à cette soirée. LA soirée. C’était magique, parfait… Je pourrais me perdre en adjectifs plus beaux les uns que les autres, je ne pourrais pas décrire ce moment si particulier. Quand on s’est embrassés. Quand il m’a déposée chez moi. Ce regard qu’il m’a lancé lorsque je lui ai dit bonsoir… Magique.
Tellement que je rêvasse comme une gamine en marchant dans la rue. C’est la première fois depuis un moment que je sors de chez moi ainsi, en pleine journée, pour profiter du soleil. En fait, pas mal de choses ont changé pour moi ces derniers temps. Je me suis remise à lire et à regarder des films, j’ai décoré un peu mon appart’… Je ne sais pas, comme si quelque chose m’avait donné envie d’exister. Quelque part dans ma tête, une voix me souffle que Julien n’y est pas étranger. Et quelquefois, j’ai envie de la croire.
Il fait un peu froid, je croise mes bras contre ma poitrine. Je me demande ce qu’il peut bien faire. Est-ce qu’il est chez lui ? Est-ce qu’il est en studio ? J’ai envie de l’appeler. Mais je ne le ferai pas, parce que je n’ai aucune raison de le faire. J’enfonce un peu plus mon portable dans ma poche. Il y a pas mal de monde pour un après-midi aussi gris dans les rues de Paris. Je traîne et traîne encore, un léger sourire sur mes lèvres, une certaine envie de liberté, d’insouciance qui flotte autour de moi. Je pose mon regard au hasard, sur des visages, sur des vitrines, sur des affiches… L’une d’entre elles m’interpelle. Je m’approche un peu, lis le titre du magazine dont elle représente la couverture. Un navet de journal people… Avec Julien en couverture.
Je m’approche encore un peu pour lire le titre. « Julien Doré : il a craqué pour une star montante de la TV ! » Mon cœur semble se renverser. Julien, avec une animatrice ??? On ne distingue pas bien le visage de la fille en question sur la couverture, et ma curiosité me pousse à en savoir plus. J’achète le magazine (honte à moi), et, les mains tremblantes, je l’ouvre lentement à la page qui m’intéresse. Et là, c’est le choc : c’est moi. La fille, c’est moi. Je nous vois tout les deux attablé à la terrasse de Montmartre (« Les deux amoureux se dévorent du regard »), lui me donnant une tape dans le dos (« Caresse furtive en plein milieu du repas »), ou encore nous deux nous embrassant sous le lampadaire (« Julien, romantique ? Il faut croire… »). L’article décrit dans les moindres détails notre soirée, le journaliste enjolive, exagère. Il me décrit comme « la future Florence Forresti », ne manque pas déloge à mon égard... Mon cœur arrête de battre. Je suis prise de panique. Là, j’ai une bonne raison d’appeler Julien.
Je cherche son numéro dans mon répertoire, tape sur le petit téléphone vert. Sonnerie. Il ne répond pas. Je ne laisse pas de message. Je marche un petit peu dans la rue, la tête me tourne, j’ai l’impression que tout le monde me regarde bizarrement. J’appelle encore. Cette fois, on refuse mon appel. Je ne comprends pas. J’accélère le pas, rappelle encore et encore. Toujours le même scénario. Puis, je finis par entendre une voix féminine à l’autre bout du fil.
- Allô ?
- Oui, bonjour, excusez moi, je voudrais parler à Julien s’il vous plaît.
- C’est de la part de qui ?
- Marion.
- … Il ne souhaite pas prendre votre appel.
- Quoi ? Mais il faut absolument que je lui parle ! S’il vous plaît !
- Ce n’est pas moi qui décide mademoiselle…
- Passez-le moi.
- Je regrette mais…
Je raccroche. Mais je rêve, il ne veut pas me parler ! J’ai le nerf en pelote. Je respire un grand coup. Mon téléphone sonne. C’est lui.
- Allô Julien ?
- Oui…
- Mais qu’est-ce qui t’a pris de ne pas vouloir me parler ! Je me suis imaginé les pires choses…
- Tu peux.
- Quoi ?! Je ne comprends pas…
- Tu fais semblant de ne pas comprendre, nuance.
- Mais de quoi tu parles ?
- Tu as vu les journaux ?
- Oui, justement, c’est pour ça que je t’appelle.
- Arrête de jouer à ce petit jeu Marion, ça ne marche pas.
Sa voix est froide.
- Je sais très bien que c’est toi.
- Moi quoi ?
- Toi qui les a prévenus. Qu’on serait là-bas.
- Mais qu’est-ce que tu racontes !!! Tu es en train d’insinuer que…
- Que tu t’es fait de la pub en m’utilisant ! Mais comment j’ai pu être aussi con !
- Julien, tu te trompes, je te jure que…
- Arrête. J’aurais du m’en douter. Vous êtes vraiment tous pareil dans ce milieu. Y a que l’argent et la célébrité qui vous intéresse…
- Mais non !
- Ne m’appelle plus. Efface mon numéro de ton portable. Plus de mail non plus. Rien.
- Julien !
- Je ne veux plus entendre parler de toi, c’est clair ?!
Il raccroche.
Je viens de retomber violemment de mon petit nuage.
Mon téléphone n’arrête pas de sonner. Mais ce n’est jamais la bonne voix que j’entends dans l’écouteur.
- Oui mademoiselle Duvauchel ? Mr Martin du magazine Gala…
- Bon, écoutez-moi bien : je n’ai rien à dire, OK ??? Laissez-moi tranquille !
Des demandes d’interviews, des fans de Julien complètement hystériques qui m’insultent… La peur me prend à chaque fois que mon portable vibre. J’ignore comment tout ces gens ont eu mon numéro. Mai à vrai dire, je m’en fiche. Ils peuvent me pourrir la vie autant qu’ils le veulent, ils ne feront jamais aussi bien que les derniers mots de Julien. « Je ne veux plus entendre parler de toi, c’est clair ?! » Ils résonnent encore dans ma tête. J’ai bien essayé de lui envoyer un mail pour m’expliquer… Mais il n’y a pas répondu. Il m’a supprimée de sa liste d’amis sur myspace. Manifestement, il n’a plus envie d’avoir aucun contact avec moi.
Je crois que je n’ai jamais autant détesté quelqu’un. Comment peut-il croire une seule seconde que j’ai monté tout ça pour me « faire de la pub » ? Je me rends compte qu’en fait, il ne me connaît pas, que je ne le connais pas. Pourtant, j’avais l’impression que… J’essuie une larme d’un revers de main, et je me re-concentre sur mon écran d’ordinateur. Une chronique à écrire. Mais vraiment pas le cœur à travailler.
On frappe à la porte. Mon rédac’ chef entre, un grand sourire accroché aux lèvres.
- Bonjour ! dit-il d’une voix joviale. Ca va ?
- Ca va…
- T’as une petite mine…
- J’ai le moral à zéro…
- Et bien, j’ai la solution à ton problème ! Le big boss vient de m’appeler. Un producteur a pris contact avec lui. Il veut te produire.
Je relève la tête brusquement vers lui. Me produire ? Un spectacle ? Les idées fusent dans ma petite caboche à une vitesse folle.
- Qu… Quoi ?
- Tu as bien entendu.
- Mais… il t’a dit pourquoi il… il voulait me produire ?
- Il a dit que tu l’intéressais… Il veut que tu le rappelles dans la journée.
Mes idées s’arrêtent d’un seul coup. Tout ça, c’est trop beau pour être vrai. Personne ne m’avait contacté avant. Et je ne vois pas pourquoi on aimerait me donner ma chance maintenant. Enfin, si, je vois trop pourquoi. Le magazine. Julien.
- Ce n’est pas la peine. Je n’accepte pas.
- Mais… Mais pourquoi ? me demande mon rédac’ chef, affolé.
- Parce que je n’ai pas envie de devoir quoique ce soit à cette couverture de merde !
Mon boss se redresse, se racle la gorge.
- Tu devrais y réfléchir.
- C’est tout réfléchi. C’est non.
- Mais voyons, tu attends ça depuis des années !!!
- Je sais… Mais… Je veux le mériter, tu comprends ?
- Oui…
Il me sourit, et juste avant de sortir, passe la tête dans l’entrebâillement de la porte.
- Je viens de recevoir une invit’ pour le lancement du CD de Julien…
- Ah, c’est cool…
- C’est une invit’ pour deux…
- Et alors ?
- Tu peux venir si tu veux…
- Non.
- Bon, je reformule ma phrase. Tu es obligée de venir.
Et il referme la porte derrière lui.
Je n’ai fait aucun effort pour la tenue, je ne me suis même pas maquillée. Mon boss a poussé un soupir qui en disait long sur sa consternation. Oui, je sais, c’est très puéril comme réaction, mais en même temps, je n’ai pas la tête à passer des heures devant un miroir pour les beaux yeux d’un mytho parano.
- Allez, souris un peu, on dirait que je te traîne à un enterrement… me dit mon rédac’ chef en tendant son invitation à l’armoire humaine qui sert de videur.
- On n’en est pas loin…
- Mais qu’est ce qu’il t’a fait pour que tu le haïsses autant ?!
- …
- OK, j’ai compris, pas de question.
On pénètre dans la petite salle de concert qui a été louée pour l’occasion. Beaucoup moins VIP que la dernière soirée où je suis allée. On n’a pas invité n’importe qui, on ne mange et ne boit pas n’importe quoi. Finalement, je ne me sens pas trop à l’écart…
- Voilà, je suis venue ! je dis en tournant les talons. Bonne soirée !
- Hop hop hop, reste là ! Je suis ton patron, non ?
- Euh… oui. Et alors ?
- Alors considère cette soirée comme une réunion de travail. Obligatoire.
Je lui jette un regard outré, il me répond par un sourire.
- Allez, viens… Faut qu’on aille saluer notre hôte.
Il me traîne à travers la foule. On ne met pas longtemps à repérer où se trouve Julien : une meute de journalistes l’entoure, tout micros et appareils dehors. J’arrive à peine à le distinguer au milieu de cet attroupement.
- On va attendre que ça se calme…
- Ou pas.
- Oh, arrête un peu, tu vas finir par me gâcher la soirée !
- Tant mieux, on partira plu vite…
- Ah, ça y et, ils le lâchent !
- Eh bien moi aussi je te lâche ! Ciao !
- Marion !!!
Mais sa voix se perd au milieu du crépitement des appareils photo.
Les heures passent lentement. Très lentement. Et je n’ai pas vu le bout du nez de Julien. Par contre, beaucoup de « people » viennent me saluer, m’adressent des petits signes de loin. Il y a même un jeune et charmant acteur qui me tape la causette depuis un petit moment. Charmant, certes, mais un petit peu lourd. Assez mégalo. Je lui souris bêtement, cherche une excuse pour m’échapper... « Je suis désolée, mais il faut vraiment que j’aille aux toilettes… Mais je reviens ! » Ca passe. Il m’adresse un sourire ultra bright et je me faufile jusqu’aux WC.
Je soupire de soulagement, je me passe un peu d’eau sur la figure. La tête penchée vers le fond du lavabo, j’ai les idées en vrac, Je me masse doucement les tempes.
- Mais qu’est-ce que je fais là…
- J’allais te poser la même question.
Je relève brusquement la tête, et je croise le regard bleu électrique de Julien dans le miroir. Les sourcils froncés, les bras croisés, il semble fâché. Je fais volte face.
- Alors ? me demande t-il sèchement.
- Alors quoi ?
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- C’est mon boss qui m’a invité…
- Et tu ne sais pas dire non ?
- Je n’ai pas pu dire non, nuance.
Un silence. Il me semble un peu troublé, il baisse même les yeux un petit moment. Je bouillonne. Il est encore plus beau quand il est en colère.
- Je peux te poser une question ?
- Non.
- Le mec avec qui tu parlais tout à l’heure… C’est qui ?
- C’est le nouveau pigeon que j’utilise pour me faire de la pub !
J’ai dit ça en m’avançant brusquement vers lui. Son visage se détend d’un coup, il semble surpris, mis à nu. Il n’y a plus de haine dans ses yeux, plus de rancœur. De la tristesse. De la gène.
- Laisse-moi passer.
Il ne bouge pas. On est face à face, les yeux dans les yeux.
- Marion… Je…
- Tu vas dire quoi ? Que tu es désolé ? Que tu t’es trompé ? Ca ne sert à rien.
- Ecoute…
- Je n’ai pas envie de t’écouter. Si tu veux savoir, moi non plus je ne veux plus jamais entendre parler de toi.
Il s’avance un peu plus, pose sa main sur mon bras.
- Ne dis pas ça…
- Et toi, tu ne l’as pas dit peut-être ? je crie en me dégageant.
- Je…
- Tu t’imagines que j’ai refusé un spectacle à cause de toi ?! A cause de ce que tu pouvais penser ? C’était mon rêve !
Je me mets à chialer comme une gamine. Il me regarde, semble vraiment mal à l’aise.
- Je ne suis pas aussi forte que toi. Je me suis laissée bouffer par le système, parce que j’ai cru que je pourrais faire ce que je voulais. J’y ai cru. Et maintenant, regarde ce que je suis devenue ? Une loque, un pantin !
- Non, tu…
- Je me fiche de tout ce que tu vas me dire Julien. J’en ai rien à faire. Je ne suis sûrement pas assez bien pour toi, hein ? Je ne suis qu’une pauvre sotte à qui l'on fait dire n’importe quoi… Et puis…C’est sûr que je ne ressemble pas aux top model avec qui tu fais la une des magazines d’habitude…
- Ca n’a rien à voir !
- Au contraire.
Je m’essuie doucement les larmes qui continuent de couler tout doucement sur mes joues. Il a un geste vers mon visage, puis se ravise.
- Marion…
- Tu devrais y retourner. Ils t’attendent.
Il reste immobile. On se regarde pendant de longues minutes. J’ai l’impression qu’il me voit vraiment, telle que je suis, réelle. Je tremble à chaque fois que ses yeux descendent vers ma bouche. Puis je finis par aller m’enfermer dans les toilettes. Je ramène mes pieds devant moi, et j’attends. Et je finis par entendre la porte se refermer.
J'ai caché tout mes CD, j'ai décroché tout mes tableaux du mur. La Marion transparente, inexistante, est revenue. Assise dans mon canapé, je me fais violence pour ne pas m'endormir. Une semaine que je ne sors pas, je ne vais même pas travailler. « Je suis malade » ai-je dit à mon patron. Il ne m'a pas crue, je le sais. Mais il n'a rien dit. Au moins quelqu'un qui a l'intelligence de se taire.
Je tends le bras vers la télécommande, et j'allume le petit écran noir juste devant moi. Une émission choisie au hasard. Je la vois sans la voir, je ne fais pas attention aux sujets abordés, aux rires des invités. J'ai l'impression que mon esprit ne fonctionne plus. Qu'il est resté dans les toilettes de cette salle de concert, ce soir-là. Qu'il est resté dans les yeux de Julien. Et voilà, rien qu'en pensant à ça, je me remets à pleurer comme une madeleine. J'attrape le paquet de mouchoirs que j'avais posé là, au cas où. Je m'essuie délicatement les yeux, et constate les dégâts en voyant les traces de mascara noires et mouillées. Je jette le paquet de mouchoirs à l'autre bout de la pièce. Je suis pathétique.
Mais le plus pathétique, c'est ce que je vois sur mon petit écran de TV : un regard bleu délavé, un sourire timide, des gestes maladroits. Julien. L'animateur lui pose des tas de questions que je n'entends pas. Je reste là, bouche bée, incapable de changer de chaîne, d'éteindre la TV ou simplement de fermer les yeux. L'animateur a soudain un rictus inquiétant. Je tends l'oreille.
- Il y a quelques semaines, on vous a vu au bras d'une des chroniqueuses d'une émission diffusée sur une chaîne concurrente... Et aujourd'hui, le magazine Public annonce votre rupture. Vous êtes dur avec les femmes Monsieur Doré...
Il ne répond pas tout de suite. Et moi, je suis pendue à ses lèvres.
- Non. Maladroit, c'est tout.
- Maladroit ?
- Oui.
- Voilà qui est étonnant... Vous paraissez si sûr de vous...
- Paraître. C'est exactement le mot.
Il regarde fixement la caméra. Comme s'il s'adressait à moi. Mon coeur se serre, mon ventre se creuse. Sans m'en rendre compte, j'attrape mon portable, et je tapote rapidement un message.
« Je suis vraiment désolée pour l'autre soir. Je ne voulais pas te parler comme ça. Mais j'avais besoin que ça sorte, parce que c'est ce que je pense. Je ne suis pas le genre de fille qu'il te faut. Tu mérites cent fois mieux. Sur ce, je ne t'embêterai plus. J'efface ton numéro. »
J'envoie le tout à Julien avant même de penser à ce que je suis en train de faire. Je regrette déjà. J'attends péniblement que mon téléphone sonne pour m'annoncer qu'il a reçu le message. Mais c'est dans mon écran qu'une sonnerie retentit.
- Oh, excusez-moi, je viens de recevoir un SMS... dit la voix de Julien.
Je lève les yeux vers ma TV. Je le vois sortir son téléphone de sa poche, tapoter sur son clavier. Je n'avais pas vu le petit « En direct » scotché en haut de l'écran, à gauche. Je me mords la lèvre le plus fort possible. Il lit le contenu du message, il a l'air touché.
- On ne vous dérange pas trop Monsieur Doré ? demande l'animateur d'un ton ironique.
- Non, non... Ca vous dérange si je réponds ?
- Mais allez-y voyons ! Au point où on en est...
Julien lui sourit, regarde fixement son clavier, puis écrit quelque chose. Il relit attentivement son message, puis ferme son clapet.
- Voilà, c'est fait.
- C'était une admiratrice ? Demande l'animateur.
- Non, pas vraiment.
Il sourit vaguement. Je sens mon portable vibrer entre mes mains. J'ai peur d'ouvrir le message. Mais je le fais quand même.
A l'intérieur, une seule phrase. Une citation.
« Ce n'est pas parce qu'un chose est belle qu'on la désire, mais c'est parce qu'on la désire qu'elle est belle... »
Un billet pour une pièce de théâtre. C'est ce que j'ai trouvé sur mon bureau ce matin. La secrétaire n'a vu personne entrer, mon boss a fait mine de ne rien savoir. Une adaptation d'une pièce de Pic. Il n'y avait rien d'autre dans l'enveloppe.
Comme je n'ai rien de mieux à faire, je me rends au théâtre. Il n'y a pas beaucoup de monde, la salle est même presque vide. Je m'assois à la place indiquée sur mon billet, et j'attends. Qui exactement, je ne sais pas. Le noir se fait lentement dans la salle. Le rideau se lève sur un décor neutre. La pièce commence. C'est toujours la même chose lorsque je viens au théâtre : j'ai l'impression de voir ce pour quoi j'existe. Ce pour quoi je suis faite. Je vis les choses en même temps que les comédiens. Je ressens leurs répliques, je ressens leurs déplacements. Par moment, je ferme les yeux pour mieux profiter du texte. Savourer les paroles. Lorsque le rideau se ferme, j'applaudis à tout rompre. J'ai des larmes plein les yeux, le coeur enjoué, et un grand sourire sur les lèvres. J'ai oublié pendant près de deux heures le vide de ma vie. Voilà ce qu'est le théâtre. Une façon de combler ce vide.
Je traîne un peu dans la salle, profitant de l'ambiance qui y règne encore. Mais je ne suis pas seule. J'aperçois quelqu'un qui m'observe du fond de son fauteuil. Je baisse les yeux, et je sors lentement du théâtre. La rue est froide et vide. Seulement éclairée par un vieux lampadaire. Je respire un grand coup. Je n'ai pas envie de rentrer.
- Excusez moi...
Je me retourne. Ce regard, je le connais trop bien. Pourtant, il est différent. Il me sourit.
- Je ne fais jamais ça d'habitude mais... ça vous dirait de venir boire un verre ?
Je ne comprend pas. Il s'avance un peu, toujours ce petit sourire aux lèvres.
- Je comprendrais si vous n'acceptez pas...
- Euh... C'est que... Je n'aime pas trop traîner avec des inconnus...
- Je ne suis ni psychopathe, ni Don Juan. Ca vous rassure ?
- Oui, je dis en riant doucement. Je vous suis.
Il commence à marcher le long du trottoir. On ne parle pas. Je cale mes pas sur les siens, au même rythme. On s'arrête devant une porte d'immeuble, il y tape un code. Je l'interroge du regard, il se contente de sourire. Il me fait signe d'entrer, de monter les escaliers. Je grimpe les marches une à une, il me suit. Il s'arrête sur un palier, ouvre une porte, entre. Je franchis le seuil.
- C'est un peu direct pour une première rencontre, non ? Je demande en haussant les sourcils.
- C'est vrai... Je suis peut être un peu Don Juan finalement...
Il me sourit, me fait signe de m'asseoir.
- Je vous sers quoi ?
- Un kir royal.
Il disparaît quelques instants dans la cuisine. Son appart' ressemble à un magasin d'instruments de musique. Des guitares, un synthé... Des bouquins entassés. Ca lui ressemble assez. Il finit par réapparaître, deux verres dans les mains.
- J'ai sorti le grand jeu : Champomy.
- Champomy ? Mais vous êtes fou ? Je ne vais pas être en état de rentrer...
- Vous n'aurez qu'à rester ici alors...
Il ne rigole plus. Il porte son verre à ses lèvres, je fais de même, et je fuis son regard. Ma gorge se serre un peu.
- Je peux vous poser une question ? me demande-t-il en posant son verre sur la table.
- Allez-y...
- Vous aimez les hommes maladroits ?
Je lève les yeux vers lui. Il pose doucement sa main sur la mienne.
- Je... oui. Enfin, pas quand ils le sont trop souvent.
Je retire ma main. Il baisse les yeux.
- Et moi, je peux vous poser une question ?
Il ne répond pas.
- Vous aimez les femmes un peu perdues ?
- Oui...
- Et les carrément paumées ?
- Aussi...
- Et celles qui ne s'aiment pas ?
- Celles là, ce sont mes préférées...dit-il en levant les yeux vers moi.
Je lui souris. Il repose sa main sur la mienne. Cette fois, je ne bouge pas.
- On peut arrêter de jouer maintenant ? Souffle-t-il timidement.
- Si tu veux... Mais j'aimais bien ton petit côté Don Juan...
Il rit. Il se lève, marche un peu dans la pièce.
- Ecoute, je suis vraiment désolé pour tout ce que je t'ai dit. C'était bête et...
- Finalement, tu ne veux pas qu'on continue à jouer ?
Il s'arrête. Je me lève, m'approche doucement de lui.
- Je ne veux pas d'excuses Julien... Je t'ai déjà pardonné.
- Ah bon ?
- Oui, je sais, je suis une fille facile...
Il sourit, porte sa main à ma joue. J'ai un petit mouvement de recul.
- Qu'est ce qu'il y a ? me demande t-il en posant ses grands yeux bleus sur moi.
- Je... Je ne comprends pas.
- Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?
- Pourquoi moi ? Pourquoi pas une des créatures de rêve qui te tourne autour ?
- Parce que je suis un homme qui aime la réalité. Les choses vraies. Et parce que je te trouve cent fois plus belle que n'importe laquelle des mannequins que tu pourras me citer.
- Même Adriana Karembeu ?
- Elle est moche...
Je ris. J'attrape sa main, la dépose sur ma joue. Il se laisse guider. Je ferme les yeux. Il me prend dans ses bras, j'embrasse sa nuque, juste là où sa barbe de quatre jours commence.
- Fais gaffe, on va nous prendre en photo... me murmure-t-il dans le creux de l'oreille.
- Pas à l'intérieur...
- J'ai laissé la fenêtre ouverte exprès.
- Tu es fou !
- Sûrement un peu...
Il passe sa main derrière mon cou, me guidant jusqu'à ses lèvres. Jamais on ne m'avait embrassée comme ça. Jamais on n'avait été aussi tendre. Lorsqu'il se détache de moi, j'ai l'impression que quelque chose a changé. Je passe ma main le long de son torse, soulève son T-shirt.
- Ca te dérange d'apparaître à moitié nu dans Voici ? Je lui demande.
- Non... Si c'est la même chose pour toi.
Il détache les boutons de mon chemiser un par un. Il s'applique. Je le regarde, amusé. Puis il le fait délicatement tomber sur le sol.
- Tu sais quoi ? Me souffle t-il.
- Dis moi...
- C'est la première fois que j'ai envie de tomber amoureux...
Je suis un peu surprise, et surtout très émue. Il le vois, embrasse mon épaule.
- ... Si c'est pas déjà fait.
Il plante une nouvelle fois son regard dans le mien. Je me vois dans ses yeux. Et pour la première fois... je me sens belle.
Célèbre (part I)
Je ne suis pas ce qu'on pourrait qualifier de "célèbre". On ne me demande pas d'autographe, on ne prend pas de photos de moi, et je ne me retrouve pas dans les magazines people tout les lundis. Non, je ne suis pas une célébrité. Je suis simplement quelqu'un qui a une petite chronique dans une émission de télé qui passe très tard dans la soirée. De temps en temps, les gens s'arrêtent dans la rue, me dévisagent et se demandent quelque chose du genre "Je l'ai pas déjà vue quelque part ?". Mais ils ne se souviennent pas de mon nom. Pour eux, je suis juste "la petite rigolote qui passe chez Untel". Comme si je n'existais pas de façon concrète. Dans l'univers médiatique je veux dire. Mais je ne m'en plains pas.
J'attends nerveusement mon tour, planquée dans les coulisses du tout petit plateau TV sur lequel je me retrouve chaque semaine. L'animateur parle de façon très fluide, merveilleusement aidé par ses fiches et les coupures au montage. Il demande un verre d'eau, une retouche maquillage. Comme d'habitude, il ne sourit pas, ne dit rien aux techniciens qui se mettent en quatre pour lui. Ca ne me choque même plus. Un cameraman me fait signe de me préparer à entrer. Je respire doucement, me prépare à rentrer sous les projecteurs. A mettre mon masque de scène. J'accroche un sourire à mes lèvres, je serre dans ma main mon papier où sont inscrites toutes les répliques méticuleusement préparées dans la journée. 5, 4, 3, 2, 1...
- STOP ! On n'a pas lancé la musique ! crie une voix sur le plateau.
L'animateur se lève, bouscule quelques personnes et disparaît dans les coulisses. La tension retombe. Je sais que l'enregistrement ne sera pas fini ce soir. Une assistante entre dans la loge de l'animateur, de grands cris se font entendre. Elle en ressort quelques minutes plus tard, impassible, et nous annonce qu'en effet, on arrête pour ce soir. Chacun retourne à ses occupations, moi, je retourne dans la petite loge qui m'a été désignée d'office. Aucun objet personnel, aucune photo, rien qui puisse laisser croire que cette petite pièce m'appartient. Le miroir est couvert. Trop dur de devoir se regarder en face chaque soir. Je ne me reconnais pas.
Mon sac sur l'épaule, je ferme la loge et sors du bâtiment. Personne ne me porte la moindre attention. Transparente dans un monde superficiel. C'est le comble. Dehors il fait à peine encore jour, les gens rentrent paresseusement chez eux. Moi, je n'ai pas envie de rentrer. Je flâne dans les rues, je regarde passer des femmes, des hommes anonymes. Je leur cherche un prénom, une vie, un but. Je leur invente ce que moi je n'ai pas. Je traîne ainsi pendant des heures, je me laisse surprendre par la nuit. Les pieds traînant sur le trottoir, mes yeux fixant mes pieds, je marche lentement, je prends mon temps. Je redoute la solitude. Mais il faut bien rentrer à un moment ou à un autre. Je pousse la lourde porte du vieil immeuble dans lequel j'habite.
Mon appartement est pratiquement vide. Le strict minimum. Aucun tableau, aucune décoration. Aucune vie. Il reflète assez bien mon état intérieur. Je jette mon sac dans un coin du minuscule salon, je pousse la porte de la chambre et me laisse tomber sur le lit. Je regarde un instant le plafond, je songe à tout ce que je n'ai pas, aux misérables choses que j'ai. Des milliers de personnes rêvent de bosser à la TV, de côtoyer les stars et de briller sous les projecteurs. Moi aussi j'en ai rêvé. Mais en vrai, les projecteurs ne brillent pas tant que ça. L'envers du décor est sombre, calculateur et froid. Tout n'est qu'argent, marchés et contrats. La désillusion fait mal, puis on n'y fait plus attention. Ce milieu me bouffe, me ronge. Des mois que je bosse sur cette émission, que l'on m'a créé un personnage qui n'est pas le mien. Ils avaient besoin d'une potiche pour faire rire de sa propre bêtise. Ils l'ont trouvée.
J'étais exactement ce qu'ils recherchaient : naïve, un physique banal, quelques kilos en trop. La parfaite française moyenne. Je suis la représentation parfaite de la "France d'en bas". Je suis là pour faire rire de la pseudo ignorance de ces gens là. Ca me dégoûte. Mais je n'ai pas le choix. Je rêvais d'être comédienne, je le suis. Mais pas tout à fait le genre que j'espérais.
Le sommeil me rattrape plus vite que je ne l'aurais pensé. Il emporte avec lui mes soucis, mes complexes et mes doutes. Un instant de répit. Même si demain, ils reviendront, encore et toujours.
Le réveil sonne au milieu d'un rêve trop beau pour être honnête. J'écrase une main lourde dessus, jette un coup d'oeil dehors. Il fait gris. Pratiquement comme tous les jours à Paris. Je me lève, traîne sous la douche brûlante, enfile une tenue sagement pendue dans mon placard, bois mon café en vitesse. Il est déjà presque 11h quand mon téléphone se met à sonner.
- Oui ? je dis d'une voix monocorde.
- Marion ? C'est moi.
Moi étant mon employeur, rédacteur en chef de l'émission pour laquelle je "travaille". Peut-être la seule personne qui ne tire pas continuellement la tronche dans ce milieu.
- Salut...
- Dis-moi, tu peux être au studio cet aprem ? On reprend l'enregistrement...
- Oui, bien sûr.
Qu'est-ce que j'aurais de mieux à faire de toute façon ? Il me remercie, me demande comment je vais. Mal, mais je réponds « bien ». Il raccroche. Je repose mon téléphone sur la table.
Il n'y a rien à la TV à cette heure-ci. De toute façon, ça n'arrive même pas à me vider la tête de regarder l'écran sans voir ce qu'il y a dedans, puisque de toute façon, la magie du tube cathodique s'est envolée il y a longtemps. J'attrape un bouquin, mes yeux parcourent les lignes d'une façon presque automatique. Si on me demandait de quoi parle la dernière phrase que je viens de lire, je ne saurais pas le dire. Ca fait des mois que je ne suis pas allée au cinéma, que je n'écoute plus de musique, que je ne lis qu'à moitié les bouquins que l'on m'offre... J'ai cessé de vivre. Mon boulot me bouffe, je le sais bien. Je ne sors plus non plus. Je ne fais rien, à part broyer du noir toute la journée, pour quelques minutes derrière une caméra. Un papillon qui s'est brûlé à la lumière des projecteurs.
15h. Je sors de chez moi, marche rapidement dans les rues sans lever la tête. Quelques chuchotements sur mon passage, je ne me retourne pas. Un taxi, "Aux studios de France 2 s'il vous plaît", les immeubles qui défilent à travers la fenêtre. On s'arrête, je tends un billet au chauffeur. Il me sourit. J'aimerais faire de même.
Le producteur de l'émission m'attend, me demande si tout va bien sans grande conviction, me donne mon texte qu'il a modifié. J'ai une heure pile pour l'apprendre. Je file dans les couloirs que je connais par coeur, pose mes affaires dans ma loge, salue quelques têtes connues. Je vais direct au maquillage, je ferme les yeux quand on m'applique le fond de teint. Petits coups de pinceau, je reprend mon texte pendant que la coiffeuse s'occupe de mes cheveux. C'est consternant, encore une fois. Ils me font vraiment dire n'importe quoi. J'apprends mon petit speech très vite, puis je file m'enfermer dans ma loge en attendant que l'on vienne me chercher.
Une demi-heure plus tard, un technicien frappe à ma porte, m'annonce que c'est bientôt à moi. Je traverse les coulisses en le suivant, reprends exactement la même position qu'hier. 5, 4, 3, 2, 1... Je rentre sur le plateau. Les projecteurs m'aveuglent un peu, la musique est assourdissante, les faux applaudissements recouvrent le tout. L'animateur me salue comme si on était de vieux amis, alors qu'il ne m'a pratiquement jamais adressé la parole. Je m'assois à ma place, et je fais rapidement le tour de la table : des gens que je ne connais pas du tout, très mal à l'aise. Des stars habituées au show et qui jouent à la perfection la carte de la détente. Et au milieu de tout ça, un mec blond que je n'avais jamais vu avant. Il joue avec son verre d'eau, ne prête pas la moindre attention à mon arrivée. Lorsque l'animateur me demande de commencer, il me faut deux ou trois secondes pour me détacher du regard bleu qui s'est enfin posé sur moi. Sans sentiment. Vide. Il me sourit. Il a l'air sûr de lui. Je commence à réciter de façon très fluide ce que j'ai appris quelques minutes auparavant. Il ne m'écoute qu'à moitié, regardant le plafond, jouant avec sa chemise. Ca m'agace un peu. On voit qu'il ne connaît pas du tout les codes de la TV. Ou alors, qu'il les connaît trop bien pour les éviter. Ca rigole autour de la table, pas lui. Il me fixe de temps en temps, toujours ce regard presque prétentieux. Lorsque j'ai fini, le présentateur sort une vanne préparée à l'avance, je me force à rire. Le blond me regarde soudainement avec mépris. Puis on me fait signe de m'éclipser.
La pénombre des coulisses. Normalement, je file direct dans ma loge et je m'y enferme. Mais là, je reste pour regarder un peu plus le jeune homme. Il parle avec assurance, ne prend part au débat que si on l'y invite. Je demande à un technicien de qui il s'agit. "Julien Doré, vainqueur de la Nouvelle Star". Ah. Normal que je ne le connaisse pas alors, je déteste ce genre d'émission. Pourtant, il n'a pas l'air d'être un candidat de TV-réalité comme les autres. Il est classe, fin et subtil dans son discours. Étrange personnage.
La fin de l'enregistrement approche. On fait signe à un mec d'installer une guitare dans un coin du plateau. L'animateur annonce que "Julien" va chanter son single "Moi Lolita". Moi Lolita ? La chanson d'Alizée ? "Oui" me confirme le technicien. J'ai envie de rire. Ce mec qui chante cette chanson ? Ca ne colle pas. Pourtant, lorsqu'il joue les premiers accords nerveusement sur sa guitare, quelque chose se passe. Quelque chose d'honnête. Le silence complet sur le plateau, tous les regards posés sur lui. Il chante en fermant les yeux, comme s'il cherchait en lui quelque chose à donner, une émotion particulière sur laquelle il veut se concentrer. J'ai le ventre qui se tord, les larmes qui me montent aux yeux. Ca va faire presque un an que je n'ai pas pleuré. Et mes yeux se mouillent en entendant simplement un mec chanter une chanson de midinette ? Non, ce n'est pas que ça. C'est fort, c'est douloureux. Il s'arrête trop vite, laissant un vide énorme dans toute la salle. Quelques applaudissements, un regard vers les coulisses qui rencontre le mien. Ses yeux bleus ne sont plus froids, ils brillent, ils reflètent la souffrance qu'il éprouve encore après sa chanson. Puis il redevient le garçon arrogant de tout à l'heure, et sort du plateau.
Julien Doré. Ce nom m'obsède depuis plusieurs semaines. Julien Doré... J'ai cherché à en savoir plus sur lui, j'ai tapé son nom sur Google, j'ai écouté sa musique sur Myspace, j'ai lu des articles élogieux dans la presse culturelle, des articles plus mitigés dans la presse people. "Julien Doré est prétentieux". "Julien Doré est un allumeur". "Julien Doré impose sa loi"... En gros, Julien Doré a le melon. C'est aussi l'impression que j'ai eue les quelques minutes où il m'a regardée. Pas un mot, pas un intérêt pour mon travail. Mais lorsqu'il chante, c'est autre chose. On oublie qu'il est orgueilleux ou capricieux. Il nous emporte loin des clichés de la musique d'aujourd'hui.
J'ai honte, mais j'ai tout de même acheté son single. Je suis tombée raide dingue de la version Dig Up Elvis du titre d'Alizée. Le premier morceau de musique que je supporte depuis des mois. Il passe en boucle dans mon petit lecteur MP3 qui était resté dans le tiroir de ma table de nuit trop longtemps.
Lorsque je débarque dans les studios de France 2 ce matin-là, je suis en train de chanter à tue-tête, chose que je ne fais jamais. La secrétaire me regarde les yeux ronds, je lui lance un sourire délibérément forcé. "L-O-L-I-T-A, moi Lolita"... Je ne fais pas attention aux gens que je croise dans les couloirs, je fonce directement vers le bureau du rédac' chef de l'émission. Arrivée devant sa porte, je stoppe la musique, frappe doucement, et entre. Il n'est pas seul. Julien est assis dans un fauteuil, les bras croisés sur son blouson de cuir, un bonnet sur la tête. Très laid le bonnet. Il lève un regard fatigué vers moi, puis baisse presque immédiatement la tête. En plus de se la péter, il est associable. Que des qualités quoi !
Mon rédac' chef vient me saluer, puis il me montre Julien de la main.
- Marion, je te présente Julien Doré, mais il me semble que vous vous êtes déjà croisés...
- Oui, en effet, je réponds en m'avançant timidement vers lui. Bonjour.
Je lui tends la main. Il la regarde pendant un petit moment d'un air méfiant, puis finit par la saisir mollement.
- Bonjour.
Il ramène sa main à lui, la cache à nouveau sous son bras. Il n'a pas l'air très heureux d'être ici.
- Bien, Marion, voilà le programme de la semaine prochaine...
Mon rédac' chef me tend un petit papier où une liste de chose est inscrite à la main. Je le regarde avec des yeux plein d'étonnement. Il se tape la main sur le front.
- Oh, j'ai totalement oublié ! J'ai décidé de ne plus confier la rédaction de ta chronique aux auteurs. Je veux que ce soit toi qui écrive.
Mon coeur fait un énorme bond dans ma poitrine. Ca fait des mois que je n'ai pas été aussi surprise, agréablement parlant. J'attrape le petit papier.
- Mer... merci.
- Ce n'est qu'un essai. Si ce n'est pas concluant, on repart avec les auteurs, OK ?
- OK.
Ma voix est remplie de gratitude. J'ai presque envie de pleurer. Je vois que Julien est sorti de sa léthargie, et qu'il me regarde maintenant avec attention. Son regard semble s'être réveillé. Je remercie encore une fois mon rédac' chef, puis je me tourne vers le jeune homme blond, toujours assis sur son fauteuil.
- Eh bien, au revoir, je dis timidement.
Je lui tends la main. Cette fois ci, il se lève, me la serre vraiment, sans demi-mesure.
- Au revoir, répète-t-il d'une voix différente.
Je lui souris, j'ai l'impression qu'il a envie aussi. Mais il ne le fait pas. Je me dirige vers la porte, et juste avant de sortir, je me tourne une dernière fois vers lui.
- Au fait... j'adore Dig Up Elvis.
Il me regarde, l'air ahuri. Je souris une dernière fois, et ferme définitivement la porte.
Je me demande encore ce que je fais dans ce taxi, engoncée dans cette jupe, avec ces talons aiguilles (qui portent magnifiquement bien leur nom) aux pieds. Je regarde le petit carton d'invitation que je tiens dans la main. La voilà la raison.
Quelques heures plus tôt, mon rédac' chef m'avait fait venir dans son bureau pour que je lui montre ce que j'avais écrit depuis la dernière fois que l'on s'était vus. Il s'était montré très satisfait. "C'est vraiment bon." J'avais rougi jusqu'aux oreilles, mais il n'y avait pas prêté attention. Puis j'ai eu le malheur de poser mes yeux sur la petite enveloppe qui était posée sur son bureau.
- C'est une invit' pour une soirée branchouille pour le lancement d'une marque de vêtement... m'a-t-il répondu sans que je demande la moindre chose.
- Ah bon ?
- Oui... Mais je n'ai vraiment pas le temps d'y aller...
Il avait marqué une pause, puis il s'était levé d'un bond.
- Mais tu peux y aller toi ! Tiens, prend l'invit', ça te fera un peu sortir de chez toi...
Devant son regard presque suppliant, je n'ai pas osé refusé. J'ai attrapé l'enveloppe qu'il me tendait, je l'ai remercié timidement et je suis rentrée chez moi en me demandant si je devais y aller ou pas. Ma curiosité a pris le dessus. J'ai enfilé ma tenue la plus classe, qui ne me va pas aussi bien que je l'aurais pensé, mais tant pis. Un brin de maquillage, un pchitt d'un parfum que je n'avais même encore ouvert, et me voilà partie pour une soirée VIP.
Lorsque je descends enfin du taxi, il y a un monde fou dans la petite rue. Je m'avance maladroitement vers l'entrée du bâtiment, essayant de mettre un pied devant l'autre sans me tordre la cheville. Un mec baraqué est posté devant la porte, et refuse la plupart des personnes qui se pressent pour entrer. Il me regarde de haut en bas. Je lui tends le petit carton, il le regarde à peine et me fait signe de pénétrer dans le couloir derrière lui. Il y a des dizaines de personnes qui sont postées là, à attendre je ne sais quoi. L'une d'entre elle s'avance, me tend les deux bras.
- Euh, désolée, je n'ai pas d'argent...
Elle me regarde les yeux exorbités. Aurais-je fais une gaffe ?
- Votre veste, me dit-elle sèchement.
- Oh, pardon...
Je me dépêche de retirer mon gilet et le pose sur ses bras toujours tendus devant elle. J'accompagne mon geste par un sourire d'excuse. Elle me tourne le dos. La soirée commence vraiment bien...
La suite n'est pas mieux. Il y a un monde fou, tous font semblant d'être des amis de trente ans... Un mec m'accoste sans ménagement, je l'envoie bouler avec la même classe. Je suis seule au milieu de centaines de personnes plus riches les unes que les autres, qui parlent fort et pour dire toujours la même chose : "Oh ma chérie mais tu es so beautiful !". Pathétique. Des caméras se promènent au milieu de la foule, ça sent la promo à plein nez... Je ne sais vraiment pas ce que je viens faire ici. Tout le monde semble si à l'aise... Je ne suis pas à ma place. Je regarde ma montre. A peine une demi-heure que je suis là, et j'ai l'impression qu'une éternité s'est écoulée. Je décide de mettre fin à ce calvaire insupportable maintenant, ou jamais.
Alors que je me dirige vers la sortie, je heurte quelqu'un de plein fouet. Je manque de perdre l'équilibre sur mes élégantes échasses, une main me soutient à temps. Je lève les yeux. Julien.
- Bonsoir, me dit-il en souriant.
- Bonsoir... et merci. Je crois que sans vous, je me serais étalée en beauté.
Il est vraiment très élégant. Une chemise blanche, un gilet sans manche gris, un jean et des chaussures vernies. Beaucoup mieux que le bonnet en laine tout ça. Mais ces beaux habits ne cachent pas les énormes cernes scotchées sous ses yeux et la pâleur de son visage. Il me sourit encore un peu, puis tourne les talons.
Lui non plus ne semble pas très à l'aise au milieu de tout ce monde faussement chaleureux. Il regarde autour de lui nerveusement, cherche des visages connus, se retrouve mêlé à des conversations sans le vouloir... C'est un vrai défilé de célébrités qui s'écoule devant lui : on vient lui serrer la main, lui offrir une coupe, s'extasier en compliments... Il semble touché, mais surtout très gêné. Ce n'est pas le jeune homme impétueux et sûr de lui de l'enregistrement TV. Ce n'est pas non plus le garçon silencieux du bureau de mon rédac' chef. Ce Julien semble plus fragile, beaucoup moins imposant. Les jet-setters les plus branchés de Paris se bousculent pour se faire prendre en photo à ses côtés. Je devine déjà la une des journaux people le lundi suivant. Puis le nuage médiatique s'envole peu à peu, le laissant à nouveau seul, perdu au milieu de ce remue-ménage.
J'hésite d'abord à l'approcher, de peur de l'ennuyer. Mais il me fait presque de la peine, planté juste devant le buffet, sa coupe de champagne à la main. Je m'avance doucement, fais mine de m'intéresser aux différents trucs à manger exposés sur cette longue table. Une fois assez près pour qu'il m'entende, je dis d'une voix forte :
- Tu crois qu'on peut VRAIMENT se servir gratos ?
Il semble un peu surpris, puis il me sourit poliment. Je me poste juste à côté de lui.
- T'as de la chance, ils t'ont filé du champagne...
- Pas à toi ? dit-il d'une voix sincèrement surprise.
- Non. Faut croire que je ne suis pas aussi connue que je le pensais.
Il rit tristement. Son regard est délavé, il semble creux au milieu de ce remue-ménage. Julien Doré a sensiblement perdu de sa superbe.
- Marion... On s'est croisés deux fois dans les locaux de France 2...
- Je me souviens, me dit-il en me tendant sa coupe. Tiens, je te la prête si tu veux.
J'attrape la coupe, trempe mes lèvres dans le champagne. Je sens les fines bulles éclater sur ma langue. Julien me regarde faire. Je lui souris en lui rendant la coupe.
- Merci. Je me sens soudainement plus "people".
Il rit encore, plus clairement cette fois-ci. Il pose la coupe sur le buffet, essaye de mettre ses mains dans ses poches, puis se ravise.
- Je me trompe, où tu te sens aussi déplacé que moi ici ? je demande timidement.
- Non, tu te trompes pas.
- Ah. Je me sens moins seule pour affronter cette jungle de fauves affamés de renommée et de caviar.
Il sourit et s'appuie contre un mur.
- Des fauves, tu peux le dire...
Il semble à la fois contrarié et déçu. Je comprends très bien pourquoi. Je m'appuie contre le mur à côté de lui.
- Je te plains... Vraiment.
Il ne répond pas. J'en ai peut-être trop dit. On passe un moment sans parler, le silence rompu par le crépitement des flashs et le fond musical de très mauvais goût.
- T'aimes vraiment Dig Up Elvis ? finit-il par me demander.
- Ouais...
- T'as écouté sur myspace ?
- Ouais... J'ai même osé quémander votre amitié...
Il se jette d'un seul coup derrière moi, comme pour se cacher. Je me retourne et le regarde d'un drôle d'air.
- Faut que je sorte d'ici.
- Pourquoi ?
- Y a un mec qui arrête pas de me coller aux basques depuis le début de la soirée...
- Viens.
Je lui attrape le bras et l'entraîne vers la sortie. Il regarde derrière lui d'un air apeuré. Lorsque l'on se retrouve dans la rue, c'est lui qui attrape mon bras et me traîne dans un petit bar juste à côté. On s'assoit au fond de la salle, à l'abri des regards. Il se calme un peu, sort un paquet de cigarette d'une des poches de sa veste et en allume nerveusement une. "Non merci" je réponds quand il me tend son paquet. Il fume lentement. Je commande deux bières au serveur. Il finit par parler.
- Désolée de t'avoir privée de cette soirée passionnante.
- Tu ne peux pas savoir à quel point je t'en veux. Surtout que j'ai oublié ma veste aux vestiaires...
- Oh, pardon, je savais pas...
Il semble vraiment désolé. Je ris devant son air de petit garçon gaffeur.
On passe une bonne heure à parler. Des silences parfois. Je le sens intimidé. Je le suis aussi. Puis mon regard se perd sur l'horloge au dessus du comptoir.
- J'avais pas vu l'heure ! Faut vraiment que j'y aille.
Il me regarde me lever sans rien dire. Je lui tends la main.
- Merci pour ce petit after...
- De rien.
Il me sourit, comme pour me dire merci lui aussi. Je tourne les talons. Je sors du bar, une délicieuse impression de légèreté m'envahit. Je me sens bien. Et ça fait des mois que ce n'était plus le cas.
- Marion ? MARIIIION !!!
Je sors brutalement de mes pensées. Mon rédac' chef me regarde d'un air mécontent par dessus mon petit bureau.
- Euh oui ?
- Ca fait une heure que je te bombarde de mails pour savoir où tu en es, et je suis obligé de me déplacer pour constater que tu ne fais rien !!! Mets-toi au boulot enfin ! L'émission c'est demain !
- OK OK, je m'y mets tout de suite !
Il me lance un dernier regard réprobateur, et sort de la petite pièce qui m'est dorénavant réservée. Je clique rapidement sur le souris de mon ordinateur, me connecte à ma boite mail interne... En effet, j'ai une soixantaine de nouveaux messages. Je les efface tous en même temps. Pas la peine de lire la colère de mon patron qui doit monter crescendo à chaque nouveau mail... Je clique vite fait sur Internet Explorer et je file sur myspace. Tiens, un nouveau mail. Je clique sur le petit message rouge, et l'image des Dig Up Elvis apparaît. Je suis un peu surprise, mais j'ouvre quand même le message.
"Salut !
Pas d'autre moyen de te contacter... J'espère que tu vas bien. Je voulais seulement te remercier pour la soirée de vendredi.
Voilà, en espérant que je ne t'ai pas dérangée.
Julien"
Mon petit coeur est fou de joie de lire ces quelques mots. C'est vrai que ça me fait extrêmement plaisir de le lire, ces remerciements... Je clique immédiatement sur "Répondre".
"Salut !
Tu ne me déranges pas du tout. Et c'est moi qui te remercie pour la soirée...
Vive les Dig Up Elvis !
Marion"
J'envoie le tout, et je ferme la fenêtre.
Après m'être battue avec l'inspiration durant près d'une heure, j'ai réussi à pondre une petite chronique pas trop désagréable. Je l'envoie illico à mon rédac' chef. La réponse ne se fait pas attendre bien longtemps. " ". Je souris, et je retourne faire un tour sur ma page myspace. Nouveau message. Je prie pour qu'il soit de Julien. Et Dieu a décidé d'être généreux aujourd'hui.
"En parlant de DUE, on a un p'tit concert de rien du tout prévu la semaine prochaine... Si ça te dir... Julien."
"Si ça me dir ? Mais bien sûr que oui !!! Quand, où, comment ?"
"La flèche d'or, lundi soir 21h. C'est OK ?"
"Ca dépend... J'aurai droit à un pass VIP avec accès aux coulisses après ?"
"Si t'es sage."
"Je le serais. A lundi ! Bizz"
Plus de réponse. Je sautille comme une puce sur ma chaise de bureau, tellement qu'elle finit par descendre d'un seul coup. Je me trouve tellement ridicule ! Mais en même temps, je ne peux m'empêcher d'être surexcitée par ce futur concert. Ca me fera tellement de bien ! Je remonte ma chaise en actionnant la petite manette, et je note en gros sur le petit agenda posé sur mon bureau à la journée de lundi :
"SOIREE DORE(E) A LA FLECHE D'OR"
Le lundi arrive plus rapidement que je ne l’aurais pensé. Pourtant, j’ai eu une tonne de boulot, de rendez-vous professionnels… Mais j’ai quand même trouvé le temps de faire quelques emplettes, histoire de me faire belle pour ce fameux concert… Il faut dire que ce n’est pas tous les jours qu’un chanteur m’invite à son concert. OK, je ne me fais pas d’illusions, c’était juste une invit’ comme ça, sans arrière pensée. Je me doute bien que je ne suis absolument pas son genre de fille. Par contre, lui…
Bref, je suis déjà dans la petite file qui s’est formée devant la Flèche d’or. Il fait froid, y a des filles complètement hystériques qui me crient dans les oreilles, d’autres qui remettent en place leur T-shirt « I love Julien » fraîchement imprimé… Je ne me sens pas trop à ma place. Mais lorsque je rentre dans la salle, j’observe avec soulagement que ces groupies ne sont qu’un infime partie du public du concert. Je soupire, cherche un endroit pas trop loin de la scène où me caler… Je me noie dans la masse. Et j’attends bien patiemment le début du concert.
Ils se font attendre les bougres. Une demi-heure de retard. Et puis la salle s’éteint. Des silhouettes s’installent dans la pénombre, la foule s’agite, crie. Puis un projecteur s’allume sans prévenir, éclairant la scène et les musiciens. Julien est au centre, une main posée sur le micro, et lance un « Bonsoir Paris » qui aurait réveillé tous les macchabées du Père Lachaise. La foule s’enflamme. Pour un long moment.
C’est encore un autre Julien que je vois, là, devant moi. Complètement déchaîné, habité, passionné. Il chante avec une énergie qui me scotche sur place, il semble avoir complètement perdu le contrôle de son corps. C’est impressionnant. Il se donne d’une façon qui me trouble, m’impressionne, me touche profondément. Rien à voir avec le Julien antipathique ou timide. Il est indescriptible, transfiguré. J’ai le cœur qui bat à mille à l’heure, je me surprends à chanter comme une folle, à ressentir leur musique vibrer un creux de mon ventre. Je suis transportée ailleurs, loin de ma petite vie pourrie. Julien est grandiose, Julien est sublime. Je comprendrais presque l’excitation de ses groupies quelques heures plus tôt.
Mais c’est déjà fini. La salle n’en peut plus, elle applaudit à en faire trembler les murs. Julien semble bouleversé, transcendé, vidé, mais heureux. Il nous regarde en souriant, regarde ses potes, nous regarde à nouveau, et nous lance «Merci, c’était les Dig Up Elvis, à bientôt !!!! ». Ca crie à nouveau, pendant près d’un quart d’heure, mais ils ne reviennent pas. La salle finit par se vider petit à petit. Mais moi je reste. Au cas où. Au cas où quoi ? Je ne sais pas. Je me plante sur une chaise au milieu de la fosse déserte. Je ne sais pas combien de temps je reste là. Un homme traverse la scène, et m’aperçoit. Il me sourit, me fait signe de m’approcher. D’abord surprise, je me dirige vers lui. Je reconnais le batteur du groupe, Tiste.
- Salut ! C’est toi Marion ?
- Heu… Oui.
- T’as été sage ?
- Je crois oui, je réponds en souriant jusqu’aux oreilles.
- Bon, OK. Suis moi.
Il m’aide à grimper sur la scène, et je le suis dans les coulisses, jusqu’à une petite salle remplie à craquer. J’aperçois furtivement Julien qui discute avec une jeune femme. Il semble crevé, mais un magnifique sourire illumine son visage. Tiste me laisse me servir à manger sur une petite table posée au milieu de la salle. Je le regarde s’approcher de Julien, lui dire quelque chose à l’oreille. Les yeux bleus cherchent au milieu de cet attroupement, et finissent par me trouver. Il me fait un petit signe de la main, je lui réponds par un sourire. Puis il retourne à sa conversation.
Une heure passe, je lui jette toujours de petits regards en coin, surveille une quelconque approche, mais rien. Il passe de petits groupes en petits groupes, rit, parle énormément. Mais il ne me porte absolument pas la moindre attention. Je me sens complètement ridicule. Ridicule d’attendre ainsi qu’il vienne me parler, alors qu’il n’y a autour de moi que des proches ou des amis à lui. Décidément, je ne suis à ma place nulle part. Je lui jette un dernier regard, et je me faufile vers la sortie. Le cœur retourné par cette magnifique soirée, et une pointe de mélancolie dans les yeux.
C’est mardi, il fait gris dehors, et moi je suis plantée devant mon ordi qui attend sagement que mes petits doigts veuillent bien écrire quelque chose. Mais rien. Faut dire que le sujet qui m’a été « imposé » pour ma chronique de cette semaine n’est pas vraiment extraordinairement inspirant. Parler d’Ophélie Winter et caser Popstars… La vie est décidément merveilleuse…
Bon, je lâche deux secondes ma page Word complètement vierge et je me connecte à Internet. P’tit tour sur ma page myspace. Pas de nouveau message. Un pincement au cœur. Je ne sais pas pourquoi j’espère encore un message de la part de Julien. Je suis une fille lucide, presque blasée, mais apparemment, pleine de contradictions aussi. J’ai l’impression de ne toujours pas être sortie du concert de lundi dernier. J’entends encore les accords de guitare, la foule en délire. (On dirait que je parle d’un concert des Rolling Stones….) Et surtout je vois encore Julien. Julien, Julien, Julien… Faut que j’arrête un peu avec Julien ! J’ai Ophélie Winter qui n’attend que moi, voyons ! J’actualise une dernière fois ma page mypace, et là, surprise. « Nouveau message ».
« Salut,
Ca va ? J'espère que t'as pas trop de boulot...
Je voulais m'excuser pour lundi, on a pas trop pu parler... Mais y avait pas mal de gens que je n'avais pas revus depuis un moment... J'espère que t'as apprécié le concert.
Bizz
J. »
J'ai bien envie de sautiller sur ma chaise. Mais l'expérience de la dernière fois me suffit à oublier cette alternative tout de suite. Je me contente de murmurer des petits « Yes yes yes » surexcités, et je m'apprête à répondre. Mais au dernier moment, je me ravise. Il m'a fait poireauter cinq jours avant de s'excuser, je peux bien le faire attendre un peu, non ? Je décide donc de me déconnecter, et de laisser passer quelques minutes savamment dosées.
Je reviens à mon Popstars adoré. Toujours aussi passionnant. J'ai envie d'écrire un éloge au double sens subtil, mais je me dis que la plupart du public qui regarde l'émission ne comprendra pas ce second degré, et croira vraiment que je fais l'apologie de l'émission. Mais en même temps, c'est un peu mon boulot de valoriser le concept, ils sont là en promo, ils ont signé des contrats... Tant pis. Petite chronique piquante avec chute élogieuse. Schéma classique en somme. J'écris vite, j'envoie le tout au rédac' chef qui en fera ce qu'il voudra. Je jette un coup d'oeil à l'horloge de mon écran. Un bon quart d'heure est passé maintenant, il est temps de répondre à ce cher Julien Doré.
A peine connecté sur myspace, un nouveau message.
« Tu fais la tête ? »
Un sourire narquois se dessine sur mes lèvres. Une idée légèrement malsaine traverse mon esprit. Je clique sur « Répondre » et je tape simplement :
« ... »
Et hop ! Renvoi à l'expéditeur. A peine quelques secondes plus tard, un nouveau message des Dig Up Elvis.
« OK, je dois faire quoi pour me faire pardonner ? »
Nouveau sourire. Mais c'est qu'il comprend vite !!! Même si je me sens terriblement coupable de jouer avec lui ainsi, j'avoue que j'y prends un plaisir terrible. Je crois même que je lui fais payer toutes les déceptions qu'ont engendrées mes relations amoureuses. OK, il n'y est pour rien, mais un mec, ça reste un mec.
« ... »
J'envoie. Sauf que cette fois-ci, il ne répond pas tout de suite. Au début, je l'imagine pleurant de désespoir sur son clavier. Mais plus les minutes passent, plus je me dis que ce petit jeu n'est plus amusant du tout. J'actualise ma page toutes les 30 secondes, je vérifie la boite de réception aussi souvent que me le permet le clic de ma souris... Je vérifie même que ma connexion Internet marche correctement. Une heure passe, je m'arracherais presque les cheveux d'avoir voulu faire ma maligne. « Pauvre fille, pauvre fille » je me répète en me tapant doucement la tête contre le bureau. Mon portable se met à sonner.
C'est qui ce chieur encore ? Je marmonne.
Je regarde l'écran, nouveau numéro. J'ouvre le SMS.
«RDV demain au même bar que la dernière fois à 19h30. Je porterai mes excuses autour du cou. J. »
Je relis vingt-cinq mille fois le message. Je rêve ou il me donne rendez-vous ? Non, c'est une blague... Ou pas. Je suis partagée entre débilité profonde et suspicion de circonstance. Je finis par répondre :
« Je viendrai si tu promets d'être sage... »
Quelques secondes plus tard, mon portable sonne a nouveau.
« Juré. A demain. »
C’est qu’un pauvre con. Et encore, je suis polie.
J’ai attendu ce rendez-vous comme le messie. Je me suis ruinée en achetant cette magnifique petite robe qui ne me boudinait pas trop. Je me suis répété cent fois que ce n’était pas un rendez-vous galant. Je me suis monté les plus beaux scénarios de ciné dans ma petite caboche. Je me suis pointée légèrement en avance histoire de pas me la jouer femme fatale. J’ai attendu 2 heures, 35 minutes et 14 secondes exactement. Je l’ai appelé 42 fois sur son portable. Je lui ai envoyé 23 SMS. J’ai laissé 5 messages sur sa messagerie. Et il n’est pas venu.
Même pas un mail d’excuses comme la dernière fois. Non, môsieur n’a pas daigné s’expliquer. S’il avait donné signe de vie, je crois même que j’aurais pardonné (bon, après qu’il ait promis de se traîner à mes pieds, mais j’aurais capitulé). Et moi, comme une pauvre fille qui se respecte, je n’ai rien dit du tout, je n’ai pas porté plainte pour « posage de lapin intempestif », et je me suis enfermée derrière un mur de silence et de désolation.
On dirait une loque, assise dans le couloir de la chaîne, regardant avec un grand intérêt le contenu de mon gobelet en plastique. Waou, la crème de mon café elle fait des dessins… Une loque je vous dit. Les gens passent devant moi comme des fous, ils courent d’un bout à l’autre de l’immeuble, apportent des dossiers, des cassettes, des maquettes… Et moi je fous rien. Faut dire que je ne devrais pas être là, je ne bosse pas aujourd’hui. Mais je préfère venir faire tapisserie ici que m’ennuyer ferme chez moi.
- Euh, pardon, excusez-moi, je viens voir Marion…
Ma tête se lève toute seule, d’un seul coup, sans que mon cerveau ne lui ait commandé quelqu’action que se soit. Cette voix… Julien ! Je rêve ou Julien est en train de parler avec la secrétaire ???
- Oui, bien sûr, vous avez pris rendez-vous ?
- Euh… non.
- Bon, je vais voir si elle peut vous recevoir.
Je me précipite dans mon « bureau » et j’attends que le téléphone sonne. Lorsqu’il se décide enfin, je décroche d’un geste sec et calculé.
- Oui ?
- Marion ? Oui c’est moi… Y a un mec pour toi.
- Qui ça ?
- Vous vous appelez ? … Julien Doré.
- Connais pô.
- Je le renvoie ?
- Ouais.
- OK.
Et je raccroche. Tiens, prends ça… C’est bête mais je me sens toute fière du vent que je viens de lui mettre. Décidément, je suis cruelle comme fille. Enfin, non, plutôt rancunière. Téléphone.
- Oui ?
- C’est encore moi… Il me certifie qu’il te connaît.
- Et moi je confirme que non.
- Elle confirme que non. … Il dit que ce n’est pas drôle.
- Dis-lui que ça n’avait pas la prétention de l’être.
- Ca n’avait pas la prétention de l’être. … Il me dit qu’il arrive. Hein, quoi ? Mais vous ne pouvez pas rentrer sans autorisation Monsieur !!!
Elle raccroche. Je cherche désespérément un endroit ou me planquer. La porte s’ouvre. Je plonge sous mon bureau.
- Je vous répète que vous n’avez pas le droit de rentrer ici Monsieur !!!
- Ca sera pas long, répond la voix de Julien, légèrement éraillée.
Je l’entends rentrer dans mon bureau, suivi de la secrétaire. Il fait quelques pas, puis s’arrête. Moi, toujours cachée sous le bureau, je retiens ma respiration. Je suis vraiment ridicule.
- Elle est où ? demande-t-il.
- Et bien, je… je ne sais pas…
- Dites-lui de venir.
- Mais je ne sais pas où elle se trouve !
- Elle n’a pas pu disparaître comme ça !
- Qu’est-ce qui se passe ici ?!!
Je reconnais la voix de mon rédac’ chef, visiblement irrité. Il marche rapidement sur le parquet, et vient se planter juste devant le bureau. J’ai le cœur qui bat à mille à l’heure.
- Monsieur Doré, qu’est-ce que vous faites ici ??
- Je viens voir Marion…
- Il n’avait pas pris rendez-vous !
- Pas besoin de rendez-vous pour lui, répond sèchement mon boss à la secrétaire.
- Mais elle ne voulait pas le voir !
- Comment ça, elle ne voulait pas le voir ??? Et où est-elle ??? Marion !!!
Je me mords la lèvre inférieure le plus fort possible pour me calmer.
- Marion !
- Je repasserai plus tard sinon, tente Julien pour le calmer.
- Non, je veux des explications ! Je vais lui dire de venir tout de suite !
Il a vraiment l’air furax. Je l’entends tapoter sur quelque chose, puis un silence. Rompu par la sonnerie de mon téléphone… qui se trouve dans ma poche. Sous le coup de la surprise, je fais un bond, me tape la tête contre le bureau, et pousse un petit cri de douleur. Je prends conscience de ce que je viens de faire. Mais il est déjà trop tard, je vois déjà trois visages se pencher sur moi.
- Euh… Salut !
- Qu’est-ce que tu fais là !!! me demande mon rédac’ chef, les yeux exorbités.
- Je… je cherchais mon stylo…
- Ca fait une heure qu’on te cherche !!!
- Ah… ah bon ?
- C’est pas possible, je suis tombée sur la comédienne la plus barge du PAF !
Il se redresse, et je sors timidement de dessous mon bureau. Je souris, mais apparemment, la situation ne fait rire que moi. Julien tire une gueule pas possible.
- Y a un rendez-vous pour toi ! me crie mon boss. Et que tu le veuilles ou non, tu le prends, c’est compris ??? - Oui, oui…
- Bien, maintenant, au boulot ! Et vous aussi, dit-il à l’adresse de la secrétaire.
Ils sortent tout les deux de la pièce, me laissant seule face à un jeune homme passablement irrité. Ou consterné, je ne sais pas.
- Salut… je dis d’une voix plus qu’hésitante.
- Pourquoi tu ne voulais pas me voir ?!
- Je… j’avais du boulot…
- C’est pas ce que t’as dit à ta secrétaire.
Là, il m’a eu. Je baisse les yeux, cherche quelque chose à faire de mes dix doigts. Il s’avance un peu vers moi.
- C’est à cause de l’autre jour ?
- Je ne vois pas de quoi tu parles…
- OK, j’ai compris. Je me doutais que tu m’en voudrais. C’est pour ça que je suis venu.
Je lève la tête. Il a les mains dans les poches, le regard fuyant. Julien serait-il timide ?
- Je voulais pas m’excuser par texto ou mail, je trouve ça pathétique… Et je me suis dit que ça serait plus correct de passer te voir…
- T’en as mis du temps.
- J’ai un emploi du temps assez chargé.
- Oh, mais oui, bien sûr ! Et tu vas me dire que tu as eu une interview au dernier moment, que tu n’as pas pu me prévenir…
- Non. J’avais un enregistrement d’émission, ça a duré plus longtemps que prévu… Je, je ne pouvais pas t’appeler, tu comprends ? Je suis vraiment désolé.
En effet, il a l’air vraiment sincère. Je trouve tout d’un coup ma réaction complètement ridicule et excessive. On dirait un petit garçon qui s’excuse après une bêtise. Il fronce légèrement les sourcils, se mord la lèvre nerveusement… Il est vraiment craquant. Rien que pour profiter un peu plus longtemps du spectacle, je me tais. Un petit silence.
- Alors, je me suis dit que… Que si tu voulais, on pouvait aller au resto un de ces soirs...
- C’est pour te faire pardonner ?
- Oui… Et puis parce que j’en ai envie aussi…
Je souris, lui relève le menton doucement du bout des doigts.
- Allez, c’est bon, arrête de faire ton Droopy avec tes grands yeux tristes… Je te pardonne.
Il se détend un peu.
- Mais c’est la dernière fois.
Il sourit.
- Merci… Ce soir, t’es libre ?
- Je dois répondre de suite ou il faut que je fasse semblant de consulter mon agenda ultra chargé en ce moment ?
- Comme tu veux, me répond-il en riant.
J’attrape un vieux cahier posé sur mon bureau, le feuillette un peu.
- Bon, ça va être dur mais… je devrais pouvoir me libérer.
- Cool. 19h, je passe te chercher ?
- Faudrait que tu saches où j’habite avant…
- Envoie-moi un SMS…
- OK.
On se regarde un petit moment, l’air complice. Puis il rompt le lien, et se dirige vers la porte.
- Bon, ben à ce soir alors.
- A ce soir… Ne sois pas en retard.
- Promis.
Et il sort, me laissant seule, le cœur en vrac.
Pas une minute de retard. Il était parfaitement à l’heure.
On a traversé quelques rues en voiture, puis on a continué à pieds. Montmartre. OK, c’est un peu cliché, mais c’est magnifique. « Un moment que je voulais venir » m’a-t-il dit entre deux silences. « Mais jamais le temps… et jamais la bonne personne ». Je n’ai rien répondu. On s’est installés à la terrasse d’un petit bistrot. Bizarrement, personne n’est venu nous déranger. Mais ça n’empêche pas Julien de jeter quelques regards furtifs autour de nous.
- Je peux te poser une question ? je demande entre deux mastications.
- Ouais, vas-y.
- T’as peur de quoi exactement ?
Il me regarde bizarrement, essaye de se détendre.
- De rien.
- Allez, avoue, tu ne veux pas qu’on te photographie avec moi…
- Ne dis pas n’importe quoi…
- OK, je me tais.
Un silence, puis l’on échange un regard complice.
- C’est si pesant que ça les paparazzis ?
- Assez oui. Pour moi, je m’en fiche, c’est pour les autres que ça m’énerve.
- Les autres qui ?
- Ma famille, mes amis…
- Tes petites copines…
- Aussi.
J’avale un peu de travers. Je toussote, Julien me regarde d’un air inquiet.
- Ca va ?
- Oui…oui ça va…
- Attend.
Il se lève, se place juste derrière moi et me tapote le dos. J’ai vraiment le don pour déclencher les situations glamour au possible…
- C’est bon, merci…
- Attend, je t’invite pour me faire pardonner, j’allais pas te laisser t’étouffer !
Je ris, il semble plus à l’aise. C’est dur de lui tirer les vers du nez. Il est très réservé, presque méfiant. Pourtant, je prends bien soin de ne pas poser de questions trop intimes, de surveiller mes blagues… Mais plus le temps passe et plus la bouteille de vin qu’il a commandé se vide, plus il parle, plus il rit. Un rire clair, franc. Rare. Mais précieux.
- Et moi, j’ai le droit de te poser une question ? demande-t-il alors qu’il paye l’addition.
- Vu la qualité du repas et le cadre agréable, je vais te dire oui.
- Tu as aimé le concert des Dig Up Elvis ?
Sa question me surprend un peu. Je ne m’attendais pas vraiment à ça. Mais à quoi exactement ? Ne pas y penser, ne pas y penser…
- Oui. J’ai vraiment adoré.
Son regard s’illumine d’un coup. On dirait que je viens de lui faire le plus beau compliment du monde. Il me fait un grand sourire, et souffle un petit « merci » timide. Je lui souris aussi, et nous marchons lentement dans les rues de Montmartre. Il fait déjà nuit, seuls les lampadaires éclairent la rue. Il me parle encore un peu de sa musique. Il me demande des tas de choses sur moi. Je réponds par énigme. Et il comprend que je n’ai pas envie de parler de ça maintenant.
- Bon, et bien, je crois que je me suis fais pardonner, non ? dit-il.
- Je crois bien que oui, je réponds en m’appuyant passivement contre un lampadaire.
Il se tourne vers moi lentement, plante ses yeux dans les miens. Comme la toute première fois où il m’a regardé. Il me jauge, m’observe, m’évalue. Mais son sourire est différent.
- Mais ça pourrait changer… je murmure doucement.
- T’es jamais satisfaite toi !
- Non. Jamais.
- Avoue que tu as passé une bonne soirée quand même…
- C’est vrai.
Il s’approche un peu plus, se cale doucement contre moi, toujours les mains dans les poches. Il caresse des yeux mon visage, je les sens sur ma peau. J’ai l’impression d’être dans un rêve. Oui, c’est ça, je vais me réveiller dans quelques secondes… Pour m’en persuader, je me mords doucement la lèvre. Mais le visage de Julien ne disparaît pas. Au contraire, il s’approche doucement.
- Dis… Je peux te poser une question ?
- Vas-y… Une de plus ou une de moins…
Je respire plus fort, il sort les mains de ses poches et les passe autour de ma taille.
- Qu’est-ce que tu attends ?
- Pour quoi ?
- Pour m’embrasser.
- Je ne vois pas pourquoi je te ferais ce plaisir… C’est toi qui devais te faire pardonner je te signale…
- Justement, je ne te dois plus rien.
- Si tu veux un baiser, il va falloir venir le chercher…
- Bon, puisque j’y suis obligé…
Il se penche un peu plus, et s’arrête à quelques millimètres de ma bouche. Il souffle lentement sur mes lèvres.
- J’attends.
Il n’attend pas longtemps. Le contact de ses lèvres est doux et sensuel. Il se serre un peu plus contre moi. Je ferme doucement les yeux et passe mes mains autour de son cou. Ce n’est pas possible… Je suis en train de rêver. Je vais me réveiller. Je suis en train de faire un rêve vraiment merveilleux… Et je n’ai pas envie de me réveiller.
Un soir
Les concerts, c’est chiant. Les bars, c’est chiant. Et pourtant, elle s’est laissée traîner là. Au milieu de tout ce brouhaha, de cette fumée qui lui pique les yeux, de cette odeur d’alcool qui flotte dans la pièce. Assise au comptoir, elle écoute d’une seule oreille la conversation de sa bande de copines, elle promène ses yeux le long des grands murs de pierre, des grosses poutres du plafond. Bref, elle s’ennuie.
- Allez, arrête de bouder ! lui lance une amie, agacée par son silence.
- Je boude pas, je m’ennuie. C’est pas pareil.
- Attend un peu que le concert commence, et tu t’ennuieras moins…
Justement, il se fait attendre ce concert. Déjà qu’elle n’aime pas beaucoup la musique, alors, en plus, patienter pour entendre un p’tit groupe d’amateurs se prendre pour The Clash… Mais bon, rester chez elle n’était pas plus flamboyant non plus. Alors, elle a dit oui pour cette soirée. Elle n’aurait manifestement pas dû.
Elle voit du coin de l’œil quatre ou cinq personnes descendre des escaliers métalliques, et trafiquer les instruments déjà en place. Elle tourne la tête, les observe se mettre en place. Elle en a déjà croisé certains. Les autres, jamais vu. Deux-trois accords pour vérifier le son, et le chanteur prend la parole.
- Je sais que la plupart d’entre vous ne sont pas venus pour nous, et vont sûrement partir parce qu’ils vont se faire chier, mais bonne soirée quand même.
Il a du culot ce mec. Et surtout pas mal de verres dans le nez. Il règle son micro, et fait signe aux autres de commencer à jouer. La musique remplit la salle d’un seul coup, les murs en pierre se mettent à trembler sous la pulsation de la batterie. L’intro est longue, le son intense. Puis il commence à chanter. Sa voix est grave, puis monte dans les aigus de façon dérangeante. Il ferme les yeux, contracte son visage. On dirait même qu’il souffre. C’est con, mais elle le trouve beau. Ca ne lui est jamais arrivé de penser ce genre de choses dans ce genre de situation, mais c’est vrai. Il dégage un truc à travers son corps, sa voix. Un truc irrésistible, troublant, fascinant. Elle a des frissons le long de mon dos.
Ca continue durant tout le concert. Il ne lâche pas cette rage, cette douleur qui l’anime. Il se donne, se fait violence, comme s’il cherchait à souffrir volontairement. Elle, son ventre se creuse un peu plus à chaque chanson, et lorsque le concert se termine, il y reste un grand vide. Un énorme vide. Les musiciens laissent leurs instruments, quittent la scène, et se fondent dans leur public. Il avait raison. La plupart des clients sont partis dès la seconde chanson, l’air outré qu’on laisse chanter un mec à moitié bourré. Ils viennent s’asseoir pas loin d’elle. Ils commandent de bières, ils ne disent rien.
Le chanteur a cessé de souffrir. Il semble seul au milieu de tous les autres, bien loin de tout ça. Il semble vide aussi. Fragile. D’un charme différent. Puis il lève la tête, croise son regard. Elle lui sourit. Il fait de même. Elle retourne à son verre, le tourne dans tous les sens. Elle cherche à s’occuper l’esprit.
- Il te plait ?
- Qui ? elle demande à son amie.
- Le mec là-bas… Le chanteur.
- Pourquoi tu dis ça ?
- J’ai bien vu que tu le regardais…
- Ca va, il est pas mal.
- Ben qu’est-ce que t’attends pour aller lui parler ?
- Je n’ai pas envie ce soir…
- Tu n’as jamais envie. Et c’est pour ça que tu es seule.
Elle la regarde, mi-amusée, mi-sérieuse. Elle sait que son amie a raison. Elle lui sourit à son tour et se lève.
- Je ne serai pas seule ce soir… lui murmure-t-elle en s’éloignant.
Elle s‘approche doucement de lui. Il la regarde venir, lui sourit. Elle sait qu’il sait ce qu’elle est venue chercher.
- Bonsoir… lui dit-elle en s’appuyant au comptoir, juste devant lui. Tu m’offres un verre ?
- Avec plaisir…
Sa voix est suave, son regard sensuel. Le jeu a commencé. Elle passe a main négligemment dans ses cheveux, elle sait qu’il la regarde. Elle aime ça. Elle remercie le serveur, trempe ses lèvres dans son verre.
- Alors comme ça, tu chantes…
- Ouais…
- C’est sympa. T’en vis ?
- Non. C’est juste comme ça.
- Et sinon, tu fais quoi ?
- J’étudie aux Beaux-Arts. Et toi ?
- Fac de lettre.
Ils se regardent un long moment, droit dans les yeux, un léger sourire aux lèvres.
- T’habites loin ?
- Non. Quelques rues.
- Je te raccompagne ?
- Si tu veux.
Elle lui tourne le dos, se dirige vers la porte. Il la suit. Ils sortent du bar, la nuit est froide. Ils marchent l’un à côté de l’autre, sans bruit, sans rien dire. Elle finit par passer sa main dans la sienne, il la serre doucement.
- T’es une romantique toi…
- Un peu, oui. Je suis une fille.
- Y a des mecs romantiques aussi.
Elle rit. Ils contournent les Arènes, marchent plus rapidement. Arrivés en bas de chez lui, il lâche sa main, ouvre la porte, lui désigne les escaliers. Elle grimpe, s’arrête devant son appartement, et l’attend. Il arrive à sa hauteur, glisse les clefs dans la serrure. Ils entrent.
L’appartement est mal rangé. Elle s’avance un peu dans la pièce qui ressemble à un salon. Il s’approche doucement derrière elle. Il l’embrasse dans le cou, descend sur les épaules. Elle se retourne, attrape son visage entre ses mains, dépose ses lèvres sur les siennes. Il n’y a ni passion, ni tendresse. Seulement du désir. Son ventre se tord. Il la fait reculer, ses genoux heurtent le lit, elle y bascule malgré elle. Elle le déshabille maladroitement, il fait de même. Elle ne réfléchit pas. Elle n’en a pas envie.
Il y a eu de la passion, de la tendresse. Pas seulement du désir. Il s’est levé, a ouvert la fenêtre et s’y est accoudé. Il ferme les yeux. Elle, elle le regarde, la tête posée sur l’oreiller. Elle sent encore son odeur autour d’elle, dans les draps. Elle sent encore sa peau frôler sa peau. Elle a le cœur qui bat plus vite que d’habitude.
- Tu es doué… murmure-t-elle doucement, de peur de le sortir de sa rêverie.
Il se retourne, lui sourit, un peu surpris.
- Pour la musique je veux dire… ajoute-t-elle.
Il rit tristement. Il souffle un « merci ». Il la regarde, les yeux brillants, perdus, ailleurs. Puis il se détourne à nouveau.
- J’aimerais que tu t’en ailles.
Elle est surprise. Un peu vexée. Mais elle comprend. Elle se lève, ramasse ses affaires, se rhabille rapidement. Lui ne bouge pas. Toujours le regard perdu dehors. Puis elle s’approche.
- On se reverra ? demande-t-elle.
- Je ne préfère pas.
- Bon, et bien… Merci.
Elle s’approche doucement, lui attrape le menton du bout des doigts et dépose un dernier baiser sur ses lèvres. Il semble triste, un peu perdu, et très distant. Elle lui sourit.
- Adieu alors…
Il ne répond pas. Il la regarde s’éloigner. Puis il se tourne vers la rue encore une fois.
La porte claque.
La rentrée
Je n'aime pas les rentrées des classes.
C'est toujours la même chose : on cherche désespérément son nom sur une longue liste, on se perd dans les couloirs, on cherche quelqu'un à côté de qui s'asseoir... Heureusement pour moi, toutes ces banales épreuves ne sont pas compliquées à passer. Je connais le lycée comme ma poche, et j'ai pratiquement la même classe que l'année dernière. Et puis, j'attaque la dernière ligne droite : la terminale. Pas vraiment envie de quitter ce lycée qui a vu défiler pas mal de choses, et en même temps je ne peux plus voir en peinture certaines têtes ou certaines matières. C'est parfaitement moi ça : je ne sais pas ce que je veux.
La sonnerie retentit, on rentre tous dans la classe où notre professeur de maths nous attend. Il a l'air sympa, un peu mou, mais pas méchant.
- Asseyez-vous, nous dit-il d'une vois monotone.
Je m'assois en même temps qu'Estelle, une amie qui partage ma classe depuis deux ans. Elle semble fatiguée par ses vacances. Elle ne dit rien, la tête posée dans les mains, les yeux rivés vers le tableau blanc.
- Bien, puisqu'il faut bien commencer, je me présente, M. Grillon, je suis votre nouveau professeur de mathématiques, et aussi votre professeur principal. Ce qui veut dire que si vous avez un problème...
Ca y est, je décroche. Sa vois bourdonne légèrement à mes oreilles, mais je ne comprends pas ce qu'il raconte. Mes yeux se posent sur la fenêtre, où je vois les arbres du parc bouger au rythme du vent. Puis j'ouvre mon cahier encore neuf, j'attrape un stylo et je commence à dessiner. Enfin, plutôt à gribouiller quelque chose qui se veut être un visage. Je ne sais pas dessiner convenablement, même si je m'applique, et ça m'énerve. J'envie tellement le don d'Estelle... Moi, je suis tout ce qu'il y a de plus banale : je ne sais ni chanter, ni danser, ni jouer la comédie comme personne. Je ne suis ni bonne élève, ni cancre. En bref, dans les films américains pour ado pré-pubère, je serais classée dans les "bonnes copines rigolotes et un peu boulottes qui n'ont jamais de petit copain". Oui, ça me correspond assez bien comme description. Malheureusement.
- Eh bien puisque vous n'avez pas de question, je vais faire l'appel... AMARA Justine ?
- Présente !
- BOURDON Emilie ?
- Présente !
Ces noms, je les connais par coeur. Les visages qui vont avec aussi. Je n'ai même pas pris la peine de regarder en détail la liste de ma classe. Je sais très bien qu'il n'y a pas beaucoup de changement dans un lycée comme le mien, surtout en L...
- DORE Julien ?
- Mouais...
Tiens, je ne le connais pas celui-là. Les autres non plus d'ailleurs. Tout le monde se tourne vers cet inconnu quelque peu impoli. Il est affalé sur sa chaise, les bras croisés, la mine boudeuse. Apparemment, il n'est pas très heureux d'être ici... Remarque, je le comprends, arriver dans une classe où tout le monde se connaît, c'est loin d'être facile. Surtout si, en plus, on a l'air antipathique...
Le prof continue l'appel, tout le monde se détache du petit nouveau. Pas moi. Il n'est qu'à quelques rangs du mien. Blond, le visage fin, la peau blanche, il n'est pas le genre de mec que l'on croise d'habitude dans mon lycée. Il se mord la joue de temps en temps, il ne tient pas en place.
- Il est bizarre le nouveau... je dis à Estelle qui sort de sa léthargie.
- Ouais... Il est pas d'ici, d'après ce que j'ai entendu...
- Ah ouai ? Et il est d'où ?
- Hérault.
- Il s'est fait virer de son ancien lycée ?
- Non, il a déménagé.
- Mesdemoiselles, un peu de silence je vous prie ! nous lance le prof avec un regard qui se veut sévère.
On baisse la tête en pouffant. L'année commence bien...
- Estelle ?
- Oui ?
- Rappelle-moi pourquoi j'ai pris l'option "Arts Plastique"...
- Ben, je sais pas, pourquoi ?
- C'est bien ce qu'il me semblait...
Oui, je me demande vraiment pourquoi j'ai pris cette foutue option alors que je n'ai rien d'une artiste. La grande feuille blanche posée devant moi le prouve encore une fois. Une heure que je suis plantée là, mon crayon à papier AB dans les mains, le regard vague. Je ne sais pas quoi dessiner. "Le temps dans l'espace". La seule chose qui me vient à l'esprit, c'est une grosse planète en forme d'horloge. Pas très artistique tout ça.
- Bon, tu veux pas me donner une idée là ?
- On avait conclu un marché : tu ne m'aides pas en français... je ne t'aide pas en dessin.
- Et si je te promets de t'aider dans n'importe quelle matière durant toute l'année ?
- Non, c'est trop tard. Fallait y réfléchir avant ma vieille.
Je la fusille du regard, elle me sourit à pleine dents. Mon regard se pose encore une fois sur ma feuille cruellement vide. Puis je lève un peu la tête. Je suis manifestement la seule à ne pas être inspiré par le sujet... Même le nouveau dessine sans aucune hésitation. Le trait est fin, précis. Il sait où il va. Je ne vois pas très bien ce que représente son dessin, alors, je me penche légèrement. Il lève brusquement la tête vers moi. J'ai l'air complètement ridicule. Je lui fais un petit sourire gêné. Il me regarde en fronçant les sourcils, puis ses yeux s'adoucissent un peu. Il m'observe, m'analyse... Je soutiens son regard, puis il se reconcentre sur son dessin. Je me laisse lourdement tomber sur ma chaise. Vraiment étrange...mais très beaux yeux.
- Alors mademoiselle Durand, ça, avance ce dessin ? me dit la prof en s'approchant.
J'essaye tant bien que mal de cacher mon vide intersidéral, mais elle attrape ma feuille la première. Elle la fixe un instant, fronce les sourcils.
- Je dois y voir une quelconque interprétation ? me demande-t-elle en me tendant mon chef d'oeuvre.
- Euh... Oui, en fait, j'ai voulu représenter le vide de l'espace, donc celui du temps... L'idée d'infini, donc d'intouchable, d'irreprésentable...
Si je suis nulle en dessin, j'ai par contre toujours eu le don de me rattraper question discours philosophique.
- Oui, je vois... Vous savez Julie, je suis peut-être quelqu'un qui aime l'art contemporain, mais je ne suis pas idiote. Si vous croyez m'impressionner avec vos théories complètement loufoques, vous vous trompez de porte.
Je ne réponds rien. Je me contente d'attraper ma feuille et de la déchirer.
- Qu'est-ce que vous faites ? s'exclame ma prof avec de grands yeux.
- Vous avez raison, je me suis trompée de porte. D'ailleurs, je vais de ce pas réparer cette impardonnable erreur.
Je jette ce qu'il reste de mon devoir du jour dans la poubelle, attrape mon sac et me dirige vers la porte.
- Si vous sortez d'ici, vous ne reviendrez pas de sitôt ! me lance Mme Cozac.
- Eh bien, adieu alors !
Et je claque la porte. Finalement, je ne suis pas si mauvaise comédienne.
Sonnerie. Les élèves de la classe grouillent comme des abeilles devant la porte de la salle où l'on est censés avoir cours. Le prof arrive, stressé comme jamais. Il fait tomber ses clefs en essayant d'ouvrir la porte, puis il manque de tomber en la poussant. Quelques rires étouffés, tout le monde s'assoit.
- Bon-bonjour à tous, veu-veuillez ouvrir vos li-livres pages 122 s'il vou-vous plait.
Encore des rires. Personnellement, ça fait deux ans que j'ai M. Taples en anglais, et son bégaiement ne me fait plus que légèrement sourire. On ouvre nos livres bien sagement.
- Well, today, we'll work about "Romeo and Juliet".
J'ai toujours été subjuguée par sa façon de ne plus hésiter lorsqu'il parle anglais. Extraordinaire.
- Julien, can you read Roméo please ? And... Julie, you are Juliet, OK ?
Pas le temps de répondre, que Julien commence déjà à me donner la réplique. Il est sûr de lui, n'écorche pas un seul mot. Il a la voix plus grave, plus profonde. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression que la température a monté d'au moins dix bons degrés.
- Ju-julie ? C'est à vo-vous !
- Oh, pardon, je... je n'avais pas bien lu !
- A-allez y...
Je lis un à un et de façon très distincte chaque mot, en prenant bien garde à ne pas mal prononcer. J'articule, je m'applique. Mais malgré cela, je bafouille, je me perds dans les lignes... Je sens tous les regards de la classe sur moi. Celui de Julien aussi. Et l'image de ses yeux bleus me transperçant comme la dernière fois finit de m'achever. Heureusement pour moi, c'est déjà la fin de ma réplique. Il reprend sa lecture, calmement, en appuyant chaque syllabe. Il n'a pas un très bon accent anglais, mais j'aime l'intonation qu'il donne aux mots. C'est chantant.
C'est à nouveau à moi de parler. J'essaye de me calmer un peu, de me concentrer sur le sens du texte. Je reprends un peu mes moyens. Ma réplique finie, il reprend, mais sa voix change encore un peu. Il s'adresse à moi, oui, à moi seule. Je lui réponds exactement de la même manière. On est seuls au milieu d'une dizaine d'autres personnes qui nous regarde avec attention, guettant le moindre de nos faux pas. C'est très étrange. Comme si quelque chose nous liait étroitement. Les mots peut-être...
Quelqu'un frappe à la porte. La magie est rompue. Je me retrouve à nouveau dans cette salle de classe remplie à ras bord, et je me trouve bien ridicule de m’être emportée dans un délire pareil. Un pion entre dans la pièce, un petit papier à la main. Il le donne à M. Taples, lui souffle quelques mots à l'oreille, puis s'en va comme il était venu.
- Je vi-iens d'apprendre que ma-mademoiselle Julie Du-durand est collé-lée mercredi pro-prochain...
- Quoi ?!
Ca m'a échappé. Tout le monde se tourne vers moi, un sourire narquois aux lèvres. Tout le monde, sauf Julien. Il se contente de gribouiller sur sa feuille sans se préoccuper du bon gros cataclysme qui vient de s'abattre sur moi.
- Parfai-faitement. Mercre-credi 14h. Deman-mande de Mme Cozac.
J'aurais dû m'en douter. Je fais un signe de tête pour montrer que j'ai bien saisi le message. Je sens que je vais bien m'amuser mercredi prochain...
Le mercredi est arrivé trop vite. J'avais presque oublié que j'avais été condamnée à le passer au lycée.
Le pion nous fait signe de rentrer, de nous asseoir. Il passe entre les rangs pour vérifier nos convocations. Il m'adresse un sourire ironique en voyant le mot "Insolence" inscrit dans la case "Motif". J'ai envie de lui tirer la langue, mais je m'abstiens. Pas la peine de provoquer une autre heure de torture.
- Bien, nous dit-il une fois assis à son bureau. Si tout le monde est là, on peut commencer...
- Non, tout le monde n'est pas là.
Julien entre dans la salle, un peu essoufflé. Il tend un papier au surveillant, qui hausse les sourcils.
- Tu t'es fait coller y a dix minutes ? dit-il, étonné.
- Ouais, j'ai failli louper le rendez-vous.
Le pion n'apprécie pas beaucoup l'humour apparemment. Il lui montre une place du doigt, et déchire sa convocation d'un geste sec.
- Pas un mot, sinon, c'est une heure de plus.
Julien lui fait un grand sourire et va s'asseoir calmement à la place désignée. Je le regarde en fronçant les sourcils, il me sourit. Puis il attrape une feuille, un stylo, et commence à écrire. Je me dis qu'il vaudrait mieux que je fasse de même.
Je regarde d'un oeil mauvais le sujet que Mme Cozac m'a donné. "Comment le temps et l'espace sont-ils évoqués dans les peintures de Marcel Duchamp ?". Mais j'en sais fichtre rien moi ! Marcel Duchamp, Marcel Duchamp... Je suis censée savoir qui c'est ? Eh bien je suis mal barrée alors...
Un petit bout de papier atterrit sur ma table dans un bruit sourd. Le pion jette un regard perçant à la salle, je pose mes mains sur le projectile pour qu'il ne le voit pas. Une fois le surveillant retourné à son bouquin, je déplie doucement le petit mot. Une écriture de garçon, très fine, très rapide. "Alors, cette punition, ça avance ?" Je devine que le mot ne peut venir que de Julien. Je suis un peu surprise, vu qu'on ne s'est jamais adressé la parole. Je gribouille une réponse rapide "Pas trop non, faut dire que Marcel Duchamp ne m'inspire pas... Et toi ?" Je vérifie que le pion ne regarde pas par là, et je lance le petit bout de papier au blond, très concentré sur le paysage à travers la fenêtre. Il sursaute lorsque le mot lui atterrit sur le nez. Je me retourne.
Marcel Duchamp... J'ai beau chercher, je ne vois pas ce que ce type vient faire dans un sujet d'Arts Plastiques. Un peintre, c'est sûr... Mais de quel mouvement ? Je pose mes doigts sur mon front, tente de réfléchir... Petit mot vient encore me déconcentrer. "Marcel Duchamp ? Mais c'est un puits d'inspiration ce mec ! T'es vraiment nulle en art alors..." Non mais oh, pour qui il se prend lui !!! Certes, je suis plus qu'ignorante question art, mais faut pas abuser non plus ! Je me lève, me dirige vers la poubelle, et jette ostensiblement le mot à la poubelle avec un beau sourire ironique accroché aux lèvres. Il me regarde, surpris, puis retourne à sa punition. Je suis venue, j'ai vu, j'ai vaincu.
Je me rassois, cherche quelque chose à écrire... Bon, tant pis, j'y vais au bluff. "Marcel Duchamp fut un des premiers peintres de sa génération à étudier le découpage du temps dans l'espace..." Ouais, bon début. Je repose mon stylo sur la feuille, quand un nouveau petit bout de papier vient s'écraser au milieu de mon futur chef d'oeuvre d'histoire de l'art. Je me retourne. Julien semble toujours aussi absorbé par sa feuille. J'ouvre le petit mot. "Vexée ?" Sans blaaaaague ! "J'ai la rancune facile". Renvoi à l'expéditeur. Il sourit en lisant ma réponse. Décidément, il manque pas de culot.
Sonnerie. Déjà ? Le pion nous lance un "vous êtes libre" à contre-coeur. Sadique va. Je me lève rapidement, dépose mon devoir improvisé dans les règles de l'art (pour une fois...) et je sors de la salle. Les couloirs sont vides. Une main m'attrape le bras.
- Toujours fâchée ? me demande Julien en souriant.
- Non seulement j'ai la rancune facile, mais tenace en plus.
- Que des qualités...
- N'est-ce pas ?
Je continue mon chemin, il me suit.
- Sérieux, tu ne connais pas Duchamp ?
- Non. Comme tu l'as si bien dit, je suis nulle en art.
- Ouais, mais Duchamp quand même...
- Tout le monde n'est pas aussi doué que Julien Doré...
- Certes. Mais je peux t'apprendre quelques trucs si tu veux...
Je me retourne pour lui faire face. Il a un air joueur.
- Tu te moques de moi ?
- Pas du tout. T'as besoin de refaire ta culture artistique, c'est clair. Et je me propose de t'aider.
- Et je dois te donner quoi en échange ?
- On verra...
Il me sourit. Je ne peux m'empêcher de rire.
- OK... Demain, à 9h, au CDI. Et attends-toi à être accablé par ma nullité.
- Je suis déjà anéanti...
Il me serre la main, et disparaît à l'angle d'un couloir.
La sonnerie retentie dans le silence pesant de la salle de classe. Je sors de ma léthargie un peu trop violemment.
- Bien, pour demain, vous n'aurez qu'à...
Mais la prof n'a pas le temps de terminer sa phrase que tous les élèves sont déjà sortis. Moi la première. Il faut dire que si je suis nulle en Arts plastiques, je déteste l'espagnol. Alors je ne me fais pas prier pour échapper le plus vite possible aux griffes acérées de ma prof. Et puis, j'ai rendez-vous : pas question d'arriver en retard.
Je descends les escaliers à une vitesse qui me surprend moi-même. Je traverse deux-trois couloirs, je tourne à droite et pousse la porte du CDI. Ils devraient vraiment pansé à y accrocher une pancarte avec écrit "Attention, interdiction de faire le moindre bruit sous peine de décapitation immédiate sur la place publique". Ca reflèterait pas mal l'ambiance qui y règne...
Julien est déjà là, assis à une table un peu en retrait. Je n'ai pas envie de lui faire trop plaisir d'un seul coup, son ego déjà assez gonflé n'en serait qu'augmenté. Alors, je fais genre de flâner dans les rayons, je m'arrête pour demander un renseignement... Il me regarde du coin de l'oeil, les sourcils froncés. Je souris intérieurement. Et quand je sens qu'il commence à bouillonner, je feins de m'apercevoir de sa présence. Je m'approche ni trop vite, ni trop lentement.
- Salut ! je chuchote en m'asseyant.
- Ca fait un moment que je t'attends...
- Pardon, j'avais un peu oublié...
Il lève les sourcils, visiblement vexé. Puis il fait semblant de rien, et se penche un peu vers moi.
- Prête ?
- Toujours.
- Bien. On va commencer par le commencement.
Il me fixe très sérieusement dans les yeux. Je lui souris, attends qu'il parle. Il hésite.
- Qu'est-ce que "l'art" ?
- Tu rigoles là ? je lui demande en essayant de ne pas être trop expressive.
- Pas du tout. C'est quoi "l'art" ?
Je lui jette un regard interrogatif, mais il ne plaisante pas. Je réfléchis. C'est vrai que je n'y avais jamais vraiment pensé...
- Ben, c'est le dessin, la photo, la sculpture...
- Ca, c'est des exemples d'arts. Pas ce que ça signifie.
- Mais qu'est ce que tu veux que j'en sache moi ?!
Il se lève, se dirige vers le rayon des dictionnaires, en m'en pose un devant les yeux.
- Cherche là-dedans.
Je tourne rapidement les pages. Arrondir, arsenal... Art. Je lui montre la petite définition du doigt.
- Lis.
Mais il a pas bientôt fini de me donner des ordres comme ça ?! Je lui lance un regard noir auquel il ne porte aucune attention. Je finis par céder.
- Art, nm 1. Expression d'un idéal de la beauté correspondant à un type de civilisation déterminé : oeuvre d'art. 2. ...
- C'est bon, ça nous suffira.
- Je ne vois pas vraiment où tu veux en venir...
- Tu comprends quoi là-dedans ?
- Justement, rien. Mais c'est toi le prof, non ?
- C'est vrai, me dit-il en souriant. L'art est une chose que chaque personne perçoit différemment. Il est impossible de le définir réellement, exactement. Certains y voient la représentation d'un idéal de la beauté, comme ici, d'autre y voient l'expression des sentiments humains de façon concrète... Ton problème, c'est que tu ne sais pas ce que l'art représente pour toi.
Je le regarde avec de grands yeux. Je ne sais pas si je comprends exactement ce qu'il essaye de me dire, mais ses paroles sonnent juste. Je ne sais pas ce qu'est l'art... Ou du moins à quoi il pourrait me servir. Voilà pourquoi je ne le comprend pas.
- Et pour toi, il représente quoi ? je lui demande.
Sonnerie. Il se lève, attrape son sac et le jette sur son épaule.
- Ca, c'est pour une prochaine fois... A tout à l'heure.
Il tourne les talons. C'est ce qu'on appelle être sauvé par le gong.
Cours d'arts plastiques. J'évite soigneusement de croiser le regard de la prof. Je ne suis peut-être pas mécontente de ma sortie théâtrale de la semaine dernière, mais nettement moins de l'heure de colle que ça m'a valu... Encore une fois, je suis plantée comme une pauvre idiote devant ma feuille, un pinceau à la main. Encore une fois, elle est totalement blanche... Mais cette fois-ci, je ne peux pas supplier Estelle de m'aider. Pour cause, elle n'est pas là. A sa place, il y a un petit mec blond qui me regarde en souriant.
- Je vois que mon p'tit cours ne t'as pas trop servi...
- Je dois au moins reconnaître que tu as raison.
- J'ai toujours raison...
Je lui donne une petite tape sur l'épaule et je retourne à ma feuille vide. Je trempe au hasard mon pinceau dans une petite marre de peinture, et le rince minutieusement dans l'eau...
- C'est quoi qui te bloque ? me demande Julien.
- Figure-toi que si je le savais, je serais déjà en train de te peindre un truc que les plus beaux spécimens de milliardaires pathétiques s'arracheront dans cinq ans...
- C'est ça pour toi la reconnaissance artistique ?
- Non.
- C'est le sujet qui ne t'inspire pas ?
- Il faut dire que "le trouble", c'est assez vague...
Julien me regarde d'un oeil surpris. Je lui répond avec un sourire innocent.
- OK, je vois... Va encore falloir que je t'explique...
Il se tourne vers moi, m'arrache le pinceau des mains et l'essuie sur le rebord de ma feuille blanche.
- T'es prête ? me demande-t-il en souriant.
- Euh... Pour quoi exactement ?
- Laisse-toi faire...
Il pose l'extrémité du pinceau juste en-dessous de mon oreille, et le fait lentement glisser le long de mon visage. Le contact est humide, froid... Pourtant, j'ai l'impression que ma peau chauffe instantanément au passage du pinceau. Il me regarde dans les yeux, mais ne sourit pas. Il semble concentré. Il remonte sous les yeux, là où d'énormes cernes ont été dessinés par des nuits trop courtes, puis il descend le long du nez, tout doucement. Les poils du pinceau sèchent petit à petit, tandis que mon coeur s'accélère. Il ne quitte pas mon regard un seul instant.
- Tu comprends mieux maintenant ? demande-t-il d'une voix très calme.
- Pas tout à fait, non...
Ca fait quand même grosse allumeuse cette phrase. Mais il n'y prête pas trop attention, se contente de sourire. Il frôle mes lèvres, comme s'il les peignait. J'ai le regard qui se trouble, je ne distingue plus trop la classe qui nous entoure. Puis il file le long du menton, descend le long de mon cou...
J'attrape son poignet juste avant qu'il ne descende plus bas.
- C'est bon, j'ai compris, je lui souffle en le regardant droit dans les yeux.
Il me sourit, un sourire de vainqueur. Je ne lui lâche pas tout de suite la main.
- Très bien... Alors maintenant, dessine ce que tu as ressenti.
Puis il détourne le regard et replonge dans son dessin laissé inachevé. J'essaye de retrouver un peu mes esprits. Mais finalement, je n'en ai pas envie. J'attrape le pinceau, mélange le orange et le blanc, et commence à dessiner. Je lui jette des petits regards du coin de l'oeil.
J'ai le désagréable impression qu'il me connaît par coeur.
16/20. Je n'en reviens pas. J'ai eu 16/20 en Arts plastiques...
Julien essaye de regarder ma note par-dessus mon épaule, mais je colle ma feuille contre moi pour l'empêcher de voir.
- Allez, dis-moi... me supplie-t-il.
- Non.
- C'est si affreux que ça ?
- Ouais...
- Julie, arrête un peu de faire ta modeste, souffle Estelle. Elle a eu 16.
Julien me regarde mi-surpris, mi-content de lui. Encore un sourire de vainqueur. Je lui tire la langue et sors de la salle.
- Je t'autorise à me remercier, me dit-il en me rattrapant dans le couloir.
- De quoi ? demande Estelle.
- Rien, je réponds d'un ton sec.
- Allez, tu peux lui dire...
- Non.
- Mais de quoi vous parlez ?!
- Des cours que je lui donne.
- Quels cours ?
- Y a pas de cours.
- Oh, c'est pas une honte de profiter de mon savoir sans limite, dit Julien en souriant.
- VOUS ALLEZ M'EXPLIQUER OUI !
Estelle s'est arrêtée au milieu du couloir. Comme à peu près toutes les personnes qui s'y trouvent à ce moment-là. Tout le monde la dévisage, elle vire au rouge homard.
- On sort d'ici comme si de rien n'était, et je vous étripe, compris ?
Julien et moi rions au même moment. On sort rapidement d'un bâtiment pour rejoindre l'autre.
- Alors, ces cours, c'est quoi ? demande Estelle qui retrouve peu à peu sa couleur normale.
- Julien m'a un peu aidé la dernière fois...
- Et la fois d'avant.
- Oui, mais ça ne m'a pas aidé à avoir mon 16.
- Un peu quand même...
- Et en gros, ça consiste en quoi ?
- A lui faire concevoir le sujet de façon... plus concrète.
Julien me regarde droit dans les yeux. Je crois que c'est moi qui vais bientôt devenir toute rouge. Heureusement, Estelle détourne son attention.
- Tu veux dire que tu l'a "troublée" pour qu'elle peigne mieux l'émotion ?
- Voilà...
- Et, dis moi, je pourrais en avoir aussi des cours particuliers ?...
Je vais virer au rouge, certes, mais de colère. Je me tourne brusquement vers Estelle qui regarde Julien d'une façon qui ne me plait pas beaucoup. Il lui sourit. C'était mon sourire ça ! C'est pas juste, il m'était réservé à MOI ! Mais apparemment, ce n'est pas tout à fait le cas.
- Mais avec grand plaisir, répond Julien d'une voix trop grave pour être tout à fait honnête.
Ils se dévorent des yeux. Une minute de plus comme ça, et ils vont se sauter dessus. J'ai un peu l'impression de faire tapisserie. Une tapisserie affreusement mal à l'aise.
- Bon, on y va ? On a cours là...
Ils sortent de leur rêverie et Estelle me jette un regard interrogateur. Tu croyais quoi, que j'allais te laisser le draguer sans rien dire ? Pas touche minouche, je l'ai vu la première ! Bon, ça suffit les vieilles expression de pimbêche, revenons un peu sur terre. J'attrape Estelle par le bras et l'entraîne vers le bâtiment A.
- Allez, motivez ! On va être en retard !
- C'est bien la première fois que tu as envie d'aller en cours...
- Comme quoi, tout arrive !
On repart comme si rien ne s'était passé. Sauf que quelque chose a changé : je viens de découvrir que j'appréciais Julien bien plus que je ne le croyais.
Je suis tout à fait le genre de fille à attraper le moindre microbe qui passe. Et encore une fois, je le prouve avec brio. Une semaine clouée au lit par une très mauvaise gastro, et un rhume qui vient s'ajouter par dessus pour clôturer la fête du mal de tête et du nez qui coule... Vraiment, je ne remercierai jamais assez mon système immunitaire d'être aussi performant...
Le lycée n'a évidemment pas beaucoup changé en une semaine. Je me glisse entre les autres élèves au milieu du couloir. Je n'existe pas, ils n'existent pas. Personne ne se fait remarquer. La dure loi du lycée. Arrivée devant mon casier, je l'ouvre, dépose quelques livres et en attrape d'autres. Je cherche un cahier que j'espère ne pas avoir oublié chez moi... et malheureusement, c'est le cas. Je soupire de consternation, et je ferme la porte du casier. Mon coeur fait un bon gigantesque.
- Mais t'es fou ou quoi !
Julien est là, appuyé contre le casier voisin, un petit sourire aux lèvres. Il m'a fait peur le bougre. Je pose une main sur ma poitrine pour essayer de calmer mon rythme cardiaque qui s'est affolé d'un seul coup.
- Désolé... me dit-il. Ca va ?
- Ca peut aller, je réponds en fermant le cadenas.
- Un moment qu'on t'avait pas vu...
- Un moment que je suis malade !
- Avoue que tu me fuyais pour que je ne t'embête plus avec cette histoire de 16/20...
- J'aurais préféré ça que vomir 22h/24 pendant une semaine...
Il fait une vague grimace pour feindre le dégoût, je lui souris.
- Aurais-je choqué le puritain Monsieur Doré ?
- Il m'en faut beaucoup plus... me murmure-t-il.
On se regarde pendant un petit moment, sans rien dire. Je vois son sourire ironique se transformer petit à petit en un vrai sourire, ouvert, sincère. Ses yeux se font plus doux, moins prudent. Il s'avance un peu.
- Sérieux, tu m'as manqué... Enfin, j'veux dire...
- Trop tard Julien, j'ai eu largement le temps d'apercevoir un peu trop de sincérité dans ton regard !
Il me sourit tristement, visiblement déçu de ma réaction. Je suis vraiment une gourde quand je m'y mets ! J'essaye de me rattraper comme je peux :
- Mais je vais faire comme si je n'avais rien remarqué...
- Merci de ta clémence...
- Pas de ma clémence. De ma gentillesse serait plus juste.
- Tu serais donc une gentille fille ? me demande-t-il en riant.
- Seulement avec mes amis.
Il est surpris par ma dernière phrase. "C'est vrai ?" me demandent ses yeux. "Oui" lui répondent les miens. Il m'adresse un grand sourire qui semble lui échapper.
- Julie !
Estelle déboule comme une furie dans le couloir. Elle me pose une bise bruyante sur la joue, me pose mille questions sur mon état de santé.
- Ca va, ça va... Je suis encore debout.
- On s'est demandé ce que tu devenais ! me dit-elle avec de grands yeux. Pas de nouvelle pendant une semaine ! Tu t'imagines un peu !
- Euh... Oui. Désolée, mais j'étais vraiment pas en état de répondre au téléphone.
- Bon, on te pardonne pour cette fois, mais quand même ! Même Juju était mort d'inquiétude !
Juju ? Depuis quand elle l'appelle Juju ?
- Hein mon chéri ? rajoute-t-elle en passant ses doigts dans ceux de Julien.
Mon ? Chéri ? Main dans la main ? Je cligne des yeux, pensant me trouver encore sujette à des hallucinations dues à la fièvre. Pourtant, mon front est froid comme un glaçon.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu es toute pâle ! s'écrie Estelle.
- Non, rien, je... Vous êtes ensemble ?
C'est sorti tout seul. Mais apparemment, ça ne choque personne.
- Ah oui, c'est vrai, tu n'étais pas au courant ! Ben ouais, une semaine tout juste aujourd'hui !
J'ai envie de vomir. Et je suis certaine que ma post-gastro n'y est pour rien. Julien me regarde bizarrement. Je prend soin de ne pas croiser ses yeux bleus. Je me force à sourire.
- Ah... C'est cool. Désolée, je dois passer à la Vie Sco pour justifier mon absence...
Je leur tourne le dos. Je crois que je vais d'abord faire un tour aux toilettes histoire de pouvoir pleurer tranquille.
Les voir devient de plus en plus insupportable.
Ils ont l'air pathétique, avec leurs regards pleins d'étoiles, leurs sourires qui en disent long, leurs petits mots doux au creux de l'oreille, leurs mamours, même en classe... Ca me dégoûte. Moi, jalouse ? Jamais ! Ou alors, juste un petit peu...
Mais après tout, de quoi je me mêle ? Il ne m'avait rien promis. Juste de m'aider à entrevoir ma vision de l'art, à provoquer chez moi l'inspiration. Et il a réussi. Même un peu trop d'ailleurs. Mais j'ai l'impression qu'il m'a trahie. Peut-être même m'a t-il utilisée pour rendre Estelle jalouse ? Possible... Faut vraiment que j'arrête de triturer les méninges moi... En attendant, la situation n'est pas idéale pour cesser de penser à ces deux-là, vu que je me trouve assise entre eux, en plein cours d'Arts Plastiques.
- Bon, vu les excellentes notes que vous avez tous obtenues lors de notre dernier travail personnel, j'ai décidé de rester sur le thème des sentiments pour ce nouveau projet. C'est simple, vous n'aurez qu'à illustrer, par le biais que vous désirez, le sentiment qui le plus présent autour de vous en ce moment. C'est un vrai travail empathique que je vous demande...
Mme Cozac parle avec de grands gestes. Elle est apparemment passionnée par ce qu'elle raconte. Moi, nettement moins.
- Julie, tu veux bien dire à Julien que je vais choisir "l'amour" comme sentiment ? me demande Estelle en se levant pour aller chercher quelques accessoires.
J'ai envie de lui faire avaler mon pinceau. L'amour... Elle monte pas trop vite sur ses grands chevaux elle au moins ! Je lui fais mon plus beau rictus et me tourne vers Julien. Il regarde sa feuille avec un intérêt tout à fait particulier.
- Ta copine me dit de te dire qu'elle va illustrer votre grande passion dans son devoir d'Arts plastiques. Terminé.
Il me regarde en fronçant les sourcils. Nouveau rictus, plus soigné celui-là.
- Je peux savoir ce qui te contrarie ?
- Quelque chose devrait me contrarier ? je demande d'un ton ironique.
- Tu peux m'expliquer ce qu'il se passe ?
- Non.
J'attrape mon pinceau, le fais tourner entre mes doigts rapidement. Je sens son regard posé sur moi. Ca me déconcentre, et je fais tomber mon pinceau par terre. Il se penche pour la ramasser, me le tend. Lorsque j'avance ma main pour le récupérer, il l'attrape fermement.
- Dis-moi ce qu'il y a, dit-il d'un ton ferme.
- Ne joue pas à ça avec moi Julien.
- Je ne joue pas.
- Tant mieux, moi non plus.
Il baisse les yeux. Il a compris que ça venait de lui.
- Je peux savoir ce que j'ai fait de mal ?
- J'aurais bien aimé t'aider, vraiment... Mais là, je n'en ai pas la moindre envie.
- Julie, Julien, vous voulez bien vous taire un peu !
Mme Cozac s'approche de nous à grands pas. Julien s'empresse de me lâcher la main.
- Bon, vous en êtes où tous les deux ? demande-t-elle, visiblement agacée.
- C'est drôle, je me pose la même question... je ne peux m'empêcher d'ajouter en fixant Julien droit dans les yeux.
- Julien, vous avez choisi votre sujet ?
- Euh... Oui. L'incompréhension.
Il a vraiment l'air perdu. C'est bien fait, tiens ! Fallait y penser avant de me prendre pour ton jouet mon coco...
- Et vous Julie ?
Je réfléchis un peu.
- La déception, je réponds d'un ton sec.
Bientôt un mois que les deux tourtereaux filent le parfait amour. J'ai bien dû m'y faire. Même si la rancoeur a laissé place à une mélancolie qui ne me quitte plus... Mais au moins, j'ai arrêté d'aboyer et de mordre pour un rien. Estelle a cru à mon histoire de stress "qui me fait m'énerver pour un rien", pas Julien. Il se pose des questions, et j'espère sincèrement qu'il n'en trouvera pas les réponses. Je regrette notre complicité naissante, ces provocations artistiques, qui n'ont fait place qu'à une relation pâle et lisse, comme deux "copains" bien obligés de se croiser tous les jours... Et je me persuade que je m'y fais très bien.
5h du mat'. Le parking du lycée grouille de voitures. Le bruit des valises que l'on traîne derrière soi anime un peu le lourd silence de l'aube. Moi, je suis déjà dans le car, coincée entre deux sièges, les jambes relevées et un oreiller contre la fenêtre. Personne à côté de moi, les écouteurs à fond sur les oreilles. "I'm lost, so lost without you..." me fredonne Jim Morrison. Décidément, c'est très joyeux tout ça !
Une tape sur mon épaule. Je me retourne pour voir Estelle me gratifier de son plus beau sourire endormit. J'ôte les écouteurs de mes oreilles.
- Ca va ? me demande-t-elle avec une voix encore pâteuse de sommeil.
- Oui oui. Tu veux t'asseoir là ?
- Bah, j'ai promis à Julien de m'asseoir à côté de lui... Mais on se met juste devant, d'accord ?
Je lui réponds par un sourire peu sincère. Je m'enfonce encore un peu plus dans mon siège.
- Salut les filles...
Julien apparaît dans l'allée du bus, les cheveux en bataille, l'oeil éteint. Il s'assoit lourdement sur le siège juste devant le mien, embrasse machinalement Estelle et pose sa tête contre l'accoudoir.
- C'est pas humain de nous faire nous lever à une heure pareille... lance-t-il d'une voix sourde.
- T'auras le temps de dormir durant le trajet... C'est loin Figueras.
Figueras. Quand notre prof d'espagnol nous avait annoncé ce voyage au début de l'année, je m'en réjouissais presque. Mais là, c'est plus une corvée qu'autre chose... Enfin, c'est une occasion comme une autre de sortir un peu de l'ambiance pesante des salles de classes... Pour rejoindre celle du musée théâtre de Salvador Dali. Y a pire quand même. Je songe déjà à ses oeuvres si décalées, à sa personnalité si fascinante...
J'ouvre les yeux. J'ai dû m'endormir. Je jette un coup d'oeil à l'horloge rouge au-dessus des sièges avant. Huit heures. Le jour s'est levé, éclairant clairement l'autoroute sur laquelle on roule depuis presque trois heures. Je me frotte les yeux, et j'en aperçois deux autres qui m'observent dans le petit espace qui sépare la vitre et le siège de devant. Deux yeux bleus bien éveillés à présent. Je prie pour que mon coeur n'ait aucune réaction. Mais apparemment, Dieu est occupé ailleurs. Je sens ma poitrine se serrer, mon rythme cardiaque s'accélérer... Et un sourire niais se dessiner sur mes lèvres. Les yeux disparaissent derrière le siège. Cette fois-ci, mon coeur s'émiette.
Je pose ma tête contre mon oreiller, je sens les vibrations du bus sur la vitre. Je regarde un peu dehors, le paysage est plat. Puis je vois un visage émerger du dossier juste devant moi. Julien me sourit.
- Tu ne dors pas ? me demande-t-il en chuchotant.
- Non... Et toi ?
- Pas sommeil. Et puis Estelle respire trop fort.
- Je comprends que ce ne soit pas très glamour à avouer, mais ça s'appelle ronfler, je réponds d'un ton ironique.
- La trace de l'oreiller sur la joue, c'est pas très glamour non plus...
Il passe son doigt sur ma joue, pour me montrer où se trouve l'horrible marque imprimée sur mon visage. Je suis partagée entre la consternation et le trouble que me procure son innocente caresse. J'attrape mon oreiller et me cache la moitié de la frimousse avec. Il rit tout doucement.
- C'est bon, c'est pas catastrophique non plus...
- Pour une fille, avoir une sale tête au réveil, C'EST une catastrophe !
- Tu n'as pas une sale tête...
- Les cheveux en bataille, la peau blanche comme un linge et une affreuse trace d'oreiller sur la joue, t'appelles ça comment ?
- Être belle au naturel.
J'aurais jamais imaginer que quelques mots pouvaient vous faire tant d'effet. J'ai l'impression que de nouvelles régions de mon cerveau se mettent en marche toutes en même temps. Ca se bouscule dans tout les sens. Je sens mes joues devenir cramoisies, mon coeur sauter de joie ou de surprise, je ne sais pas, je ne sais plus. Oui, c'est ça, je ne sais plus rien du tout. Je n'existe pas, je flotte dans les airs. Pour peu qu'il y ait des petites étoiles au-dessus de ma tête que je ne serais même pas surprise. Lui, il me regarde avec des yeux qui me transpercent comme jamais. Puis il se rassoit sur son siège, comme si de rien n'était.
Il fait affreusement chaud en Espagne. Et même la climatisation de la chambre d'hôtel n'adoucit pas l'air qui rentre par la fenêtre.
Je suis étalée, les bras en croix sur le matelas du lit deux places que j'ai gagné à "papier, caillou, ciseaux" contre Estelle, qui doit se contenter du lit superposé au-dessus du mien. Elle, elle tourne en rond au milieu de la pièce.
- Tu crois qu'ils dorment les profs ?
- Sais pas...
- Tu crois que je vais me faire choper si je vais voir Julien ?
- Sais pas...
- Tu m'écoutes ?!
- Sais pas...
Elle attrape un traversin et me le lance à la figure.
- C'est pas marrant !
- Oh, ça va, tu vas bien arriver à te passer de lui pendant une soirée, non ?
- Non.
Pauvre choupinette, privée de son "amoureux"... Ridicule. Ou c'est moi qui suis jalouse, au choix. Mais je préfère la première option.
- Bon, je vais tenter, finit-elle par dire en ouvrant doucement la porte. A plus tard.
- Ouais.
Elle referme la porte. Et voilà, elle s'envole vers son bel Apollon. Et moi, je reste plantée là, dans cette chambre miteuse, et qui plus est seule. Vive les voyages scolaires ! J'attrape la télécommande, allume la TV. Je zappe de chaîne en chaîne, écoutant le blabla rapide et incompréhensible des présentateurs espagnols au sourire crispé. On toque à la porte.
- Entre, c'est ouvert, je lance d'un ton désintéressé.
Mais ce n'est pas Estelle qui entre, c'est Julien. Il ferme doucement la porte derrière lui, puis me fait un grand sourire qui soulève ses belles pommettes jusqu'à ses yeux. Je commande à mon cerveau de ne pas me refaire le numéro de la dernière fois, et il se décide à m'obéir.
- Je te dérange pas ? me demande-t-il en s'approchant.
- Non, non... Tu cherches Estelle ?
- Non, pourquoi ?
- Ben... Parce qu'elle, elle te cherche, et accessoirement parce que c'est ta copine.
- Ah. Mais de toute façon, c'est pas elle que je suis venu voir.
Il s'assoit sur le rebord du lit. Je le regarde, j'ai l'impression qu'il est de trop dans ce décor sans âme. La voix du présentateur espagnol semble lointaine.
- T'es venu pour qui ? je demande un peu maladroitement.
- Bah, je me disais que ça faisait longtemps que je n'avais pas eu de conversation avec un lit de fille... Ca va ? demande-t-il en tapotant le matelas.
- Oh, ça va, te moque pas ! Et puis de toute façon, je suis sûre que ça ne fait pas si longtemps que tu n'as pas vu un lit de fille !
- Comment tu peux savoir ça ?
- Ben, avec Estelle, vous avez bien dû... enfin...
- Vas-y, dis-le.
- T'as très bien compris.
- Et alors ? Dis-le.
- Non.
Il reprend son air de vainqueur.
- Décidément, tu es toujours aussi facile à piéger...
- C'est pas drôle. Pas drôle du tout.
- Moi, je trouve ça marrant.
- Que je n'ose pas dire "faire l'amour" ? je demande en faisant semblant d'être choquée au possible.
- Non, que tu t'imagines des trucs pareils.
C'est vrai que ce n'était pas très malin de faire des hypothèses si mal placées, surtout qu'au fond, je ne sais rien de leur vie intime. Je fais un petit sourire d'excuses. Il s'allonge sur le lit, à côté de moi.
- Bon, alors, qu'est-ce que tu racontes ?
- C'est toi qui es venu, donc, logiquement, c'est toi qui fais la conversation...
- C'est pas faux. Alors parlons art, veux-tu ?
- Tout, sauf ça...
- Trop tard, tu m'as laissé choisir !
- OK, OK... Tu veux que je te dise quoi ?
- C'est moi qui lance le débat, c'est toi qui le construis.
Un silence. Ses yeux plantés dans les miens, on ne dit rien, on s'observe. On discute par le regard. J'ai l'impression que quelque chose d'unique me lie à lui, une complicité très intime...
- Merci pour avoir réveillé ma sensibilité à l'art, je dis comme pour rompre ce lien.
- Je n'ai rien fait du tout. Je t'ai juste provoqué au bon moment pour te pousser à te questionner...
- Tu te prendrais pas un peu pour Deleuze ?
Il rit.
- Alors, c'est ça, c'était de la "provocation"...
- Oui. Enfin... Jusqu'à un certain point.
- Lequel ?
- Un bon philosophe ne dévoile jamais vraiment son concept philosophique.
Cette fois, c'est moi qui ris. Je me sens à l’aise. J'oublie que je suis seule dans une chambre d'hôtel avec le petit copain d'une amie, dans une situation qui pourrait porter à confusion, et en train de parler de tout et de rien. J'oublie tout, parce que je veux profiter. Profiter de lui.
Le musée Dali est une oeuvre surréaliste à lui tout seul. De l'extérieur déjà : ces murs rouges, cette symbolique de l'oeuf présente partout... Je ne comprends pas tout, mais je ne peux m'empêcher d'être fascinée. L'intérieur est tout aussi stupéfiant : on est loin des espaces clos et réguliers des autres musées que j'ai pu visiter. Aucune logique entre les pièces, ou des pièces oeuvres d'art elles-mêmes, des plafonds peints et une cour ronde, avec en son milieu la Cadillac du peintre... Véritablement inattendu.
Notre prof d'art plastique, qui nous a accompagnés pour le voyage, prend les Option Arts Plastiques à part, nous tend des feuilles à compléter. La partie ennuyeuse de la visite va commencer...
- Vous êtes tous là ? Bien, je vous explique la suite du programme : j'ai créé des groupes de deux, complètement au hasard, dont j'ai noté les noms sur les feuilles que je vous ai distribué. Vous devez choisir une oeuvre dans le musée, n'importe laquelle, mais de préférence quelque chose qui vous touche particulièrement tout les deux. Vous avez compris ?
On acquiesce d'un rapide coup de tête, et je vois Julien qui secoue sa main dans ma direction, puis il pointe un doigt sur sa feuille. "Regarde" je lis sur ses lèvres. Je jette un coup d'oeil à la liste, et j'aperçois mon nom collé au sien. Je souris. Estelle ne semble pas aussi enthousiaste. Pour une fois, je m'en réjouirais presque.
Tout le monde se sépare. Julien m'attrape par la main, et m'entraîne dans une étroite galerie où sont exposés essentiellement des dessins de Dali.
- C'est ici que c'est le plus intéressant, m'explique-t-il en me lâchant la main.
- Pourquoi ?
- Parce que ce sont les dessins des artistes qui sont les plus intimes, donc, les plus honnêtes. La plupart n'était même pas censés être exposés. Sans pudeur, sans censure.
Il semble vraiment fasciné par ces croquis accrochés aux murs, encadrés sobrement. On marche quelques instants l'un à côté de l'autre dans ce long couloir circulaire qui fait le tour de la cour centrale. Puis je m'arrête devant un dessin. Je ne sais pas pourquoi celui-là en particulier, mais j'ai eu envie de le regarder plus en détails. Lorsque je l'observe, je me sens comme troublée.
Cette femme, cachée derrière un mur, et ces deux corps enlacés... Comme si elle ne voulait pas les voir. Même si elle n'a pas de visage, pas de regard, je la sens triste, perdue... déçue. Oui, déçue. J'ai l'impression que ce dessin est un miroir. Qu'il me renvoie ce que je ressens depuis presque un mois... Et que je m'obstine à oublier, à enfouir le plus profondément possible, pour ne pas le voir.
- Julie, ça va ? me demande la voix de Julien qui me ramène un peu à la réalité.
- Oui, oui... je...
Il s'approche, pose une main sur mon bras.
- Tu es sûre ?
Je ne réponds pas, incapable de lâcher des yeux le dessin. Il le regarde aussi à présent. Il lâche mon bras. Et moi, incapable de faire un geste, de dire un mot, je me mets à pleurer. Les larmes coulent doucement comme si ma douleur sortait de moi de façon liquide. Je ne peux plus m'arrêter.
- Julie, qu'est-ce qui se passe ? demande Julien d'une voix affolée.
Et là, je ne sais pas ce qui me prend, mais mon corps se débloque. Je me tourne vers lui, pose mes deux mains sur ses joues, et l'embrasse. Il a un petit mouvement de recul, de surprise, mais il ne cherche pas à s'échapper. Il entrouvre ses lèvres, passe ses bras autour de mon dos, me serre fort contre lui. J'ai l'impression que mon coeur va exploser, que mon corps va s'évanouir. Je me sens bien, libre... soulagée. Comme si un poids énorme venait de m’être enlevé. Il me serre encore plus, je passe mes mains dans ses cheveux. Je ressens tellement de choses en même temps que je ne sais plus où je suis. La seule chose qui compte, c'est lui, c'est ce baiser que j'attendais sans le savoir. Je ne sais pas combien de temps on reste comme ça. Je ne veux pas savoir.
Seulement voilà, la réalité vous rattrape toujours, quoi que vous fassiez. Lorsqu'il hasarde ses mains dans mon dos, le contact se fait plus réel, plus fort. Un électrochoc. Je prends alors conscience de ce que je suis en train de faire. L'image d'Estelle traverse mon esprit, je me détache de lui.
Il a l'air tout aussi perdu que moi. J'essaie de calmer ma respiration, je souffle lentement par le nez. Il tente un pas vers moi, je recule encore. Je pose ma main sur ma bouche encore brûlante. Je lève les yeux vers lui. Son regard me transperce encore une fois.
- Je... je suis désolée.
C'est tout ce que je trouve à dire. Son visage se crispe. Et mes pas résonnent dans le couloir étroit du musée.
J'ai bien eu toute les peines du monde à éviter Julien depuis hier. Je n'ai pas levé les yeux vers le siège de devant durant tout le trajet du retour à l'hôtel, je ne suis pas sortie de ma chambre, et je prends bien soin de ne pas trop rester avec Estelle. Lui, il ne dit rien, il ne fait rien qui puisse paraître anormal. On dirait qu'il ne s'est rien passé.
Pour continuer sur notre thématique dalisienne, nos profs nous ont emmenés dans sa maison de Port Ligate, tout près de la petite ville de Cadaquès où il a passé son enfance. Encore une fois, le décor est à la hauteur du personnage : pièces absurdes mais magnifiques, déco complètement décalée... Je me sens un peu perdue là-dedans, mais je ne sais plus très bien si c'est la maison ou l'épisode du musée qui me met dans un état pareil.
La visite est passionnante, et on arrive bientôt dans l'atelier du peintre. Des murs très blancs, comme dans le reste de la maison, la mer d'un bleu électrique qui se découpe à travers la fenêtre... On dirait un tableau accroché au mur. Un tableau, il y en a un, posé sur un chevalet, comme si Dali l'avait laissé inachevé. D'ailleurs, des pinceaux sont encore là, dans des bocaux dispersés dans toute la pièce. Le temps s'est comme arrêté.
La guide nous dit quelques mots sur la pièce, mais je ne l'écoute pas. De toute façon, je ne comprends pas un mot de ce qu'elle dit. L'ambiance de l'atelier me trouble beaucoup. Vide et animé à la fois. Puis le petit groupe sort doucement de la pièce pour continuer la visite. Moi je reste là, face à la fenêtre. C'est vrai que Dali a vraiment bien calculé l'angle de vue que l'on pourrait avoir de là, c'est magique. Une peinture vivante.
- C'est beau, hein ?
Je manque d'avoir une crise cardiaque en entendant la voix de Julien dans mon oreille. Je me retourne, il est là, plus beau que jamais dans cette lumière si particulière. Je baisse instantanément les yeux.
- Tu n'as pas répondu à ma question... souffle-t-il d'une voix très douce.
- Oui, c'est très beau...
Un mince filet de voix s'échappe de ma gorge. J'ai du mal à parler.
- Je trouve aussi...
Il s'approche un petit peu plus de moi, je vois le bout de ses chaussures venir toucher celui des miennes. Je tremble. On ne bouge pas. On ne dit rien. J'entend au loin la voix de la guide, toujours froide et fluide. Je finis par lever les yeux, et je commence à me diriger vers la sortie de l'atelier. Il me rattrape par la main, il me barre le chemin.
- Je veux que tu m'expliques, dit-t-il très sérieusement.
- Je n'ai rien à te dire.
- Je crois au contraire que tu as énormément de choses à me raconter.
Il me force à le regarder dans les yeux. Il sait que je ne peux pas résister. Il me connaît par coeur.
- Je ne comprends pas... Je ne te comprends pas Julie...
Sa voix est d'une tristesse infinie. Je me trouve abjecte.
- Ce dessin... C'était moi cette fille. C'était ce que je ressens.
- Les deux silhouettes... C'est...
Il ne finit pas sa phrase. Il a compris.
- Julie, je... Je ne savais pas...
- Tu ne pouvais pas savoir. Et puis, ça n'aurait rien changé de toute façon...
- Au contraire, ça aurait tout changé.
- Ne dis pas ça. S'il te plait, ne dis pas ça.
Je m'éloigne un peu de lui, j'ai mal au ventre. Je m'assois sur les marches de l'atelier, lui, ne bouge pas.
- Tu ne comprends pas... L'heure de colle, le cours, le pinceau... Tout ça, ce n'était qu'un prétexte. Un prétexte pour que tu me remarques. Pour te plaire...
- Arrête Julien, je t'en prie...
Ses paroles me font atrocement mal. Il s'intéressait à moi... Je lui plaisais... Si j'avais vu tout ça avant...
- Ecoute Julie... dit-il en s'approchant doucement. Tu n'as que quelques mots à dire...
Il s'accroupit devant moi, me soulève doucement le menton. Il a l'air grave, sérieux.
- Demande-moi de la quitter, et je le ferai.
Il vient de m'enfoncer un poignard dans le dos. Un poignard ? Non, une hache. Une hache taille XXL. J'ai presque envie de rire, mais je ne sais pas très bien pourquoi. Mais je comprends qu'il ne plaisante pas. Il me regarde droit dans les yeux, sans ciller. J'ai soudainement envie d'être égoïste. Je ne l'ai jamais été dans ma vie, j'ai toujours pensé au autres avant de penser à moi. J'ai envie qu'Estelle souffre, qu'il soit à moi, rien qu'à moi. Et pourtant, si mon coeur est sûr de lui, ma tête n'est pas du même avis.
- Non.
J'ai la désagréable impression d'être dans un vieux film de série B, ou pire, dans un épisode des "Feux de l'amour". Il lâche mon menton.
- Non ? répète-t-il.
- Non.
Non. Je ne veux pas qu'Estelle souffre. Non, je ne peux pas être égoïste. Et non, je ne suis pas une martyre... Seulement une pauvre idiote.
Tout bien réfléchi, je crois que j'ai bien droit au statut de martyre. On peut même me canoniser de mon vivant. Et j'entends déjà ces pauvres filles en détresse qui diront "Sainte Greluche, priez pour nous"...
Même les vacances n'ont pas résorbé le gros bobo de mon p'tit coeur. Julien semble avoir totalement oublié toutes les choses qu'il m'a dites dans cet atelier. Il n'a d'yeux que pour Estelle. Elle n'a d'yeux que pour lui. Et moi, j'ai envie de les leur arracher leurs yeux... Mais en même temps, je n'ai pas le droit de me plaindre. Ces yeux-là, j'aurais pu les avoir pour moi, si je n'étais pas si idiote. Mon bon coeur me perdra... En attendant, je ne lui parle presque plus. Quand il m'adresse la parole, il a un ton léger, comme celui que l'on utilise pour remercier son boulanger pour la baguette qu'il vient de vous vendre. Je lui réponds sur le même ton, enfin, j'essaye, mais au final, ce n'est qu'une voix triste qui sort de ma bouche horriblement sèche.
Mais aujourd'hui, on est bien obligés de se parler, puisque que l'on est dans le même groupe de travail en dessin. Reproduction d'une oeuvre de Dali, au choix. Super sujet. Estelle sort une photo de la "Galatea de sphères" de son sac. Elle la pose juste devant elle.
- Vraiment, j'adore ce tableau... dit-elle d'une voix lointaine. T'as choisi quoi toi ?
- L'angelus...
- Pas très gai tout ça...
Je ne réponds pas. Tu crois que je vais te sortir "La Joconde à moustaches" alors que tu embrasses un mec que je t'ai généreusement laissé comme une abrutie ? Non, décidément, il ne vaut mieux pas que je réponde.
Je pose la photo de l'oeuvre contre mon gobelet d'eau. Oui, cette atmosphère mélancolique me va très bien. Julien jette un coup d'oeil au tableau, puis regarde le sien en souriant. D'ici, je ne vois pas de quoi il s'agit. D'ailleurs, je ne veux pas savoir. Il nous a sûrement sorti un tableau pleins de symboles érotiques directement adressés à sa... Bon, on a dit stop la Sainte Greluche !
Un peu de peinture, je l'étale sur la feuille blanche... A côté de moi, Julien dessine rapidement au crayon. Des traits nerveux, mais précis. Ca y est, je ne peux plus m'empêcher de le regarder. Pour la millième fois je regrette mes paroles, pour la millième fois j'ai devant moi le mec dont je rêve depuis des années, et que j'ai laissé glisser sous mon nez sans rien dire. Enfin si, j'ai bien dit un truc, mais je préfère oublier. Julien ralentit un petit peu la cadence, regarde son dessin attentivement. Je comprends que plus rien n'existe autour. Il fronce les sourcils, il pense. Je me surprends, la bouche à demi ouverte. Heureusement Estelle ne voit rien. Il reprend son dessin, je décide de me mettre au mien.
Mais au bout d'une heure, ma feuille est toujours aussi blanche. Rien ne sort. Rien n'arrive à sortir. Estelle, elle, est toute fière de son oeuvre. Elle nous l'expose de ses deux mains. Julien la félicite. Je comprends ce qu'elle a de plus que moi : de l'assurance. Elle s'assume, moi pas. Elle est drôle, moi pas. Elle est jolie, moi pas. Elle sait dessiner, moi pas. Elle a Julien, moi pas. Non, je modifie : elle a saisi l'occasion d'avoir Julien, moi pas. Voilà, c'est mieux comme ça. Et surtout, plus juste.
- Et toi, c'est quoi que tu as dessiné ? demande-t-elle à Julien.
Il sourit, et soulève doucement sa feuille pour qu'elle puisse voir. J'ai l'impression que mes yeux vont sortir de mes orbites. C'est le dessin du musée, celui devant lequel je me suis arrêtée, celui devant lequel Julien et moi... Non, rien. C'est ce dessin, oui, mais à une exception près : les deux silhouettes. La plus grande, celle de l'homme, regarde vers la jeune fille posée sur le mur, alors qu'il enlace l'autre. Mon regard va du dessin à Julien, de Julien au dessin. Il me sourit, à moi, pas à Estelle. Elle, elle ne comprend rien, elle ne fait que se perdre en compliments pour l'oeuvre de son amoureux. "Oh, c'est trop chou...". Elle ne voit pas non plus Julien me murmurer quelque chose. Quelque chose d'à peine audible.
"Et si on arrêtait de se mentir ?"
Sa petite phrase résonne dans ma tête depuis bientôt une semaine. Une semaine où j'ai tout fait pour ne pas lui adresser la parole, pour ne pas croiser son regard, pour ne pas le voir. Une semaine où il a tout fait pour me parler, pour me regarder droit dans les yeux, pour me croiser le plus souvent possible. Pour une fois, je suis heureuse qu'Estelle soit toujours dans les parages : il ne peut rien faire, rien dire tant qu'elle est là.
Seulement voilà, aujourd'hui, elle a eu la bonne idée de tomber malade. "Je vais pas bien, je reste chez moi. Bisous". Ce message aurait malheureusement dû me faire plaisir. Mais au contraire, lorsque je l'ai reçu, mon ventre s'est aussitôt contracté, et cette angoisse ne m'a plus quitté depuis que je suis partie de chez moi. J'entre dans le lycée comme si je marchais sur des oeufs, comme si le moindre bruit de pas pouvait alerter Julien de ma présence. Je jette des regards partout, guette le moindre mouvement dans les couloirs... Mais je ne le vois pas. Je souffle un grand coup, et je m'assois dans un petit coin, à l'abri des regards. La tête dans les mains, je cherche une solution. Je ferme les yeux pour mieux me concentrer, la tête en arrière appuyée contre le mur. J'essaye de calmer mon angoisse. "Il ne te trouvera pas ici, c'est impossible" me dit une petite voix aiguë dans ma tête. Ca y est, je deviens tellement folle que Jiminy Cricket me fait la conversation...
"Ecoute petit criquet, t'es bien sympa, mais c'est pas le moment de venir me donner des conseils."
"Ah ben si, justement, t'en as bien besoin !"
"Je voulais dire que je n'ai pas besoin des conseils d'un criquet !"
"Tu sais, je suis ta conscience..."
"Conscience ou pas, lâche-moi les baskets !"
- Je peux m'asseoir ?
- Je t'ai dit de me lâcher les baskets, t'es sourd ou quoi !
Je viens de me rendre compte que je n'ai pas répondu à la voix de Jiminy. J'ouvre les yeux. Julien me regarde l'air ébahi. Un sourire gêné apparaît sur mes lèvres.
- Pardon, je... je parlais à...
- A qui ?
- A personne.
Il lève les sourcils, visiblement pas convaincu.
- Alors, je peux m'asseoir ?
- Oui, si tu veux...
Il s'exécute. Tout les deux contre le mur, dans un coin sombre et reculé du lycée... Les pires idées me viennent à l'esprit. Jiminy, reviens ! Il se colle à moi, je sens la peau de son bras contre la mienne. Mon ventre se tord dans tous les sens.
- Je crois que là, tu ne peux plus vraiment t'enfuir... me dit-il en souriant.
Je ne réponds rien. J'ai les méninges qui tournent à plein régime. Jiminy, reviiiiiiiiiiiiiiiiens j'te dis !
- Faut vraiment qu'on parle tous les deux... ajoute-t-il.
- Oui, si... si tu veux.
Il se tourne pour me faire face. Il s'accroupit devant moi, comme dans cet atelier quelques mois plus tôt. Malgré la pénombre, je distingue parfaitement ses yeux, ses beaux yeux bleus, et ses lèvres... Jiminyyyyyyyyyy !
- J'en ai marre Julie. Marre de faire semblant. Je croyais que ce dessin te ferait comprendre.
- Mais j'ai compris.
- Pourquoi tu n'as rien fait alors ?
- Mais tu veux que je fasse quoi ? Que je te saute dessus alors qu'une de mes meilleures amies est ta petite copine ? Non désolée, je suis pas ce genre de fille.
- Je t'ai dit que si tu me le demandais, je la quittais.
- Et pourquoi tu ne la quitterais pas sans que je te l'ordonne ?
Il ne répond pas. Il baisse les yeux vers le sol. Je crois que lui aussi, son Jiminy s'est barré comme un lâche. Jamais se fier à un criquet, jamais.
- Je... c'était idiot.
- Un peu oui.
- Je te demande pardon. C'est moi qui ai tout compliqué. Mais je savais pas si ce baiser était vraiment important pour toi, ou si c'était juste une pulsion. Je... Tu m'as plu dés le début Julie. Dés que je t'ai vu rire. J'ai tout fait pour te le faire comprendre. Au début, j'ai pensé que tu ne voyais rien. Et puis j'ai cru que tu ne voulais pas voir, que je ne t'intéressais pas... Je...
Je n'avais jamais vu de garçon pleurer avant. De petites larmes timides coulent le long de ses joues, comme des perles brillantes. C'est émouvant, bouleversant. Je suis paralysée par ses mots, par ses gestes.
- Et Estelle qui me tournait autour... J'ai bien vu que ça t'énervait. Alors j'ai saisi l'occasion. Je... je sais que c'est ignoble, mais je voulais te rendre jalouse. Mais ça n'a pas marché. Alors, j'ai laissé tombé. Estelle est une fille gentille, drôle... J'ai essayé de tomber amoureux pour oublier. Sans succès. Et juste quand je commençais à me dire que l'on pourrait être amis toi et moi, tu m'as embrassé dans ce musée... Je n'ai rien compris. J'aurais dû te dire les choses. Pas te les suggérer. Maintenant, Estelle s'est attachée, je ne veux pas la faire souffrir sans... sans savoir si oui ou non, tu tiens à moi, si...
Je m'avance doucement vers son visage, j'embrasse une de ses larmes qui vient de rentrer au coin de ses lèvres. Je sens qu'il tremble. Je souris, le regarde dans les yeux. Je sens que moi aussi, bientôt, je vais me mettre à transpirer des mirettes. Mais je m'en fiche. Je lui souris. J'ai tellement de choses à lui dire, lui dire qu'on a été bêtes ensemble, que j'aurais dû voir tout ça, que j'aurais dû lui dire...
- Je ne suis pas très doué pour parler d'amour. Un peu comme toi avec l'art en fait, finit-il par conclure.
Je ris doucement. Il prend ma tête entre ses mains.
- Je t'ai appris pour l'art... Tu m'apprendras pour l'amour ? me demande-t-il.
- Je vais essayer. Mais ne parle pas d'amour Julien.
- Tu as peur des mots ?
- Non, j'ai peur d'aller trop vite.
Il ne répond pas. Il a compris. J'oublie complètement Estelle lorsqu'il pose ses lèvres sur les miennes. J'oublie tout à vrai dire. Les cours, l'art, la générosité... Je prie pour que Jiminy n'ait pas la mauvaise idée de revenir faire un tour dans mon cerveau. Pas maintenant. Les doutes et les remords, ce sera pour plus tard.
Retour au pays
- Mais qu’est ce qu’il fout bordel !
- Julie, arrête, ça va pas le faire venir plus vite…
- Je sais, mais il a quand même un quart d’heure de retard…
Un quart d’heure qu’on attend là, plantés comme deux idiots au milieu de la gare de Nîmes. « Le train en provenance de Paris gare de Lyon aura dix minutes de retard » a annoncé la voix froide dans le haut parleur. Et depuis, je tourne en rond, regarde ma montre, vais chercher un café… Bref, je ne tiens pas en place. Guillaume fait semblant d’être calme, patient. Mais je vois bien que lui aussi, il attend.
« Le train en provenance de Paris gare de Lyon va entrer en gare, voie A. Veuillez vous éloigner des bordures du quai ». La tension se relâche un peu. Je fixe les rails, attends un petit tremblement du sol annonçant l’arrivée du train. Guillaume attrape mon épaule, la serre doucement.
- Relax, il va pas passer sans s’arrêter ! me dit-il en rigolant.
- Arrête de te moquer… C’est pas drôle !
Le train montre enfin le bout de sa locomotive. Enfin, je ne sais pas très bien si ça se dit pour un TGV. Mais ce n’est pas le moment de se poser des questions techniques. Ca y est, il s’arrête peu à peu, puis complètement. Je regarde les portes s’ouvrir sur une vague de passagers stressés qui fuient les wagons comme la peste. Je le cherche des yeux. Mais je ne le vois pas. Sonnerie de portable. Guillaume décroche.
- Oui ! T’es où ? … Je m’en doute que tu sors du train, andouille ! Mais à quelle hauteur ? … OK, on arrive.
Il me fait signe de le suivre, et on marche rapidement le long du quai. Y a un monde fou. Et puis, au milieu de tous ces gens qui courent dans tous les sens, je le vois enfin. Je reconnais le vieux bonnet que je lui avais offert pour son anniversaire l’an dernier. Il nous fait de grands signes. Guillaume s’approche, le prend dans ses bras. Je reste un peu en retrait.
- Julien ! Qu’est-ce que ça fait plaisir de te voir !
- Moi aussi ça me fait plaisir de rentrer un peu…
- Mais t’as encore maigri ! Tu manges rien là-haut ou quoi ?
Il rit. Il a l’air heureux, mais fatigué. Puis il se retourne vers moi.
- Tu pouvais pas être là, soi-disant… me dit-il d’un ton faussement vexé. Tu sais que je n’y ai pas cru une seconde ?
- Je sais pas mentir… je réponds en m’avançant un peu vers lui.
Il me prend dans ses bras, me serre fort contre lui.
- C’est bon de te revoir, me murmure-t-il.
- Je sais, c’est dur de vivre sans moi…
Il rit encore. Ce rire qui m’a tellement manqué depuis des mois. Il me regarde attentivement.
- T’as changé un truc, non ?
- Les cheveux, répond Guillaume.
- Je croyais que tu ne voulais pas qu’on y touche, me dit Julien.
- Fallait bien que je me fasse belle pour le retour de mon meilleur ami !
Il me sourit, m’attrape par l’épaule.
- Bon, allez, on est pathétiques là ! On y va ?
- On attend que toi ! répond Guillaume en attrapant son sac.
- J’ai hâte de revoir tout le monde.
- Tout le monde a hâte de te revoir, j’ajoute en passant mon bras autour de sa taille.
- J’espère que vous ne m’avez pas préparé une soirée bidon de pseudo retrouvailles larmoyantes !
Guillaume et moi nous regardons d’un air complice.
- Oh, c’est pas vrai… fait Julien en soupirant. Je vous laisse trois mois tous seuls, et vous virez vieux potes sentimentaux…
On rit tout les trois en même temps, juste avant de quitter la gare.
Guillaume jette rapidement le sac de Julien dans le coffre, le ferme brusquement, et monte dans sa voiture. Julien me laisse passer devant, et il monte à l’arrière.
Le trajet est étrangement silencieux. Seuls les yeux de Julien qui regarde Nîmes à travers la fenêtre tiennent un discours muet. Il a des cernes énormes. Pourtant, l’autre Julien m’avait prévenu : « Il est très fatigué par tout ça. Alors ne t’inquiète pas s’il a une mine de déterré. » Si, justement, je m’inquiète. J’ai mille questions à lui poser. Je veux savoir comment il va, comment il va vraiment. Parce que je ne croyais pas une seule seconde à ce qu’il me disait par téléphone. « Je t’assure, je tiens le coup ». Je le connais trop bien pour savoir qu’il ne veut pas m’affoler pour rien.
Il tourne la tête vers moi, remarque que je l’observe. Il me sourit.
- Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-il.
- Rien, je te regarde. T’as l’air crevé.
- Un peu, oui.
Je comprends rien qu’en voyant le rictus nerveux qui se forme au coin de sa bouche qu’il n’a pas envie de parler. Pas maintenant, alors qu’il retrouve enfin son chez lui. Je lui souris pour lui dire que j’ai compris, que je ne dirai rien de plus. Puis je me retourne vers la route.
Guillaume se gare dans une ruelle proche d’un bar que l’on connaît bien. On sort de la voiture. Julien semble un peu tendu. Je m’approche, pose ma main dans son dos.
- Allez, détend-toi… Tu es chez toi maintenant…
- Ca fait un bail que je suis pas venu, dit-il.
- Justement. Profite.
Il se relâche un peu, me regarde un instant pour me remercier. Puis il se décide à avancer.
Lorsqu’il pousse la porte du bar, une musique tonitruante se fait entendre. Je vois que tout a été bien préparé : chaque groupe est dans un coin de la salle, qui joue un morceau totalement différent, ce qui donne une ambiance sonore complètement loufoque. Julien semble surpris, puis heureux. Il sourit, se mord la lèvre. Ses yeux brillent en voyant tous ses potes réunis et jouant pour lui. Puis la musique s’arrête, tout le monde le regarde.
- Euh… Salut, dit-il timidement.
Tout le monde rigole au même instant. J’ai l’impression d’être submergée par une vague d’amitié. Tout le monde s’avance vers nous, embrasse Julien, le serre dans leurs bras. Chacun y va de son commentaire, de sa petite remarque décalée, mais je sais bien qu’au fond, ils sont tous heureux de le revoir.
La fête continue. Il n’a pas pu s’empêcher de monter sur la petite scène aménagée pour chanter un peu. Il a bu comme un trou, il rit comme un fou. Je ne peux m’empêcher de sourire en le regardant tituber légèrement devant son micro. Il chante comme si c’était la dernière fois, comme à chaque fois. Il relâche la pression qu’il a subi ces derniers mois, si loin de nous, si loin de tout. Pourtant, on dirait qu’il n’a jamais quitté Guillaume, Julien, Tiste et Linsay. La communion entre eux est parfaite, troublante. « C’est de la musique, tu peux pas comprendre » me dit souvent Julien. Non, c’est vrai, je ne comprends pas très bien, mais je préfère ça.
Le petit groupe stoppe son mini-concert, salue les quelques applaudissements enthousiastes, et descend de la scène. Lindsay sort son appareil. Elle arrive vers moi, attrape Julien par la manche. « Une photo tous les deux, ou je vous tue. » dit-elle en riant. Julien m’attrape par la taille. Il transpire, dit un petit « ouistiti » et se protège les yeux du flash. Lindsay me dépose un bisou sur la joue et s’en va continuer à mitrailler l’assemblée. Julien ne me lâche pas. Il me serre dans ses bras.
- Je suis sûr que tout ça, c’est toi.
- Pas que moi, je réponds. Y a beaucoup de l’autre Julien aussi.
- Lui aussi, faudra que j’aille le gronder.
Je ris en voyant ses yeux brillants. Il a changé. Ses cheveux ont poussé, son visage a légèrement maigri. Il est beau.
- Tu m’as manqué, je lui dis en lui passant une mèche derrière l’oreille.
- Tu dis ça parce que je suis complètement ivre et que je ne m’en souviendrai pas demain.
- Peut-être… Mais n’empêche, je le pense.
Son regard change un peu. Il me serre un peu plus fort.
- Toi aussi, tu m’as manqué… Tu peux pas savoir le bien que ça me fait de te voir…
Je lui dépose un baiser sur la joue, et Tiste déboule comme une tornade.
- Désolé, je te l’enlève, on a encore un peu besoin de lui, me dit-il.
- Je te le laisse volontiers ! De toutes façons, il pue l’alcool !
Et les deux amis repartent vers la scène.
3h30. La salle commence à peine à se vider. Et on dirait qu’une tornade s’est abattue sur le bar.
On remercie les gens d’être venus, on leur dit à bientôt. Seul Guillaume, Linsay, Tiste, Julien 2 et moi sommes restés pour ranger un peu. L’autre Julien, lui, est affalé sur la scène, au fond de la salle. Personne n’ose aller le déranger.
On ramasse chaque bouteille, on range chaque fil. Guillaume et Tiste remballent les instruments, les amplis. Leur rire casse un peu le silence. Je passe derrière le bar, ouvre le robinet et glisse dans l’évier quelques verres sales. Lindsay s’approche, s’accoude au bar.
- Alors ? me demande-t-elle, un petit sourire aux lèvres.
- Alors quoi ?
- T’es contente de ta soirée ?
- Très, oui.
Je lui rends son sourire. Elle sait très bien que j’attendais trop ça. Je ne tenais pas en place depuis qu’il avait appelé pour nous dire qu’il descendait. J’étais trop heureuse de pouvoir le revoir, en vrai.
- Il a l’air heureux, j’ajoute en rinçant une petite assiette.
- Je pense qu’il en avait besoin. De tous nous revoir, je veux dire.
- Oui…
Elle comprend dans le ton que je viens d’employer que quelque chose ne va pas. Elle passe derrière le bar, s’approche un peu.
- Tu te fais du souci pour lui ?
- Un peu… Il avait l’air tellement transparent à la gare…
- Moi aussi, la première fois que je l’ai revu, ça m’a fait bizarre. Mais c’est normal qu’il soit fatigué.
- Je sais… Mais j’ai tellement de choses à lui dire…
Elle me tapote l’épaule.
- Vous avez le temps…
Elle a raison. Il est là pour une semaine, on a tout notre temps pour parler. Je rince le dernier verre, le pose à côté de l’évier, ferme le robinet d’eau. Je me tourne vers Lindsay, elle me prend dans ses bras.
- Ne t’en fais pas… Il est là maintenant…
Je lui murmure un petit « merci ». Un grognement se fait entendre dans le fond de la salle.
- C’est déjà fini ? demande Julien en se relevant.
- Ca fait un moment ! lui lance Tiste en descendant de la scène. Faut évacuer les lieux, il est tard.
Julien s’appuie sur le rebord de la scène, se glisse lentement sur le sol.
- Bon, ben moi, je vais me coucher, dit-il en attrapant sa veste.
- Julie, raccompagne-le, me dit doucement Guillaume. C’est plus prudent.
Je lui souris, remercie tout le monde avant de quitter le bar en tenant Julien par le bras.
- Ca va ? je lui demande.
- Ca va… Juste un peu fatigué.
- T’es rouillé mon vieux…
- Ah, ça, jamais !
Je ris. On marche dans les rues froides de Nîmes, en regardant le ciel. Puis on arrive en bas de chez lui. Il me dépose un baiser sur le front.
- Tu me le rediras demain ?
- De quoi ? je demande en cherchant les clefs de ma voiture.
- Que je t’ai manqué…
Je lui souris, l’embrasse sur la joue.
- On verra demain… Bonne nuit.
- Bonne nuit, et merci.
Et il disparaît derrière la porte de son immeuble.
« On se voit today ?
Bizz my Julian Goldy préféré...
PS : J'espère que t'as pas trop mal aux cheveux... »
J'envois le message. Il est 14h et je n'ai toujours pas eu de nouvelles... Ca m'étonnerait qu'il ne soit pas encore levé. Même en n’ayant dormi que quelques heures, il est incapable de rester flemmarder au lit... Il a trop besoin de profiter de chaque instant. « T'es un écorché vif, c'est ça ? » je lui dis souvent pour me moquer de lui. Mais ça ne le fait pas rire. Et j'aime ça.
Mon portable se met à vibrer. C'est son numéro qui s'affiche.
- Allo?
- Allo Julie ? C'est moi. Ca va ?
- Oui, et toi ?
- Ouais, ça va... Je t'appelle à propos de ton message... Je vais pas pouvoir aujourd'hui.
- Ah... Ben, tant pis.
- Je suis désolé... Mais... Enfin...
Il a une drôle de voix, comme éteinte.
- T'es où ? je demande.
- Chez moi...
- Julien, t'es sûr que ça va ?
- Oui oui, ça va...
- Tu me l'as fait 100 fois ce plan-là, et j'y crois plus maintenant.
- De toute façon, je suis incapable de te mentir, alors...
Je ris un peu. Je sens bien qu'il aurait envie de parler, mais que rien ne sortira au téléphone.
- Tu veux que je passe ?
- ... Non, ça va. Je préfère rester seul pour l'instant. Mais tu peux venir ce soir si tu veux...
- OK.
- Merci.
- Tu sais très bien que je peux rien te refuser avec tes grands yeux bleus de Droopy, même quand je les vois pas !
C'est lui qui rit cette fois.
- A ce soir alors.
- A ce soir. Bye.
On ne raccroche pas tout de suite. On fait tout le temps ça. On s'écoute respirer dans le combiné quelques secondes, puis j'entends la sonnerie froide et vide dans le haut-parleur. Je repose mon téléphone. Je n'aime pas le savoir comme ça. Il ne dit jamais rien quand ça ne va pas, il enfouit ça au plus profond pour faire semblant que ça n'existe pas. Pour que personne ne le voit.
Mais pas de chance pour lui, moi, je vois tout.
Je frappe doucement à la porte de son appart'.
- Vas-y, entre !
Je pousse le battant, rentre à l'intérieur. C'est étrangement vide. Presque froid. Il est là, assis sur son vieux canapé, en train de trafiquer un peu sa guitare. Je sors de mon sac une boite de cachets d'aspirine.
- Je me suis dit que t'en aurais besoin...
- T'es con... me dit Julien en jetant la boite dans un coin de l'appart. Merci d'être là.
- La célébrité t'a rendu trop poli, je réponds en l'embrassant furtivement sur la joue.
Il ne rit pas. Je remarque que j'ai touché un point sensible. Je m'avance, m'assois sur le canapé.
- C'est vide...
- Un peu comme moi, lance-t-il en allant à la fenêtre.
- Tu veux en parler ?
- Tu sais très bien ce que j'ai.
Je me lève, m'approche doucement de lui. Mais pas trop. Il n'est pas du genre à aimer que l'on s'apitoie sur son sort.
- J'ai l'impression de ne plus être chez moi ici...
- Ne dis pas des trucs pareils. Bien sûr que tu es chez toi, plus que n'importe où ! Et c'est pas une émission de TV qui va changer ça !
Il me regarde, surpris.
- C'est la première fois que je te vois t'énerver comme ça...
- Parce que ça me tue que tu dises des trucs pareils Julien. OK, faut pas se voiler la face en faisant comme si tout était comme avant. Mais...
Je sanglote sans vraiment le vouloir. Il s'approche un peu, se plante devant moi.
- J'ai eu tellement peur pour toi... J'ai pas envie que tout ça te bouffe, te fasse douter... Je sais que tu n'es pas aussi fort que tu veux le montrer...
Il me prend dans ses bras.
- Et dire que c'est moi qui me faisais du souci par rapport à vous... me murmure-t-il.
- Comment ça ?
- J'avais trop peur que tout ça m'aie changé, j'avais trop peur de... de vous décevoir.
- Comment tu pourrais nous décevoir ? Ce que t'as fait c'est... c'est énorme. Tout simplement. Je suis super fière de toi... On est tous super fiers...
Là, je craque carrément. Je lui ai dit ce qui me pesait depuis des lustres. Je le serre fort contre moi. Je sens des gouttes couler dans mon cou. Je m'éloigne un peu, je vois des larmes courir le long de sa joue.
- On est vraiment pathétiques... je souffle en souriant.
- C'est clair... Mais j'aime bien te voir pleurer. Ca prouve que t'as bien un coeur finalement...
Je lui donne une tape sur l'épaule, me détache de lui.
- Je te déteste...
- Non, je t'ai manqué... dit-il. Tu vois, je m'en souviens...
Je lui souris. Il se dirige vers son frigo, attrape deux bières, m'en tend une.
- Je propose que l'on trinque à nos retrouvailles...
- OK.
Nos bouteilles s'entrechoquent. Je remarque qu'il m'observe en buvant une gorgée.
- Quoi ? Je lui demande.
- T'as changé...
- Je t'ai déjà dit, c'est les cheveux !
- Non... Tu es différente...
Je ne sais pas quoi répondre. Un silence. Puis il change totalement de sujet.
- Bon, on a du temps à rattraper. Je veux que tu me racontes chacune des choses que tu as fait cette année à la fac.
Ca y est, il a remis sa carapace.
J'ouvre difficilement les yeux. Un léger mal de crâne me rappelle la soirée que j'ai passée, à discuter de tout et de rien avec Julien.
Tellement de temps à rattraper... Je me souviens l'avoir trouvé un peu changé, plus sûr de lui... Mais ce qui m'a énormément surprise, c'est le charme qu'il a gagné en quelques mois. Certes, je trouvais déjà Julien assez séduisant, mais il faut bien avouer que sa célébrité lui a apporté quelque chose en plus qui ne laisse pas indifférente... Je me sors cette idée de la tête en me rappelant que c'est de mon meilleur ami dont il s’agit, et je me lève rapidement, histoire de voir si lui aussi est réveillé.
Et en effet, il est déjà levé. Assis devant son ordinateur portable, il surfe sur Internet. Je m'approche sur la pointe des pieds.
- Salut ! me dit-il alors que je m'apprêtais à lui faire peur.
- T'es pas drôle...
- Je sais. Bien dormi ?
- Ca va... Qu'est ce que tu fais ?
- Oh, je visite un forum...
Je regarde par-dessus son épaule pour voir une bannière à son image.
- Espèce de narcissique va ! je lance en lui tapotant les cheveux.
- Mais pas du tout ! Je viens juste voir ce qu'il se dit de moi, c'est tout... Et c'est assez marrant je dois dire.
- Ca s'appelle comment ?
- Crazy Julien.
- Ces gens ont tout à fait cerné ta personnalité.
Il me donne une petite tape sur la joue, et se lève.
- Bon, faut que j'aille me doucher. Tu peux regarder le contenu du forum si tu veux...
Et il disparaît dans sa salle de bain, me laissant seule face à l'écran. Je clique au hasard sur un topic, commence à le lire. Il n'avait pas tort. C'est assez intéressant de lire ce que ces gens-là pensent de Julien. Même si certaines remarques prêtent à rire, d'autres sont pertinentes. Je m'attarde un moment sur « Tout ce que j'ai toujours voulu dire sur Julien sans jamais », lis les nombreux textes. C'est assez dérangeant de voir que certaines internautes ont autant cerné Julien sans vraiment le connaître. J'ai l'impression qu'il leur appartient un peu... C'est pourtant absurde. Ces personnes l'apprécient sincèrement pour ce qu'il leur donne sur scène. Mais je ne peux m'empêcher de ressentir de la jalousie. Je referme l'ordinateur.
- Ca y est, t'as lu ? me demande Julien, fraîchement habillé.
- Oui... C'est sympa...
Il me regarde d'un oeil méfiant, mais ne cherche pas à connaître la raison d'un ton si mystérieux.
- Un p'tit tour dans Nîmes de bon matin, ça te dit ? ajoute-t-il en attrapant ma veste et en me la tendant.
- Toujours ! Laisse-moi juste le temps de m'habiller, et je te rejoins.
J'attrape ma veste, et file me changer en vitesse dans la salle de bain, oubliant un peu ma jalousie complètement ridicule...
Nîmes le matin, c'est toujours quelque chose que j'ai particulièrement affectionné. Cette ambiance si calme, si pure et à la fois cette impression de bouillonnement, d'éveil proche... Ca me rappelle toujours Julien : il est fragile, doux, mais il a une part d'instabilité...
C'est d'ailleurs un beau matin de mai que je l'ai rencontré. Lui faisant des photos pour ses études, moi séchant pour la énième fois un cour de philo. "C'est malin de passer juste au moment où je prend la photo" m'avait-il dit d'un air agacé. J'avais ri, je ne me rappelle plus pourquoi, ce qui n'avait pas adouci son humeur. Pour me faire pardonner, j'avais accepté de poser pour lui et de lui donner mon numéro de téléphone. Et quelques semaines plus tard, j'avais reçu un texto où était seulement écrite une adresse. Une expo photo de l'E.S.B.A.N., et le fameux cliché de Nîmes et moi le matin au beau milieu de dizaines d'autres. J'avais souri, et laissé un mot sur le livre d'or : "Merci à Julien Doré d'avoir utilisé mon image personnelle à des fins artistiques...". Un autre texto quelques jours plus tard pour m'inviter à une soirée. Et on ne s'était plus quittés.
Julien est toujours là, l'air un peu rêveur, les cheveux brillants dans la lumière du jour. Il remarque deux ou trois nouveaux magasins, se plaint d'avoir loupé pleins de trucs...
- Arrête un peu, tu vas finir par me faire pleurer, je lui dis en passant mon bras autour du sien.
- Je m'excuse, mademoiselle Sans-coeur, d'avoir une sensibilité plus aiguë que la vôtre...
- Je vous excuse, monsieur Caliméro, et avec joie d'ailleurs.
Il rit, me pose encore mille questions sur ma vie en ce moment, les études, la famille...
- Et les amours ?
- Ah, ça, mon cher, c'est top secret.
- Pourquoi ?
- Parce que se sont des choses que l'on partage entre filles uniquement.
- Tu peux au moins me dire si tu vois quelqu'un.
- Et bien, puisque monsieur est curieux, oui, je vois quelqu'un.
Il n'a aucune réaction. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis un peu déçue.
- Mais rien de bien sérieux, j'ajoute.
- Ca ne te ressemble pas...
- Comme quoi, il n'y a pas que toi qui a changé...
Un petit silence. Mais vite troublé par les cris de deux jeunes filles sur le trottoir d'en face.
- C'est luiiii ! C'est luiiiiiiiii !
Je les vois nous pointer du doigt. Julien se pétrifie, me serre un peu plus le bras. Les deux filles traversent la rue en courant.
- Salut Julien ! C'est possible d'avoir une photo ?
- Bien sûr...
Il se détache de moi, s'approche d'elles, pose... Je le regarde effectuer des gestes mécaniques qui ne lui ressemblent pas vraiment... Il semble heureux de leur donner ce qu'elles sont venues chercher, mais à la fois gêné de leurs remarques, de leurs regards... qui n'ont pas l'air de m'apprécier d'ailleurs. Puis elles repartent comme elles étaient venues, surexcitées... Julien se tourne vers moi.
- Voilà... Tu sais pourquoi moi, j'ai changé...
Je ne dis rien. Il ne s'avance pas, met ses mains dans ses poches, baisse la tête. Puis il me fait signe de continuer à marcher.
13H45. On rentre chez lui, deux sandwichs et un magazine pour ados sous le bras. "Juste pour lire ce qu'ils écrivent sur toi !" je lui ai dit pour le convaincre de l'acheter. Et il a cédé.
- On mange rapidement, après, faut que je bosse.
Alors, on mange rapidement. Il attrape sa guitare, me joue quelques morceaux qu'il a composé récemment. Il me parle un peu plus de sa vie à Paris, des gens qu'il a rencontrés, de ceux qu'il aime, de ceux qu'il déteste, mais qu'il est bien obligé de côtoyer. Il me parle de tout, sauf de lui, ou très peu. L'après-midi file à une vitesse folle. Puis il me dit qu'il en a marre de parler.
- Alors, on va te lire, je lui dis en attrapant le magazine.
- Pitié, non...
- Ah, pas de plainte, sinon je te colle sur la porte de ma chambre...
Il sourit. Je commence à lire l'interview que je ponctue de petites remarques scabreuses à son égard. Il fait semblant de s'en foutre, et encaisse. Puis il m'arrache le magazine des mains, et s'assoit en face de moi.
- Fini de jouer, c'est toi qui va répondre maintenant.
- Quoi ?
- Et oui ! Tu croyais quoi, que j'allais me faire marcher sur les pieds sans protester ? C'est mal me connaître ma chère...
Il prend un air sérieux, le ton qui va avec. Il commence à poser ses questions, je répond du tac au tac, toujours des bêtises.
- Quel est pour toi la chanson qui te rappelle systématiquement ton enfance ?
- "Je fais le tour de mon jardin"
- Hein ?
- Tu connais pas ?
- Là, j'avoue que tu me pose une colle musicale.
- C'est une sorte de comptine... Attend, je te montre.
Je me redresse un peu, puis pose mon doigt sur son front. Je commence à faire le tour de son visage en chantant "Je fais le tour de mon jardin". Il rit. Puis, je m'arrête sur chacune de ses paupières en disant "bonjour papi bonjour mamie".
- Très drôle tout ça ! fait-il en tentant de contenir un rire.
Mais je ne me laisse pas distraire. "Je descends les escaliers" alors que je frôle son nez enfantin. "Je m'essuie les pieds" en frottant mon ongle au dessus de sa lèvre, "Et je rentre" en fourrant mon doigt dans sa bouche. Il parait un peu surpris, et me mordille doucement la phalange. Je sens le contact chaud de sa langue. Ca me trouble un peu.
- T'as compris ? je lui dit en retirant mon doigt.
- A peu près.
Il pose son doigt sur mon front, et exécute exactement le même trajet. "Je fais le tour de mon jardin..." Je frissonne un peu sous sa caresse. " Bonjour Papi, bonjour Mamie..." Il se pose sur mes paupières. "Je descends les escaliers..." Sa voix change un peu. "Je m'essuie les pieds...et je rentre." Mais je n'ouvre pas la bouche. Son doigt reste immobile face à la barrière de mes lèvres. On reste un instant ainsi, à se regarder dans les yeux. Beaucoup de choses dans le regard. Puis il se penche doucement vers moi. Seul son doigt sépare nos lèvres. Son nez contre le mien, il souffle légèrement. Mon coeur s'emballe. Sans réfléchir, je pose ma main sur la sienne, et la baisse légèrement.
Un baiser. Jamais je n'aurais imaginé partager ça avec lui. Peut être l'avais-je rêvé... Il s'approche un peu plus, ce qui rend le contact plus profond. Je ne sais plus ce que je fais. Je passe mes mains dans ses cheveux, il passe les siennes dans mon dos. J'ai peur. J'ai envie de lui. Il m'allonge sur le canapé, la pression de son corps sur le mien me fait vaciller. Je ne réfléchis plus. Je n'ai plus envie de réfléchir.
J'ai perdu le contrôle. Voilà tout ce que je trouve à me dire pour expliquer ça. J'ai perdu le contrôle.
Je m'habille en silence. Il dort, la main ouverte vers le ciel. Là où, quelques minutes auparavant, la mienne était étroitement entrelacée. Je repense à nos corps l'un dans l'autre, à ces sentiments que je n'aurais pas dû avoir pour lui, avec lui... J'essuie une larme qui s'échappe de mon oeil. Ma peau semble encore brûler sous ses caresses, sous ses baisers. J'ai mal.
Je ne veux pas le regarder. Il est si beau, si calme dans son sommeil... Peut-être que lui, il ne se pose pas de question. Peut-être ai-je tort de m'en poser ainsi. Mais je ne peux m'empêcher de penser que tout ça, tout ce qu'il vient de se passer, ce n'est qu'une énorme erreur. Quelque chose qui sonne faux. Des années que l'on est amis, pas une seule fois un regard ou un geste ambigu... Jusqu'à hier. Pourquoi maintenant ? Pourquoi tout gâcher alors qu'on se retrouve à peine ? Ma gorge se serre en pensant à tout ce que j'ai perdu en seulement une heure... Si intense soit-elle.
Il bouge, se tourne un peu sur le canapé. J'attrape rapidement mon sac. Ne pas se retourner... Pourtant, c'est ce que je fais. Et lorsque je le vois, je me rends compte que mon regard sur lui a changé. Je ne le vois plus comme un ami, comme un frère. Mais comme un homme. Un homme séduisant, un homme désirable... C'est au tour de mon coeur de se serrer. J'aimerais oublier tout ça, ne pas penser des choses pareilles. Je me sens lâche, je me sens sale.
Il ouvre un oeil endormi.
- Julie ?
Je ne réponds pas. Je me dirige vers la porte d'entrée, l'ouvre doucement.
- Julie ?!
La voix se fait plus insistante. Je sors, ferme la porte derrière moi, et descends les escaliers.
La nuit est tombée sur Nîmes. Une nuit froide, aux ombres noires et menaçantes. Je cours dans les rues le plus vite possible. Je ne prends pas le temps d'essuyer les larmes qui dévalent mes joues, de plus en plus nombreuses.
En une heure, je viens de détruire la chose à laquelle je tenais le plus au monde.
"Un p'tit verre à l'Olive, ça te dit ? Un moment qu'on t'as pas vu... Bizz ! Guillaume."
J'ai reçu ce texto quelques heures auparavant. C'est vrai que je ne les ai pas vus depuis un moment. Trop peur de croiser Julien. Et son silence n'a pas arrangé la situation. Mais tant pis, je prends le risque de le croiser : on ne va pas passer notre vie à s'éviter !
Je gare ma petite voiture dans une rue jouxtant le bar, attrape mon sac et pousse la porte de l'Olive. Chance ou pas, Julien n'est pas là. Par contre, je vois Tiste qui me fait de grands signes du fond de la salle.
- Salut tout le monde, je dis en attaquant à faire la bise à la petite troupe. Vous allez bien ?
- Ca va, ça vient et ça revient, me répond Julien F. Et toi ?
- Ca revient aussi.
- Tu nous fuyais ou quoi ? dit Guillaume.
- Non, je... J'avais pas mal de trucs à faire.
- On dit toujours ça avant de quitter définitivement ses amis, plaisanta Linsay en me faisant une place sur la banquette. Sérieusement, t'as loupé plein de trucs. Et t'as pas trop profité de Julien...
Je préfère ne pas répondre. Je commande un Coca, engage une conversation... Bref, je meuble pour éviter le sujet Julien. Sauf que, décidément, on a décidé de me torturer encore un peu.
- Mais t'étais pas avec Julien lundi dernier ?
- Euh... si, on a passé une partie de la journée ensemble...
- Ben je sais pas ce que tu lui as fait, mais depuis, c'est une vraie tombe. On a dû aller le chercher chez lui pour qu'il sorte un peu, tu t'imagines ?!
Je souris à Guillaume qui me regarde, perplexe. Je m'imagine, oui... Un peu trop même.
- Ah, ben quand on parle du loup ! fait Tiste en se levant.
Je me retourne pour voir Julien entrer dans le bar, son vieux bonnet vissé sur la tête, le regard terne. Je ferme les yeux pour calmer mon coeur qui fait des bonds énormes dans ma poitrine. J'entends qu'il dit quelque chose à Tiste, mais pas exactement quoi.
- Ah, non ! Maintenant que tu es là, tu vas pas faire demi-tour ! Faut sortir mon vieux ! Allez, viens boire un coup...
Julien se laisse faire. Je le vois s'asseoir à quelques places de moi. Il prend bien soin que nos regards ne se croisent pas. Je fais de même.
- T'as pas fière allure Goldy ! dit Julien F. en lui donnant une tape dans le dos. Un p'tit souci ?
- Non, non, ça va... Je suis juste un peu fatigué...
Sa voix est enrouée, faible. Il fait nerveusement tourner le verre posé devant lui entre ses doigts. Je sais ce que ça veut dire, je le connais trop bien. Je suis aussi mal à l'aise que lui...
- Je vais y aller, je dis en me levant brusquement.
- Déjà ? fait Tiste, surpris.
- J'ai du boulot... Mais on se voit bientôt, OK ?
- Ce soir, on fait un p'tit truc pour Julien avant son départ. Tu veux venir ?
- Je ne sais pas si je pourrai.
Julien lève les yeux vers moi. Son regard est triste, éteint. Mais je comprends bien ce qu'il veut me dire.
- Mais je me débrouillerai, j'ajoute en soutenant son regard. Ciao.
Et je sors du bar, toute retournée.
La soirée avait plutôt bien commencé.
Enfin, si on enlève la dizaine de fois où j'ai esquivé Julien, la vingtaine de fois où c'est lui qui m'a esquivée. Et le moment où j'ai frôlé sa main en déposant mon verre sur le comptoir. J'ai cru que ce minuscule contact allait me faire m'évanouir, tellement j'étais gênée. Il n'a pas réagi, juste tourné les talons. Mais le pire restait à venir : une horde de fans a envahi l'Olive, criant des "Julien, on t'aime" plus crispant qu'une craie sur un tableau. Il est devenu tout blanc, et s'est enfui dans les toilettes. Le temps de faire sortir ces écervelées de l'établissement, il était déjà 2h du mat'. Guillaume a eu du mal à rassurer Julien, mais il a fini par remontrer le bout de son nez. Et nous voilà maintenant en train de ranger la salle en silence. La sonnerie du portable de Guillaume retentit.
- Et merde ! Faut que je retourne chez moi tout de suite, dit-il en me lançant un regard désolé.
- Vas-y, je réponds en souriant. On se débrouillera.
- Merci ma p'tite Julie, fait Guillaume en m'embrassant sur la joue. Et tâche de savoir ce qui tracasse Julien...
Je lui souris une nouvelle fois, mais plus tristement. Il quitte le bar, me laissant seule avec mon meilleur ami... Enfin, ce qu'il en reste.
Je lave rapidement quelques tables, il passe un coup de balai approximatif. On ne dit rien, le silence semble peser autour de nous. A plusieurs reprises, j'ai pourtant l'impression qu'il va parler, mais se ravise. On finit de ranger quelques chaises, puis il attrape les clefs et s'avance vers le sortie. Je le suis. La nuit est calme, mais j'aperçois au bout de la rue le groupe de jeunes filles qui doit sûrement attendre que Julien sorte.
- Viens ! je lui murmure en l'entraînant dans une petite ruelle.
Il est surpris mais me suit. J'ai l'impression que l'on est deux gosses jouant à cache-cache. On court de ruelle en ruelle, jusqu'à atterrir dans un cul de sac. On se regarde, et on ne peut s'empêcher de rire.
- On est ridicules, dit Julien en s'appuyant sur un mur pour reprendre son souffle.
- Tu vois un peu ce qu'on est obligés de faire pour échapper à tes fans hystériques !
- Tu vois un peu ce que je suis obligé de faire TOUS LES JOURS !
Je ris doucement. Il se redresse, prend tout d'un coup un air sérieux. Je comprends qu'il va parler, parler de ce que je ne veux pas entendre.
- Julien, non...
Je le supplie presque.
- Je n'ai pas envie de partir sans qu'on ait mis les choses au clair, me répond-il sévèrement.
- Mais elles le sont.
- Je crois pas non.
Il n'avait jamais employé ce ton-là avec moi. Je baisse les yeux.
- Pourquoi tu es partie ?
- Parce que je me suis rendu compte de ce que j'avais fait.
- De ce qu'on a fait Julie.
- Peu importe. J'ai eu honte Julien. Honte d'avoir brisé notre amitié en couchant avec toi.
Cette fois-ci, c'est lui qui baisse les yeux. Mais je ne peux plus m'arrêter de parler.
- Je... Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé. Je te jure que jamais, jamais je n'ai eu la moindre pensé ambiguë pour toi avant ça. Je t'ai toujours considéré comme mon frère, comme la personne qui me connaissait le plus... Je suis désolée, je... On n’aurait pas dû...
Je me met à sangloter. Je vois qu'il a envie de me prendre dans ses bras, mais n'ose pas. Je reste là, le visage dans les mains.
- C'est moi qui n'aurais pas dû Julie. Je ne sais pas non plus ce qu'il m'a pris de t'embrasser... Mais...
- Je ne veux pas que toute cette histoire ait brisé ce qu'on a mis tellement de temps à construire, tu comprends ? Je... je ne veux pas te perdre...
- Je n'ai pas l'intention de te laisser... Je n'en ai jamais eu l'intention...
Enfin, il ose. Il me serre contre lui. Etrangement, je me sens bien, protégée.
- Alors promets-moi que... que tout va redevenir comme avant. Que rien ne va changer.
Son coeur bat vite. Je l'entend taper contre sa poitrine.
- Je... je te promets, souffle-t-il.
Quinze jours qu'il est rentré à Paris. Quinze jours que je n'ai pas de nouvelles. Je lui ai envoyé des centaines de SMS, des dizaines de mails. Il ne répond pas à mes appels. Pourtant, il a écrit plusieurs textos à Guillaume et Julien F. Je ne sais pas trop quoi en penser.
La tempête qui grondait dans mon coeur s'est un peu calmée. J'ai appris à accepter. J'ai compris que tout ne pouvait pas redevenir comme avant, mais que l'on pouvait faire "comme si". Du moins, pour moi, c'est le cas. Mais il ne semble pas partager mon avis. Et le pire, c'est qu'il me manque encore plus après son séjour à Nîmes. Je me surprends à penser à lui plus souvent que d'habitude, son odeur me manque... Je n'avais jamais pensé à ça avant. A la place qu'il prend dans ma vie.
Je sors de la fac, mon sac de cours pendu à mon bras, et les neurones en vrac. Je suis sûre d'avoir loupé cet exam. Mais bon, comme d'habitude, je m'en sortirai avec la moyenne. Du moins, je l'espère. J'allume mon portable. J'attends qu'il m'annonce si j'ai reçu des messages durant la journée ou pas. Et en effet, sur mon petit écran s'affiche un "Vous avez reçu un texto de... Julian Goldy". Je relis l'annonce en fronçant les sourcils. Mais j'ai bien lu. Mon coeur s'affole pendant que j'ouvre le SMS.
"Star Club, p. 28"
Juste ça. Je ne comprends pas. Je relis au moins dix fois les petites lettres électroniques, avant de me rendre compte qu'en effet, il a seulement écrit ça. Star Club... Je lève les yeux, cherche un tabac/presse des yeux. Il y en a un à quelques mètres de là.
J'y entre, cherche le magazine des yeux. Je finis par le trouver. Le buraliste me jette un regard moqueur quand je le lui tends. Je n'y fais pas attention. Une fois la monnaie rendue, je sors précipitamment.
Tout en marchant, je feuillette le magazine. Je trouve enfin la page 28. Une interview de Julien.
"Alors qu'il revient tout juste de vacances, le beau rocker de la Nouvelle Star a accepté de se plier au questionnaire musical de votre magazine préféré. Attention, révélations !"
Je souris en lisant les premières réponses, décalées et parfois cinglantes, comme Julien. Puis, une question attire mon attention :
"Quelle est la dernière chanson qui t'a marqué ?
Ce n'est pas vraiment une chanson, plutôt une comptine. Elle s'appelle "Je fais le tour de mon jardin". Je ne sais pas si vous connaissez. Je l'ai découverte il n'y a pas longtemps, et j'en garde un souvenir tout particulier... Quelque chose de très fort, de sincère. Du moins, pour moi. Je ne l'oublierai jamais."
Mes mains se raidissent sur les pages. Mon coeur semble s'être arrêté de battre.
Je n'avais rien vu. Ou je n'avais rien voulu voir. Cette façon de me promettre que rien ne changerait... J'aurais dû comprendre. Je relis sa réponse. Mon coeur se remet en marche, à mille à l'heure. Tout se bouscule dans ma tête. Je ris bêtement en m'asseyant sur un banc. Mes mains tremblent. Pour moi, ce n'était pas un simple dérapage... Pour lui non plus. Et je me suis bornée à nier l'évidence. Je me sens ridicule.
J'attrape un de mes livres pour m'occuper l'esprit. La première ligne sur laquelle je tombe dit ceci "Je n'ai pas voulu voir, mais pourtant, c'était sous mon nez. J'avais peur de tout perdre parce que je regardais trop en arrière, alors qu'autre chose d'encore plus beau se dessinait devant moi. Pardonne-moi de t'avoir aimé sans le savoir" Ces lignes me transpercent, sonnent tellement juste sous mes yeux. Je pleure un peu, j'attrape mon téléphone, et je tape :
"Editions Gallimard, "L'amour en littérature" de J. Renard p.34, ligne 456"
Et je l'envoie à Julien.
Quelques minutes plus tard, mon téléphone sonne. Julien. Je réponds, je réponds pas ? Finalement, mon doigt appuie tout seul sur le petit téléphone vert.
- Allô ? fait sa voix dans l'écouteur.
- Oui...
- Ca va ?
- Oui, et toi ?
- Ca va ouais. Je viens de recevoir ton message, mais je n'ai pas le temps d'aller acheter le livre en question... Tu peux me dire ce que je devais y trouver ?
Il n'a pas lu. Tout d'un coup, je me trouve complètement dépourvue.
- Rien. Juste "merci".
Je n'ai pas trouvé le courage. Je me sens lâche encore une fois. Peut-être ai-je mal compris sa réponse dans le magazine ?
- Ah, d'accord... sa voix est creuse, vide.
- Tu attendais autre chose ?
- Non. Tu fais quoi ?
- Je viens de sortir de la Fac.
- Ah oui, tes exams ! Désolé, je suis très occupé en ce moment, j'ai la tête ailleurs...
- Pas grave, je comprends.
- Ca veut dire que tu es en vacances ?
- Ouais.
Je l'entend respirer doucement dans le combiné. Il se tait un petit moment.
- Ca te dirait de venir passer quelques jours à Paris ?
- A Paris ? Pour quoi faire ? dis-je d'une voix faussement naïve.
- Ben, je sais pas. Faire du shopping...
- J'aime pas le shopping.
- Visiter des musées...
- Déjà tous fait.
- Et accessoirement, venir me voir.
- Ah, finalement, le shopping, ça me tente assez...
Il rit. Et ça me fait un bien fou de l'entendre.
- Quand est-ce que tu peux venir ?
- Demain.
- Demain ?
- Oui. Ca pose un problème ?
- Non, mais, c'est que... Mon appart' est pas rangé ni rien...
- Le shopping, ça n'attend pas.
- OK, demain. Envoie-moi ton heure d'arrivée à la gare par SMS, je viendrai te chercher.
- D'accord. Et bien, à demain alors !
- A demain...
Et il raccroche. Je suis un peu surprise de son invitation, mais pourtant, j'ai hâte de le retrouver.
Le train roule depuis un bon moment déjà. Et je suis bientôt arrivée gare de Lyon, dixit la voix glaciale du haut-parleur.
Des banlieues défilent sous mes yeux. Et moi je pense à Julien. Depuis hier soir, j'appréhende de le revoir, en ayant lu cette réponse qui me triture l'esprit. Et lui qui ne sait rien de ce que j'éprouve... Mais je ne peux m'empêcher de penser que c'est mieux ainsi. Peut-être qu'après tout, nous sommes fait pour être amis. Et cette petite visite ne fera que le confirmer...ou pas.
Après quelques longues minutes, on s'arrête enfin. J'attrape ma valise et me dirige vers la sortie du wagon. Les gens me bousculent, certains s'excusent mais la plupart ne m'adresse pas un seul regard. Je touche enfin le quai, et jette des regards furtifs autour de moi. Il est là, assis sur un banc... Mais il n'est pas seul. Guillaume et Tiste sont là aussi. J'attrape ma valise que j'avais laissée tomber devant moi, et fais demi-tour. C'est une réaction totalement absurde : je n'ai aucune raison de me vexer comme ça. Et, de plus, je n'ai pas la moindre idée d'où je vais. Mais je me sens incontestablement déçue.
- Julie !!!
La voix de Julien résonne dans la gare. Je ne me retourne pas.
-Oh, Julie ! On est là !
Il m'attrape le bras. Là, je ne peux pas feindre de ne rien avoir remarqué. J'essaye de prendre le regard le plus étonné possible, et je me retourne.
- Julien ! Je suis désolé, je ne t'avais... enfin, je ne vous avais pas vus !
- Pourtant, on était juste à côté de toi ! dit Tiste en attrapant ma valise. T'as un sérieux problème de vue.
- Sûrement, oui...
- Alors comme ça, toi aussi t'as été invité par Juju ? demande Guillaume en me faisant la bise.
- Faut croire.
Je ne peux m'empêcher d'avoir un ton sec, froid. Julien a remarqué, je le sais. Il tire un peu plus sur son bonnet.
- Bon, faut y aller avant que quelqu'un ne s'aperçoive de quelque chose...
Nous sortons de la gare rapidement, mais pas trop, histoire de ne pas éveiller les soupçons. Dans la voiture louée pour l'occasion, Tiste et Guillaume s'étonnent que je n'aie pas remarqué leur absence. "Avec la tête dans les révisions, pas trop le temps de me rendre compte de grand chose..." Julien se tait. Il me jette un petit regard dans le rétroviseur de temps en temps. Je fais mine de ne rien voir.
On arrive dans un quartier essentiellement composé de bâtiments résidentiels, blanc et rose pâle, au milieu de Paris. Je descends de la voiture, et Tiste sort la tête par la fenêtre.
- On va devoir y aller... On enregistre.
- Ah, OK...
- Tiens, voilà les clefs, c'est l'appart' 203 bâtiment C. Fais comme nous, c'est-à-dire, fais comme chez toi !
Je lui souris et m'avance vers le bâtiment indiqué. La voiture démarre en trombe. Je suis déçue, oui. Moi qui m'imaginais passer un peu de temps seule avec Julien, c'est raté...
23h passé. Assise devant la petite TV posée sur un meuble blanc, je zappe sans grande conviction.
Un bruit dans l'entrée. Je les entends rire en ouvrant la porte. Je sens qu'ils sont surexcités. Tiste et Julien F. déboulent dans la pièce, bras dessus bras dessous, en chantant de vieux tubes des Beatles. "Help ! I need somebody, Help !" Linsay et Guillaume semblent crevés et me font un rapide signe de la main avant d'aller se coucher. Les deux chanteurs viennent vaciller autour du canapé, m'entraînent dans leur danse, puis se posent lourdement sur les coussins.
- Tiens, regarde ce qu'il y a à la TV, dit Julien F.
- Quelle chaîne ? demande Tiste en brandissant la télécommande comme un sabre.
- M6, c'est très bien M6...
Je souris en les voyant s'endormir peu à peu devant l'écran. J'aperçois Julien, à demi caché dans la pénombre, qui regarde la scène un peu en retrait.
- Bon, les gars, faudrait peut-être aller dormir, je leur dis en les levant difficilement.
- T'as raison, au lit ! Hop !
Et ils repartent en sens inverse... Me laissant seule avec Julien.
Je ramasse quelques affaires que j'avais étalées sur le sol : pull, magazine... Il vient s'asseoir sur le canapé.
- Tu t'es pas trop ennuyée ? demande-t-il d'une voix douce.
- Non.
- T'as fait quoi ?
- Rien.
- Tu fais la gueule ?
- Oui.
Il souffle un grand coup.
- Et je peux savoir pourquoi ?
- Non.
Je balance mes affaires à l'autre bout de la pièce, et lui demande de se lever. Il s'exécute, pendant que je déplie le clic-clac qui me servira de lit. Je m'allonge dessus lascivement, et je regarde la TV sans grande conviction. Un reportage sur les alcooliques anonymes. Julien s'assoit à côté de moi alors qu'une jeune femme nommée C., sûrement trop lâche pour assumer sa dépendance, témoigne platement... (et Vlan !) On ne dit rien, on se contente de regarder la TV en silence. Julien bouge de temps en temps, signe qu'il est mal à l'aise. Je me prends de remords.
- J'ai fait quelque chose de mal ? demande-t-il alors que C. fond en larme en avouant qu'elle a craqué une nouvelle fois devant une bouteille d'Heineken. (et re-Vlan !)
- Non... Enfin...
- Dis-moi.
- C'est juste que... je pensais qu'il n'y aurait que moi durant ce week-end. Que tu m'avais invitée parce que... tu voulais qu'on passe un peu de temps ensemble. Seulement tous les deux.
Il ne répond pas tout de suite. Encore une long silence, durant lequel C. se voit remettre la médaille du courage par les AAA. Puis il se tourne vers moi.
- Pardon, je pensais pas que ça te gênerait qu'ils soient là...
- Ca ne me gène pas, c'est simplement que...
- Tu aurais vraiment aimé passer du temps seule... avec moi ?
- Oui. Pour qu'on se retrouve un peu. Comme avant.
J'ai bien l'impression que cette dernière phrase était de trop. Julien, dont le regard brillait un peu, vient de se refermer comme une huître en marbre. Il se lève, s'avance vers le couloir.
- Excuse-moi. J'aurais dû penser que tu voulais passer du temps seule avec ton meilleur ami. Comme avant, comme tu dis.
Il est froid, distant. Puis il disparaît dans la pénombre une nouvelle fois.
Je me lève, déçue de mon comportement, et du sien aussi. Je cherche quelque chose pour m'occuper autre que cette foutue TV que j'éteins d'un geste énervé. Je parcours la pièce du regard et tombe sur une pile de livre. Je m'avance, regarde une à une les couvertures... Une d'entre elles attire particulièrement mon attention. Parce que je l'ai déjà vue quelque part. Dessus est écrit en vieilles lettres d'imprimerie :
"L'amour en littérature" J. Renard
Déjà le retour chez moi. Dans la voiture qui me ramène à la gare, personne ne dit mot. J'ai l'impression que ma mauvaise humeur à un peu pourri le week-end...
- Tu vas bosser cet été ? me demande Tiste comme pour meubler le silence.
- Sais pas... Peut-être...
Il n'insiste pas. Julien est assis juste à côté de moi, ayant laissé le volant à Guillaume qui se plaignait de sa conduite trop "nerveuse". Et c'est vrai qu'il l'est un peu. On ne s'est pratiquement plus adressé la parole depuis notre altercation de l'autre soir. Et je ne me suis pas privée de l'enfoncer encore un peu plus maintenant que je sais qu'il m'a menti. Il a lu ma réponse cryptée dans le livre. Je lui en veux, et en même temps, je le comprends. Il a sûrement voulu savoir si oui ou non, j'étais prête. Et j'ai apparemment complètement loupé le coche... Encore une fois j'ai tout gâché. Mais c'est un peu trop tard pour se prendre de remords...
Guillaume se gare. On sort tous, Tiste me prend ma valise et on entre dans la gare de Lyon, toujours aussi silencieux. Il est assez tard, pas beaucoup de monde. Je regarde la pendule : dix petites minutes me séparent de mon départ. Dix minutes pour réparer les dégâts.
- Bon, puisque nous sommes tous réunis ici de façon très solennelle, je tiens à présenter officiellement mes excuses pour mon comportement...
Ils me regardent tous avec de grands yeux. Tous, sauf Julien. Lui, il ne lève même pas la tête vers moi. Les mains dans les poches, la bouche légèrement en avant, il boude, je le vois. Mais ça ne marche pas avec moi.
- T'excuse pas, finit par dire Linsay. Tes exams t'ont stressée, on comprend tout à fait.
- Merci... Mais j'ai vraiment été vache avec certains...
Julien lève la tête, me regarde comme jamais il ne l'a fait. Et cette fois-ci, je ne lis rien dans ses yeux. Du moins, je ne comprends pas. J'essaye de lui dire combien je suis désolée, combien je regrette d'avoir tout gâché si bêtement... Mais il baisse de nouveau les yeux, coupant ainsi notre conversation muette. Les minutes passent lentement, me laissant pratiquement seule sur ce quai, seule avec mes regrets. Puis on annonce mon train.
- Ah, ben va falloir y aller, lance Julien F. en me serrant la main. Enchanté de vous avoir connu.
- De même...
Une bise à Tiste, Linsay et Guillaume. Julien ne bouge pas. Je comprend que c'est à moi de faire le premier pas...
- Julien...
Il ne lève pas la tête. Je m'approche un peu plus. Les autres s'écartent un peu de nous, comme s'ils avaient compris.
- Merci de m'avoir invité... C'était vraiment très gentil...
- De rien, marmonne-t-il.
- Je m'excuse vraiment pour l'ambiance pourrie que j'ai amenée... Et pour tout le reste.
Il frémit un peu à mes derniers mots.
- Moi aussi je m'excuse... Tu peux partir le coeur léger...
Ses paroles me blessent un peu. Elles me piquent au vif. Mais c'est peut-être ce qu'il me fallait. Je lui soulève doucement le menton, le force à me regarder dans les yeux... et je l'embrasse du bout des lèvres. Il se laisse faire, un peu surpris. J'imagine la tête de la petite troupe nous voyant ainsi. Je me détache doucement.
- C'est quoi ça exactement, me demande Julien, un peu troublé.
- Une promesse...
Il sourit, se penche à mon oreille.
- Tu as intérêt à la tenir alors...
Il me regarde un instant dans les yeux, me sourit. Mais je sais qu'il ne fera pas plus. Par pudeur. Je lui dépose un baiser sur la joue, empoigne ma valise, et me retourne. Lindsay, Guillaume, Tiste et Julien F. me regardent la bouche ouverte, sans comprendre.
- Il vous expliquera lui-même ! je leur dis en haussant les épaules.
Puis je cours sans me retourner vers mon train. Heureuse.
01 novembre 2007
Voisins
- Excusez moi mademoiselle…
Je lève les yeux, et je vois qu’une petite vieille dame à l’air sympathique se pencher vers moi au dessus du comptoir.
- Oui, qu’est ce que je peux faire pour vous ?
- Il vous reste des timbres « chatons » ?
- Euh…
J’ouvre rapidement un tiroir dans mon bureau et fais mine d’y chercher quelque chose qui ne s’y trouve bien évidemment pas.
- Non, désolée. J’ai du vendre les derniers tout à l’heure…
- Oh… Et bien tant pis. Merci jeune fille.
- Merci à vous, au revoir !
Et la vieille dame s'en va, l’air penaud. Ah, la dure loi de la vente de timbres… Je me soulève un petit peu de la chaise pour voir si quelqu’un d’autre attend. Mais il n’y a personne. Je tourne mon regard vers la pendule. 17h01. L’heure de la libération. Je me lève rapidement, attrape mon sac et fait un petit signe de la main à la collègue qui reste jusqu’à la fermeture du bureau de Poste. La pauvre, les clients qui arrivent après 17h ne sont pas les plus agréables. Enfin, m’en fiche un peu, puisque moi, je suis enfin libre ! Des heures à répondre à des questions, à remplir des papiers et à vendre des timbres « chatons » pathétiques… Vraiment, je me demande encore pourquoi j’ai signé à la Poste. Ah si, je me souviens : parce qu’il faut bien remplir son assiette et ses placards de façon un tant soit peu régulière.
La rue semble bien peu agitée pour une heure de pointe dans la capitale. Bizarre. Peut-être le temps. C’est vrai qu’un ciel tout gris n’encourage pas à rester bien longtemps dehors… Je vois des dizaines de gens s’engouffrer dans le métro. Et heureusement pour moi, je n’en suis pas. Je tourne rapidement dans la première rue à droite, et je parcours quelques mètres. Mes talons claquent sur le trottoir. Et oui, je peux mettre des talons en ville ! Pourquoi ? Parce que j’ai la chance d’habiter à seulement 100 mètres de mon lieu de travail ! C’est sûrement pour ça aussi que j’ai signé à la Poste… Enfin, je pousse la porte du vieil immeuble devant lequel je me suis arrêtée, et je pénètre dans le hall. Sombre, mais chaleureux. Et comme à son habitude, la concierge est là, assise sur sa petite chaise pliante, et lisant Gala. C’est que c’est une passionnée du glamour Mme Martin. Tellement qu’elle n’a pas loupé un seul numéro de son magazine fétiche depuis 42 ans. « Un record mademoiselle Loizeau, un record ! » me dit-elle à chaque fois. Je souris en la voyant s’approcher de la page qu’elle est en train de lire.
- Bonjour madame Martin !
- Oh, bonjour mademoiselle Loizeau ! Comment allez-vous ?
- Bien, merci. Mais combien de fois devrai-je vous dire de m’appeler par mon prénom ?
- Autant de fois que j’ai acheté Gala ! me répond-elle en posant son magazine sur une table.
- Je vois, je dis en lui souriant à nouveau. Bonne journée ?
- Oh, la routine…
Elle rattrape son magazine et se rassoit. Je hausse les épaules, puis je me dirige vers les escaliers.
- Mademoiselle Loizeau ! me dit la voix de la concierge dans mon dos.
- Oui ?
- Au fait… Vous avez un nouveau voisin.
- Ah bon ? je demande, le sourcil relevé.
- Oui… Fraîchement débarqué de ce matin ! me fait-elle d’un air joyeux. Et fort joli garçon…
Elle me lance un clin d’œil. Je lui réponds par une moue boudeuse avant de m’élancer pour de bon dans les marches. Un nouveau voisin ? Etrange… Qui voudrait d’un appart’ sous les toits en plein Paris à cette période de l’année ? Il faut avouer qu’il y a mieux comme logement… Je grimpe les marches deux à deux. Plus qu’un étage, et me voilà devant ma porte en bois, dont la peinture s’est écaillée il y a déjà bien longtemps. Un tour de clef dans la serrure. Je pousse la porte doucement. Un grincement se fait entendre. Et juste avant de pénétrer dans mon appartement, je jette un coup d’œil à la pote d’à côté. Rien n’a changé. Rien ne laisse paraître que quelqu’un habite là.
- Bienvenue… je murmure avant de fermer la porte derrière moi.
Des accords de guitare, au loin… Qui s’approchent de plus en plus…
J’ouvre les yeux. 3h00. Et les accords de guitare proviennent de l’autre côté du mur auquel je fais face.
- C’est pas possible de jouer à cette heure-ci… je dis d’une voix pâteuse.
Je tends tout de même l’oreille. Un peu trop haut pour être des accords de guitare… Mon voisin serait-t-il musicien ? Si c’est le cas, j’espère qu’il n’est pas dans ses habitudes de jouer à 3h du matin, parce qu’avec la finesse de la cloison qui nous sépare, je risque de passer des nuits très musicales… Puis les accords s’arrêtent. Silence. Je colle mon oreille contre le mur, mais je ne distingue aucun bruit. Je repose ma tête sur mon coussin, et je ferme doucement les yeux…
Accords violents de guitare électrique. Je me lève brusquement. Mon cœur vient de s’arrêter sous le coup de la surprise. Ou de la peur, c’est au choix. Le son n’est pas très fort, mais assez pour que moi seule puisse l’entendre dans tout l’immeuble. Je me lève et m’approche du mur, mais cette fois-ci, ce n’est pas mon oreille que j’y colle, mais mon poing. Je frappe plusieurs coups sur la cloison qui tremble un peu.
- Hey ! Vous avez vu l’heure ! Y en a qui dorment !
Pas de réponse. Les accords se font plus réguliers, j’ai même l’impression qu’une mélodie s’en dégage. Je tape une nouvelle fois sur le mur, un peu plus violemment. Mais mon voisin fait la sourde oreille.
J’attrape un vieux T-shirt que j’enfile rapidement, et je sors de l’appartement. Le bruit est moins intense du couloir. Je m’approche de la porte située juste à côté de la mienne, et je cherche la sonnette. Je trouve un petit bouton jaunâtre au-dessus duquel est collée une petite étiquette. « J.D. ».Seulement deux initiales. Bien mystérieux ce nouveau voisin…Mais absolument pas discret. J’appuie sur la sonnette, et cette fois-ci, la guitare s’arrête instantanément.
- Ah ben c’est pas trop tôt ! je lance en haussant la voix pour qu’il puisse m’entendre. Ca ne va pas de jouer de la guitare si tard !!! Je ne sais pas vous, mais moi je bosse demain, et j’aimerais bien dormir !
Un bruit de pas. Je regarde la poignée, mais elle ne bouge pas. J’entends simplement un petit glissement de l’autre côté. Il doit être en train de me regarder à travers le petit trou de la porte. Je fais un signe ironique de la main. Mais il ne bouge pas. Je me sens tout à coup mal à l’aise, d’être observée comme ça par un inconnu. Je tire un peu sur mon T-shirt.
- Euh… Y a quelqu’un ?
De nouveau, pas de réponse. J’entends simplement les bruits de pas repartir de là où ils étaient venus, puis une porte qui claque. Je reste un instant plantée là, un peu troublée par son silence. Puis je rentre chez moi.
« Il est 7h00, nous sommes le samedi 15 septembre 2007… »
J’écrase ma main sur mon réveil qui s’éteint instantanément. Samedi. Pour la plupart des citoyens français, ce jour signifie « week-end qui commence, donc grasse mat’ ». Mais pour moi, ça veut dire « dernier jour de boulot de la semaine ». Moins sympathique, certes, mais rempli d’espoir. Je me lève, prends ma douche rapidement et sors sur le balcon respirer un peu d’air et jauger la température extérieure. Un petit vent frais caresse mes joues encore humides. Je ferme un peu les yeux, puis je me penche par dessus la rambarde pour scruter l’appartement d’à côté par la fenêtre. Mais je ne vois rien. Dommage, pour une fois, j’aurais presque apprécié d’avoir un balcon jumelé à celui de mon voisin de palier. Enfin, tant pis.
Je m’habille à l’aveuglette, vu que l’ampoule de ma chambre est grillée, puis j’attrape mon sac et je sors. Une fois ma porte fermée, je scrute celle d’à côté. Un sourire me vient aux lèvres et je m’en approche à pas de loup. Je ris avant même de poser mon doigt sur le bouton jaunâtre. La sonnette stridente se fait entendre. Bruit sourd de quelque chose qui tombe sur le sol de l’appartement. Je laisse sonner encore un peu, puis je me précipite dans l’escalier. Quelle gamine, je vous jure ! Mais je suis bien contente de m’être vengée…
La journée est longue, comme toutes les autres qui l’ont précédée. Des centaines de visages défilent devant mes yeux, des jeunes, de vieux, des blonds, des bruns, des hommes et des femmes… Et pas un pour rattraper l’autre. J’ai remarqué que le samedi, l’impatience des gens augmente considérablement. Et la fourberie des grands-mères qui doublent dans les files d’attente aussi. Mais j’avoue que les sermons outrés des gens donnent un petit côté épique à ma journée. Et sans ça, je crois que je finirais par m’endormir sur mon bureau.
17h, je sors. Mais aujourd’hui, je passe rapidement au tabac avant de rentrer chez moi.
- Un paquet de Marlboro s’il vous plait, je lance au buraliste qui me connaît bien.
- OK !
Ce mec doit faire 50% de son chiffre d’affaire rien qu’en vendant des cigarettes aux employés stressés. Je lui adresse un sourire avant de sortir de son petit magasin, puis je marche rapidement jusqu’à chez moi.
Mme Martin est encore en train de lire Gala. Quand elle entend la porte se refermer, elle lève les yeux vers moi au-dessus des pages de son magazine. Un sourire illumine alors son visage.
- Mademoiselle Loizeau ! Ah, je vous attendais !
- Vous m’attendiez ? je répète en fronçant les sourcils.
- Oui !!! Je savais bien que je l’avais vu quelque part !
- Mais de qui parlez-vous, Mme Martin ?!
Elle pose son magazine sur sa table et le tourne vers moi. Je regarde le visage qu’elle est en train de pointer du doigt sur la page. Un jeune homme blond, au regard délavé, avec une barrette dans les cheveux. Il est apparemment dans une soirée branchée, mais ne semble pas très à l’aise. Je relève les yeux vers ma concierge qui me fait un grand sourire.
- Désolée, mais je ne comprends pas…
- C’est votre voisin !
- Lui ? Mon voisin ?
- Oui ! Julien Doré, le gagnant de la Nouvelle Star ! Vous n’avez pas regardé ?
- Non, je n’aime pas trop ce genre d’émission… Mais vous êtes sûre que c’est lui ?
- Certaine ! Oh, mon Dieu ! C’est la première fois qu’une célébrité vient s’installer dans mon immeuble ! Je suis tellement heureuse !
- Oui, je comprends, mais vous devriez peut-être garder ça pour vous Mme Martin. Il n’a sûrement pas envie qu’on le dérange…
- Motus et bouche cousue ! me dit-elle en se rasseyant sur sa chaise. Bonne soirée Julie !
- Bonne soirée à vous aussi, je réponds en lui souriant.
Je grimpe l’escalier rapidement. Ah, voilà qu’un visage vient de se coller sur les accords de guitare de mon célèbre voisin. Enfin, célèbre… Tout est une question de point de vue. Mais j’avoue que ça me fait tout drôle de dormir à quelques mètres de quelqu’un que des centaines de personnes connaissent. C’est idiot, mais c’est troublant. Et lorsque j’arrive devant ma porte, mes yeux sont attirés par un petit bout de papier à moitié glissé sous la porte. Je l’ouvre doucement. Un mot, une écriture fine et rapide, un peu maladroite.
« Désolé pour hier soir. Ca ne se reproduira plus.»
Il n’a pas signé, mais je sais que c’est lui. Je souris un peu, puis je sors un stylo de mon sac, et griffonne à mon tour un petit mot rapide que je glisse sous sa porte.
« Excuses acceptées. Vous jouez très bien de la guitare, et j’espère avoir le loisir de vous écouter à une heure moins tardive la prochaine fois… »
Dimanche. Enfin une journée pour ne rien faire. Et pourtant, j’ai tourné en rond dans mon appartement.
Je sors fumer une clope au balcon. J’aspire lentement la fumée tout en regardant les voitures défiler sous mes pieds. Je pense au boulot de demain, au mec que je dois retrouver dans une demi-heure pour boire un coup, aux factures que j’ai à payer… Je pense aussi à mon voisin, le gagnant inconnu qui ne pointe pas le bout de son nez. Il joue au chanteur mystérieux. Hier soir, juste avant de me coucher, j’ai entendu un mot se glisser sous la porte. Mais j’ai eu beau courir comme une folle jusqu’à la porte, il n’y avait déjà personne. J’ai juste entendu quelqu’un dévaler l’escalier. Puis j’ai ouvert le mot. Toujours la même écriture fine, mais cette fois-ci, il s’était un peu plus appliqué.
« Tendez l’oreille demain, on ne sait jamais. Bonne soirée. »
Mais j’ai eu beau tendre l’oreille, je n’ai rien entendu qui puisse ressembler au son d’une guitare. Mais lorsque j’étais dans la salle de bain en train de me préparer pour mon rencard, j’ai entendu l’eau couler de l’autre côté de la cloison. J’ai même cru discerner un filet de voix par moment. La Nouvelle Star chanterait-elle sous la douche ? A cette pensée, je souris, et je rentre à nouveau dans mon petit salon. Je regarde une dernière fois qu’il ne me manque rien dans mon sac, puis je sors de l’appart’. En fermant la porte à clef, je songe au rendez-vous qui m’attend. Un mec m’a invité à prendre un verre hier alors qu’il venait déposer de l’argent. Plutôt mignon, mais un peu trop dragueur à mon goût. Enfin, j’ai fini par céder. Après tout, ça fait longtemps que je ne suis pas sortie avec quelqu’un.
Je commence à descendre rapidement les marches, en prenant bien garde de ne pas en louper une. Combien de fois je suis tombée en glissant sur le bois rendu lisse par des centaines de chaussures ? Mais juste avant d’arriver à l’étage en-dessous du mien, je vois que mes pieds ne sont pas les seuls à fouler ces vielles marches. En effet, une paire de Converses à la couleur et à l’état indéfinissables vient de rentrer dans mon champ de vison. Et lorsque je lève les yeux vers leur propriétaire, c’est un regard tout aussi indéfinissable que je rencontre.
- Bonjour, je dis en souriant au jeune homme qui me barre le chemin.
- Salut, me répond-il en souriant à son tour. Vous voulez passer peut-être ?
- Euh… Oui !
Il s’écarte vers le mur pour me laisser passer. L’escalier est tellement étroit que je suis obligée de me coller un peu à lui. Il baisse la tête, et se mordille la lèvre.
- Merci.
- De rien. Et je m’excuse encore pour l’autre nuit. Je… je n’ai plus pensé que j’avais des voisins… Enfin, une voisine.
- Ce n’est pas grave, je lui dis en souriant. Mais je ne vous ai pas entendu jouer aujourd’hui…
- Je cours m’y remettre, me lance-t-il en levant les yeux vers moi. Mais je vois que vous sortez…
- Oui, j’ai un rendez-vous, j’explique. Peut-être ce soir…Mais pas trop tard alors ?
- Promis.
- Bonne soirée.
- A vous aussi.
Puis il continue de monter les marches. Je reste un instant à le regarder grimper jusqu’à son appartement. Vraiment timide pour quelqu’un qui a gagné un jeu TV… Mais vraiment mignon, en effet. Pour une fois, Mme Martin n’a pas exagéré.
- Bon, et bien, on est arrivé, je dis à l’adresse du mec qui vient de me raccompagner juste en bas de chez moi.
- Tu ne veux pas prendre un dernier verre, tu es sûre ?
- Non, merci, ça va. Et puis je suis fatiguée…
- OK. On s’appelle ?
- Promis.
Je lui dépose un baiser sur la joue et je rentre dans l’immeuble. Je pousse un soupir : gentil, mais beaucoup trop collant. C’est limite s’il ne m’avait pas demandé s’il pouvait monter chez moi. Enfin, j’ai quand même bien rit pendant ce rencard.
Je monte rapidement les escaliers, et arrivée devant ma porte, je baisse les yeux vers le vieux paillasson, pour y voir posé un CD gravé et un petit mot.
« Séance de rattrapage… Bonne nuit. »
Je souris en entrant dans mon appartement, et je cours jusqu’à ma chaîne stéréo. J’y glisse le CD, appuie sur « Play » et j’écoute la mélodie qui sort des enceintes. La guitare est douce, la voix à la fois fragile et puissante. Je reconnais quelques-uns des accords entendus la toute première nuit où il est arrivé. Je souris. Il a enregistré ça rien que pour moi… Puis le morceau s’arrête. Je récupère le CD, le remets dans sa boite. J’attrape un bout de papier et je griffonne :
« Merci… C’est très beau. Finalement pas mécontente d’avoir entendu ça en live et en avant-première l’autre nuit… »
Je dépose le tout devant sa porte, frappe deux coups puis rentre dans mon appart’. Je colle mon oreille contre le mur de ma minuscule entrée. Je l’entends s’approcher, puis un petit silence. Il rit. J’attends quelques minutes, histoire de voir s’il va me répondre. Mais rien. Un peu déçue, je retourne près de mon sac à main, attrape une clope et sors sur le balcon.
Il fait déjà nuit noire. Les fenêtres encore allumées semblent former des constellations urbaines surprenantes. Je me sens un peu seule sur le toit du monde. Enfin, seule, pas tout à fait. J’entends une respiration régulière juste à côté de moi. Je tourne la tête, et je vois Julien, appuyé sur la rambarde, qui ne m’a apparemment pas vue sortir. Il a l’air perdu dans ses pensées. Il a les sourcils légèrement froncés, comme s’il réfléchissait. Je vois son pied tapoter doucement le ciment.
- Pas sommeil ?
Il sursaute en entendant ma voix. Et lorsqu’il se rend compte que je suis là, il me sourit, et semble revenir sur terre.
- Non, jamais. Vous avez du remarquer.
- Oui, en effet.
Silence. Il me regarde tirer sur ma cigarette.
- Vous fumez ?
- Oui. Ca vous étonne ?
- A vrai dire, oui.
- Pourquoi ?
- Parce que vous n’avez pas vraiment l’air d’une fumeuse.
- Il faut obligatoirement avoir les dents jaunes et une halène putride quand on fume ? je demande en écrasant ma clope par terre.
- Non, c’est vrai, me répond-il en riant.
On se regarde un moment. Sans rien dire. Puis il tourne de nouveau les yeux vers la ville.
- Alors, c’était bien ? me demande-t-il sans me regarder.
- Oui, très. Vous avez une jolie voix
- Je parlais de votre rendez-vous.
- Oh… Eh bien, ce n’était pas trop mal.
- Vous êtes rentrée seule pourtant…
Je n’aime pas beaucoup ce sous-entendu. Mais je n’en dis rien. C’est lui qui rompt le silence.
- Pardon.
- De quoi ?
- D’avoir dit ça. Ca ne me regarde pas.
- Pas vraiment non.
Il baisse la tête, puis se détache de la rambarde. Il me fixe un instant droit dans les yeux. Puis il murmure un « Bonsoir » sans émotion avant de disparaître dans son appartement.
« Pourquoi ce lourd silence ? L’appart’ est bien triste sans vos accords de guitare.»
Je dépose le petit mot devant la porte, frappe deux coups puis file me cacher chez moi. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Ca fait deux jours qu’il n’a pas donné signe de vie. J’ai tendu l’oreille, je l’ai même collée contre le mur. Rien, pas un son, pas un bruit. Il n’est pas non plus réapparu au balcon. J’ai bien peur que Julien Doré ne soit fâché…
D’ailleurs, je ne comprends pas vraiment pourquoi. Après tout, c’est lui qui s’est mêlé de choses qui ne le regardent pas. C’est moi qui devrais faire la gueule. Je regrette déjà d’avoir déposé le mot devant sa porte. Peut être ne l’a-t-il pas ramassé ? Je me précipite jusqu’à la porte. Mais quand je l’ouvre, Julien me barre le passage, la main levée comme pour frapper à la porte. Il semble tout autant surpris que moi.
- Euh…Salut, me dit-il en baissant la main.
- Salut. Tu venais me voir ?
- Non. Tu sortais ?
- Euh… Oui.
- Ah, d’accord. Tiens, c’est pour toi, ajoute-t-il en me tendant un morceau de papier. Bonne soirée.
Et une fois de plus il disparaît dans son antre. J’ouvre doucement le papier qu’il m’a donné.
« Pas le cœur à jouer…»
Je ferme la porte derrière moi, mais au lieu de filer dans les escaliers, je me tourne vers la sienne. J’hésite un instant, puis je frappe. Bruits de pas, regard à travers le petit trou. Puis il ouvre la porte.
- Je croyais que tu sortais ?
- En fait, non. C’était pour ne pas me rendre ridicule en te disant que je venais récupérer le mot.
- Oh… Tu es venu le chercher ? me dit-il en souriant.
- Non, je… Je suis venue m’excuser.
- T’excuser ?
- Oui. De t’avoir tutoyé.
- Le mal est fait. Et puis, moi aussi je t’ai tutoyé. Peut-être que c’est mieux comme ça.
Je souris. Je me sens toute petite face à lui et à son regard bleu. Il me sourit aussi.
- Tu es pardonnée, ajoute-t-il.
- Merci. Bon, je ne te dérange pas plus longtemps… Bonne soirée.
- A toi aussi.
Je ne sais pas pourquoi, mais je m’avance doucement, et je lui dépose un baiser sur la joue. Il semble un peu surpris, puis finit par me faire un sourire un peu approximatif. Je lui souris aussi, il ferme sa porte.
Je rentre rapidement chez moi. Pourquoi est ce que j’ai fait ça ? Il va me prendre pour une pauvre fille en manque d’affection maintenant. Enfin, ce n’est pas tout à fait faux. Mais quand même ! Je me laisse tomber de rage sur le canapé. Mais mon esprit est troublé par des sons de guitare provenant du mur d’à côté. Je colle doucement mon oreille contre la cloison, comme je le fais si souvent depuis qu’il est là. Je l’entends fredonner quelques paroles en anglais que je ne comprends pas. C’est beau, très doux. Puis il s’arrête, et je l’entends marcher rapidement. Il ouvre sa porte, un petit mot glisse sous ma porte. Je m’y précipite, et ouvre le papier plié en deux.
« L’envie de jouer est revenue…Merci. »
- Mademoiselle ! Ils viennent ces timbres ?!
- Oh, pardon, excusez-moi !
Je lance un regard embarrassé à la mère de famille qui me regarde d’un air mauvais.
- Voilà. Ca fera 2 euros 30 s’il vous plait.
- Tenez. Et la prochaine fois que vous avez envie de rêvasser, ne venez pas travailler, ça vaudra mieux !
Je lui fais un sourire plus qu’ironique et elle s’en va s’en dire un mot de plus. Mais elle n’a pas tout à fait tort. Penser à autre chose alors que l’on travaille dans un bureau de Poste, ce n’est pas très professionnel. Surtout quand le « autre chose » s’appelle Julien Doré.
Je ne me l’explique pas, mais j’ai l’impression que tout me ramène à lui. Je chante ses mélodies lorsque je m’ennuie, quand un client a les yeux bleus, ce sont ceux de Julien que je vois… Incroyable. J’ai l’impression qu’il m’obsède.
- Cathy, je prends une pause, je dis à ma collègue qui me regarde en souriant.
- Oui, j’ai bien l’impression que tu en as besoin.
Je lui rends son sourire et sors rapidement du bâtiment. Je cherche des yeux un endroit où me poser un peu, et je jette mon dévolu sur un petit pub au coin de la rue. J’y entre, commande une bière et m’assois face à la TV. J’allume ma clope, et je perds mes pensées dans dernier clip de Timbaland. C’est génial les chaînes musicales : vous restez une seconde devant, et vous ne pouvez plus en réchapper.
Je bois lentement ma bière, et tout d’un coup, je vois apparaître Julien sur l’écran de télévision. Mon cœur s’arrête. Je le vois rire, se concentrer, jouer de la guitare, un bonnet vissé sur la tête. Pour la première fois, je vois le Julien « connu ». Je ne peux m’empêcher de rester là sans bouger. Il parait si différent. Sûr de lui à travers la musique, à travers ce qu’il aime. Il rit comme je ne l’ai jamais vu rire, il se donne littéralement… Et je me rends compte qu’au fond, je ne le connais pas. Je regarde encore un peu ce Julien là me dire qu’il adore les portes, puis je me lève précipitamment. Je paye ma bière et je sors du bar.
- Et bien, tu n’as pas l’air en meilleure forme que tout à l’heure ! ironise Cathy en me regardant m’asseoir à mon bureau.
- Si si, ça va… C’est juste que… Rien, j’ai la tête ailleurs, c’est tout.
- Bon, allez, tu peux filer.
Je la regarde d’un air surpris.
- Rentre chez toi, je crois que ça vaut mieux. De toute façon, tu n’es pas en état de travailler. Je dirai que tu étais malade. Allez, file !
Je la remercie du bout des lèvres et sors rapidement avant qu’elle ne change d’avis. Je me surprends à courir le plus vite possible en direction de mon immeuble. Quand j’entre, je ne prends pas la peine de m’arrêter pour discuter avec Mme Martin. Je lui fais un rapide signe de la main, et je m’enfuis dans les escaliers. Là, tout de suite, la seule chose que je veux, c’est être seule.
J’arrive au dernier étage, le mien. J’ouvre rapidement ma porte, et m’assois sur le canapé. Je ne sais pas pourquoi j’ai réagi comme ça. J’essaye de comprendre ce qu’il m’arrive. Il y a seulement quelques minutes, j’étais heureuse, épanouie… Et on dirait que découvrir une autre facette de Julien m’a bouleversée au plus profond de moi. A moins que je n’aie réalisé que maintenant qu’il était trop différent. A mille lieux de ma petite vie à moi. Mais je n’aurais jamais cru que ça aurait tant d’importance.
Grand silence dans mon appartement. J’ai éteint les lumières, et je reste assise dans mon petit canapé à regarder le ciel s’assombrir.
J’ai réussi à me reprendre un peu en main. Après tout, qui est Julien dans ma vie ? Mon voisin, c’est tout. Un voisin fascinant, mignon, drôle et gentil. Mais il reste un simple voisin de palier. Et pendant que j’essaye de me rentrer ça dans le crâne, je ne me rends pas compte qu’une main vient d’apparaître à travers la fenêtre.
Je sursaute. Il faut dire qu’une main au milieu du ciel, ce n’est tout de même pas très commun. Mais ayant retrouvé mes esprits, je m’avance vers la fenêtre, et me rends compte que cette main est rattachée à un fort joli bras, lui-même appartenant à un fort joli jeune homme, qui me sourit d’un air narquois.
- Tu es toute pâle, me dit Julien alors que j’ouvre la porte fenêtre. Je t’ai fait peur ?
- Oui, un peu. Une main qui flotte au milieu de nulle part, je ne vois pas ça tous les jours.
- Pardon, je ne voulais pas t’effrayer. Je voulais simplement t’inviter à ma pendaison de crémaillère.
Je le regarde, surprise. Il rit comme un enfant.
- Tu ne pouvais pas venir frapper à ma porte, comme le font les gens normaux ?
- Non, parce que je ne suis pas normal, me répond-il en me tendant la main. Tu viens ?
- Quoi ? Tu veux que je passe par-dessus la rambarde ?
- Qu’est ce que tu risques ? Au pire, de faire subir à ton estime un coup dont elle ne se remettra jamais…
- C’est vrai que tu n’es pas normal… je murmure en passant ma jambe au-dessus de la barrière qui sépare nos deux balcons.
Il rit de nouveau et ne me lâche pas la main. Il m’entraîne à l’intérieur de son appartement. Enfin, on dirait plus un entrepôt d’objets en tout genre. Des guitares plus belles les unes que les autres, un tambourin posé sur le sol, un micro au milieu d’une rivière de fils électriques, et quelque chose qui ressemble à une table de mixage.
- C’est un vrai studio d’enregistrement ici, je lui dis en souriant. Tu trouves de la place pour dormir ?
- Oui, dans l’autre pièce. Mais il m’arrive de m’endormir sur le canapé…
Au son de sa voix, je devine qu’il n’invente pas. Il file à ce qui doit être la cuisine, et revient avec deux bouteilles de bière.
- J’espère que tu aimes ? me demande-t-il en m’en tendant une.
- Oui. Mais je suis la seule invitée ?
- Oui.
- Quel honneur !
- N’est-ce pas ? Bon parlons de choses sérieuses…
Je vois son visage se fermer. Ses yeux perdent un peu de leur intensité, puis il me tend la main.
- Nous n’avons toujours pas fait les présentations officielles. Julien Doré, artiste paumé, enchanté.
Je ne peux m’empêcher de rire. Mais voyant qu’il ne perd pas son air faussement solennel, je redeviens sérieuse.
- Julie Loizeau, employée de la Poste complètement givrée, tout le plaisir est pour moi.
Nous restons un moment à nous serrer frénétiquement la main, puis nous éclatons de rire. Il me fait signe de m’asseoir à côté de lui sur le canapé.
- Alors comme ça, tu es artiste ? je lui demande.
- Oui. Mais parlons plutôt de toi.
- Je sais qui tu es Julien.
- Ah bon ? Tu m’intéresses… Parce que même moi, du haut de mes 25 piges, je ne sais toujours pas qui je suis…
- Je veux dire… Je sais que tu es connu.
Cette fois-ci, son visage se ferme vraiment. Le beau sourire qui l’illumine d’habitude s’efface. Il reste un instant à me regarder, puis se lève, et marche un peu devant moi.
- Tu le sais depuis le début ? me demande-t-il.
- Oui. Enfin, depuis que la concierge m’a dit que…
- OK, j’ai compris.
Je le regarde faire les cent pas en se passant la main dans lez cheveux. Il semble réfléchir.
- Tu en as parlé à quelqu’un ?
- Non, pourquoi je le ferais ?
- Parce qu’habiter à côté d’une vedette de la TV, y en a qui s’en vanteraient.
- Pas moi. Ca ne m’intéresse pas.
- Alors pourquoi m’en avoir parlé ?
- Parce que je pensais que tu préférais le savoir.
Il continue de faire les cent pas, et ne m’adresse aucun regard.
- Bon, j’ai compris, je finis par dire en me levant à mon tour. Désolée d’avoir plombé l’ambiance.
- Non, ne pars pas. Tu as raison, je préfère le savoir.
Il a posé sa main sur mon bras. Je le regarde dans les yeux, tandis qu’il le serre doucement. Comme s’il voulait s’y raccrocher.
- Mais dis-moi simplement que… que tout ça n’était pas intéressé.
- Comment ça ?
- Que tu ne t’es pas intéressé à moi parce que je suis connu.
J’ai l’impression qu’il me supplie du regard. Mon cœur semble se déchirer petit à petit.
- Tu ne me fais pas confiance ? je demande d’une toute petite voix.
- Depuis que je n’ai plus de vie privée saine, je ne fais plus confiance à personne.
- Je m’en fiche royalement que tu sois connu ou pas. Je ne suis pas le genre de fille à rêver d’une vie pleine de paillette et de flash de paparazzis. Alors oui, je sais que tu as gagné une émission TV, je sais que tu fais la une des magazines. Mais ça n’a aucune importance à mes yeux. Ca ne change rien de ce que je pense de toi.
- C’est-à-dire ?
- Que tu me fascines, alors que je ne sais pas réellement qui tu es.
Le silence tombe d’un seul coup. Mais il ne me lâche pas le bras. Il se contente de me regarder sans rien dire, sans faire un seul geste. Puis, son visage se décontracte, et il esquisse un sourire.
- Je crois que tu es en ce moment la seule personne qui me voit tel que je suis vraiment.
Il me sourit encore un peu plus, et relâche mon bras. Je vois qu’une petite trace rouge s’y est imprimée. J’y pose ma main.
- Je t’ai fait mal ? demande-t-il d’une voix inquiète.
- Non. Mais tu étais sérieux, là, quand tu dis que…
- Oui. Parce que je ne joue pas avec toi. Je n’ai pas besoin de me protéger.
- … Merci.
- De quoi ?
- De m’accorder ta confiance.
- Est-ce que j’ai dit que je te faisais confiance ?
Je ris doucement. Il se rassoit sur le canapé, et je fais de même.
- Alors, maintenant que tu sais pourquoi je suis paumé, dis-moi pourquoi tu es givrée.
Je ris encore une fois. Je m’attarde un peu sur son visage finement découpé dans la lumière du couché de soleil. Puis je commence à parler, parler à ne plus m’arrêter. Je lui raconte mes galères, mes études ratées, mon poste tranquille à quelques pas de là. Il écoute sans m’interrompre. Et je comprends qu’il a besoin de se rattacher à un petit bout de réalité. Et la réalité, en l’occurrence, c’est moi.
Je me réveille doucement, mais je n’ouvre pas les yeux. Je suis tellement bien au chaud dans mon lit… Je respire encore un peu la douce odeur qui émane des draps. Cette odeur…
Celle de Julien. Je me lève brusquement, et je me rends compte que je ne suis ni dans mon lit, ni dans ma chambre. D’ailleurs, je ne reconnais pas la pièce qui m’entoure. Je sors du lit et j’observe que j’ai dormi toute habillée. J’essaye de me rappeler ce qui s’est passé la veille au soir. Mais le dernier souvenir que j’ai, c’est Julien me chantant une petite ballade à la guitare…
Je sors rapidement de la pièce, et me rends compte que je suis encore dans l’appartement de mon voisin. Quelques bouteilles de bières jonchent le sol, et je vois qu’un petit mot est posé sur la table.
« Désolé, j’ai du partir très tôt ce matin. Affaire urgente.
Tu t’es endormie sur le canapé hier soir, et je n’ai pas osé te réveiller. Mais j’ai pensé que te prêter mon lit serait plus judicieux… Il y a de quoi manger dans le frigo.
A plus tard.
Julien le paumé
PS : Ne t’inquiète pas, je n’ai en aucun cas profité de la situation… »
Je souris en lisant la dernière ligne. Et je l’imagine en train de me porter jusqu’à son lit. Quoi ?! Arrête de penser à des choses comme ça, voyons ! C’était en pure amitié ! Je maudis mon esprit parfois trop immature et je m’aventure dans la cuisine.
Lorsque j’ouvre le frigo, je comprends tout de suite que Julien n’est pas du genre à passer des heures devant une casserole. Des montagnes de plats à réchauffer encombrent les étagères. Mais au milieu, je réussis à trouver une bouteille de lait. J’en verse un peu dans une tasse attrapée au milieu des boites de conserves du placard, et je retourne dans le salon. Il est apparemment encore tôt à en croire la couleur du ciel. Je cherche une horloge, et constate qu’il est 7h12. J’ai encore assez de temps pour me préparer avant de partir au boulot.
Je lave rapidement la tasse que je viens d’utiliser, puis je traîne un peu entre les fils électriques. Je frôle les guitares du bout des doigts, et, au milieu d’un tas de partitions griffonnées au crayon, je trouve un paquet de cigarettes. J’en attrape une et file sur le balcon. Il fait un froid de canard. Le temps de fumer rapidement ma clope, et je me prépare à quitter l’appartement.
Je ramasse un pull laissé sur le sol, et mon regard s’arrête sur un petit bonnet de laine aux couleurs chatoyantes. Je le prend du bout des doigts, et le regarde attentivement. Je vois très bien Julien porter ce genre de chose. Je souris même en l’imaginant avec le couvre-chef. Puis, juste avant de sortir de l’appartement, j’attrape un stylo et j’écris :
« Je te dois une clope et un bonnet.
Merci pour hier soir…
Julie la givrée »
Je le dépose juste devant sa porte en sortant, puis je rentre rapidement chez moi pour prendre une douche et me changer. Je repense un peu à cette soirée d’hier, à ce qu’il m’a dit. Que moi seule en ce moment le voyais vraiment tel qu’il est. J’ai senti qu’il avait besoin qu’on lui parle de choses simples, banales, tellement loin de ce qu’il vit, lui, depuis son passage TV. Et ça le rend très touchant.
Il parait si fragile, si peu sûr de sa future carrière musicale. « Je sais où je veux aller, mais je ne sais pas comment » m’a-t-il avoué. Mais il n’en a pas dit plus. Il ne veut pas se dévoiler, tellement que lorsque je lui ai demandé de me raconter sa vie aujourd’hui, il a tout de suite changé de sujet. Comme si parler de son rêve qui se réalise allait le faire s’évanouir… Mais je n’ai pas insisté. A la place, je lui ai demandé de me jouer de la guitare. Et c’est sûrement là que j’ai dû m’assoupir…
J’attrape mon sac, enfile le bonnet sur la tête et descends rapidement les marches de l’escalier. Lorsque j’arrive dan le hall, Mme Martin est déjà là, mais cette fois-ci, ce n’est pas Gala qu’elle tient entre les mains, mais un morceau de papier.
- Mademoiselle Loizeau, vous ne devinerez jamais quoi ! me dit-elle d’une voix surexcitée.
- Et bien dites-moi !
- Votre voisin… Il a accepté de me signer un autographe ce matin…
Elle me tend le petit papier. Je souris en reconnaissant l’écriture de Julien.
- C’est très gentil de sa part… je me contente de répondre.
- Oh oui ! C’est un garçon vraiment charmant !
Je lui rends son autographe, et lui adresse un sourire rêveur.
- Oui, vous avez raison…
- Voilà vos 20 euros madame !
- Merci mademoiselle, vous êtes bien aimable !
Oh, je suis bien aimable quand je vous donne des sous, mais quand vous m’en devez… Heureusement pour moi, je garde cette remarque bien au chaud dans mon cerveau, et je me contente de sourire à la dame qui quitte l’autre côté de mon comptoir. Je baisse les yeux vers la petite fiche d’emprunt que je n’avais pas fini de remplir.
- Bonjour mademoiselle la givrée…
Je lève les yeux. Julien est là, me souriant à pleines dents. Même au milieu d’un décor aussi sinistre que celui d’un bureau de Poste, il ne peut pas s’empêcher d’être beau. Je lui souris à mon tour.
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- Je viens acheter un timbre.
- Un seul ?
- Oui. Mais le plus beau que tu auras à me vendre.
Je sens le regard de ma collègue glisser dangereusement vers Julien. Je cherche quelque chose à faire pour détourner son attention. Puis je finis par trouver.
- Cathy, tu peux aller me chercher un café ?
- Euh… Oui, bien sûr, me répond-elle, un peu surprise.
- Merci.
Bien obligée d’obtempérer, ma collègue disparaît dans l’arrière bureau.
- J’avais peur qu’elle te reconnaisse, je dis à Julien qui m’interroge du regard.
- Tu sais, je commence à avoir l’habitude…
- Peut-être, mais… je préfère pas.
De nouveau, ses yeux me questionnent. Mais je ne lui dis pas que je veux l’avoir pour moi, et seulement pour moi.
- Alors, quel genre de timbre ?
- Euh… Disons en laine, rose et bleu. Ce serait parfait.
- Tu es venu récupérer ton bonnet ?
- Non, je suis venue te récupérer toi. Tu finis dans longtemps ?
- Une demi-heure.
- OK, je t’attends dans le bistro d’à côté.
Il me lance un clin d’œil, et disparaît juste au moment où Cathy revient dans la pièce.
- Voilà ton café, me dit-elle.
- Oh… Merci.
- C’était qui lui ?
- Lui qui ?
- Le mec avec qui tu parlais ?
- Oh, lui ? Personne.
- Tu le connais ?
- Non.
Je vois bien qu’elle ne me croit pas. Mais je préfère mentir que prendre le risque qu’elle me pose des milliers de questions sur Julien. Je m’en pose déjà assez moi-même.
Je fixe la pendule du bureau. Plus que 30 secondes, et je suis libre. Je prie pour que personne n’ait la mauvaise idée de débarquer maintenant. Plus que 20 secondes…
- Tu as un rendez-vous ? me demande Cathy.
- Non. J’ai seulement envie de rentrer chez moi.
Plus que 10 secondes…
- J’ai vraiment l’impression que tu ne sors jamais toi… Dés que tu as fini ton boulot, tu…
- A demain ! je dis en voyant la grande aiguille se poser sur le chiffre douze.
J’attrape mon sac et ma veste, et je me précipite dehors.
- Pile à l’heure ! me dit la voix de Julien.
Il est appuyé sur le mur de la Poste, les doigts posés sur sa montre. Il me sourit, et me prend la main.
- Viens.
- Tu m’emmènes où ?
- Tu verras.
Je ne pose pas plus de question. Il m’entraîne à travers la foule. Je vois certains visages se retourner à notre passage. Mais Julien s’en fiche. Il continue de marcher à vive allure. Je vois ses cheveux s’agiter au rythme de ses pas. Puis il s’arrête d’un seul coup, et hèle un taxi. Nous montons rapidement à l’intérieur.
- 2, Boulevard Haussmann s’il vous plait, dit-il à l’adresse du chauffeur.
- OK !
Puis il ne dit plus rien. Il n’a pas lâché ma main, qu’il continue de serrer dans la sienne. Je le regarde observer la rue par la fenêtre. Je romps le silence.
- Je peux te rendre ton bonnet au moins ?
- Non, garde-le.
- Julien, je ne vais pas te le piquer, je lui dis en lui tendant son couvre-chef.
- S’il te plait, ça me fait plaisir, me répond-il.
Il attrape le bonnet et me l’enfonce jusqu’aux yeux. Puis le taxi s’arrête. Julien en sort précipitamment, m’ouvre la portière, et me montre l’immeuble devant lequel le chauffeur nous a déposé.
- Tu voulais savoir ce qu’est ma vie aujourd’hui. Ben voilà, c’est là.
- Je ne comprends pas…
- Suis moi.
Il m’attrape de nouveau la main et l’on rentre dans le bâtiment. On descend quelques marches, puis il pousse une porte.
- Bienvenue dans mon autre chez moi, m’annonce Julien en allumant la lumière.
Nous nous trouvons dans un très beau studio d’enregistrement. La table de mixage s’étale devant la vitre qui sépare la cabine du reste de la pièce. Je vois Julien s’avancer, puis toucher quelques boutons au hasard.
- Tu étais déjà venue dans un studio ?
- Non, jamais… C’est… très impressionnant.
- Et bien voilà, tu sais à quoi j’occupe mes journées maintenant.
Il me sourit et m’invite à entrer dans la cabine. Il prend une guitare, joue un petit peu.
- Tu sais chanter ? me demande-t-il brusquement.
- Euh… Un peu.
- Ca te dirait d’enregistrer une maquette ?
- Julien, tu es complètement fou !
- Tu ne l’avais pas encore remarqué ?
Je ris, il sort de la cabine, trafique la console et revient.
- Ca enregistre, me dit-il en me montrant le micro.
- Julien, pourquoi tu fais tout ça ?
Un silence. Il me regarde, puis se contente de dire :
- Parce que j’ai envie de te faire confiance.
Assis au milieu de son salon, on écoute religieusement la maquette enregistrée quelques heures plus tôt. Je vois Julien froncer les sourcils à certains moments, et je comprends aisément pourquoi : je chante horriblement faux.
- Franchement, arrête-moi ça, c’est une horreur ! je dis en posant ma bouteille de bière par terre.
- Mais non, n’exagère pas…
C’est le moment que choisit ma voix imprimée sur le CD pour pousser une note plus que fausse. Le visage de Julien se contracte douloureusement.
- OK, c’est clair que tu n’es pas faite pour une carrière dans la chanson…
Je ris. Puis je me lève pendant qu’il éteint sa petite chaîne stéréo. Je m’approche de la porte fenêtre, et j’aperçois le ciel étoilé. Je le sens s’approcher un peu derrière moi, mais il reste à bonne distance.
- Tu veux sortir voir les étoiles ? me demande-t-il.
- C’est d’un banal… je lui réponds en me retournant.
- Ah, j’avais oublié, j’ai un côté très banal aussi…
J’éclate de rire, mais cette fois-ci, il me pose sa main sur la bouche.
- Chut ! Tu vas réveiller la voisine ! Elle n’aime pas qu’on la dérange en pleine nuit.
J’esquisse un sourire qui s’imprime sur la paume de sa main. Il la retire doucement, et la glisse dans la mienne.
- Allez, viens, je vais t’apprendre les constellations.
- Tu connais ça toi ?
- Non, mais je vais improviser…
On s’assoit sur le sol, à même le ciment, et on s’allonge l’un à côté de l’autre. La petite taille du balcon nous oblige à passer nos pieds à travers la rambarde. On dirait deux ados qui décuvent au clair de lune. Julien me montre des étoiles du doigt, et invente des noms plus saugrenus les uns et que les autres. Je crois que je n’ai jamais autant ri de ma vie. Je ne sais plus très bien si c’est l’euphorie ou l’alcool, mais je me sens bien. A moins que se soit le beau jeune homme aux yeux brillants couché à côté de moi qui provoque ça…
- Je peux te poser une question ? dit-il alors que j’étouffe un nouveau rire.
- Vas-y, je t’en prie.
- Tu l’as revu le mec avec qui tu avais rendez-vous l’autre soir ?
Sa question me surprend. Je me relève un peu, et m’appuie sur mes coudes.
- Non, mais pourquoi tu veux savoir ça ?
- Pour rien.
- Tu es aussi un très mauvais menteur.
Il sourit, et se relève aussi. Il me fait face, et me regarde droit dans les yeux.
- Comment tu as deviné ?
- Ta voix.
- Tu commence tellement à me connaître que ça me fait peur.
- Alors, pourquoi tu voulais savoir ça ?
Il ne répond pas. Je lis dans ses yeux quelque chose de différent. Il s’approche un peu plus de mon visage, et pose délicatement ses lèvres sur les miennes. Mon cœur s’effrite. Mais c’est déjà fini.
- Pour ça, me murmure-t-il.
Il me regarde à nouveau dans les yeux. Je balbutie des trucs incompréhensibles. Je porte ma main à ma bouche, me lève brusquement… Bref, je panique.
- Hey, hey… Calme-toi… me souffle Julien en se levant à son tour. Je ne voulais pas te mettre dans cet état là…
Il semble vraiment embarrassé.
- Non, ce n’est pas ta faute, c’est que… Ca fait tellement longtemps que je n’ai pas eu de relation avec quelqu’un... Je…
- Je t’ai juste embrassé, me dit-il en me prenant par les épaules. Je ne t’ai pas demandé de m’épouser.
Je ris nerveusement, et me relâche un peu. Il me sourit gentiment.
- Pardon, je suis ridicule…
- Je n’aurais peut-être pas du te prendre autant au dépourvu… Mais, ça fait longtemps que j’en avais envie.
- Moi aussi.
Je me faufile entre ses bras, et le serre contre moi. Nous restons un moment ainsi, dans un silence seulement troublé par les bruits de voiture et les battements de mon cœur. Un frisson me parcourt.
- Tu as froid ? me demande-t-il en se détachant un peu de moi.
- Oui…
On rentre dans son appartement. Mais il ne me regarde plus. Je le sens un peu gêné. Il me tourne le dos.
- Tu veux rentrer dormir chez toi ? dit-il d’une voix enrouée.
- Non. Je veux… dormir ici.
Il se retourne d’un coup, et ses yeux semblent un peu perdus.
- Tu comptes me faire dormir sur mon canapé combien de nuits encore ?
- Tu ne m’as pas compris, je dis en souriant. Je veux dormir avec toi.
- Dormir… avec moi ?
- Oui, enfin, si tu as sommeil…
Sa surprise laisse place à un sourire coquin. Il s’approche de moi et m’embrasse dans le cou.
- Décidément, de nous deux, c’est toi la plus surprenante…
« Déjà au boulot. Passe me chercher à midi si tu veux.
Merci pour cette nuit…
Julie l’heureuse
PS : Qu’est ce que tu as l’air sage quand tu dors… »
Je dépose le petit mot à côté de lui, sur l’oreiller blanc. Je lui caresse doucement la joue. Je ne veux pas le réveiller. Il semble si apaisé… Puis je me faufile hors de la chambre. L’horloge du micro-onde annonce 7h45. J’ai encore cinq petites minutes devant moi.
Je sors sur le balcon, m’allume une clope, et souffle la fumée dans le vide. Je n’arrive pas à effacer le sourire qui habite mes lèvres depuis que je me suis réveillée. Je suis heureuse, oui. Même si je me demande ce qu’il va ressortir de cette nuit inoubliable. Et puis merde, après tout, j’ai bien le temps de me triturer les méninges plus tard.
- Alors comme ça, tu voulais t’enfuir comme un voleur ? me souffle la voix de Julien dans l’oreille.
Il passe ses bras autour de ma taille, et me serre un peu contre lui.
- Je ne voulais pas te réveiller…
- Toi aussi, tu as un côté très banal…
Il m’embrasse du bout des lèvres.
- Tu ne veux pas rester avec moi aujourd’hui ?
- J’ai du boulot Julien…
- Demande ta journée…
- Je ne peux pas.
Je me retire doucement de son étreinte, et je rentre à l’intérieur. Il me suit, parait un peu irrité.
- Tu peux bien leur téléphoner et faire croire que tu es malade…
- Il faut que j’aille bosser, sinon je ne pourrais pas payer mon loyer à la fin du mois.
- Ce n’est pas une journée de moins dans ton salaire qui va changer grand-chose.
- Je ne peux pas me permettre le moindre écart Julien. Sinon, je suis dans le rouge. Mais tu ne dois pas savoir ce que c’est.
On dirait qu’il vient de se prendre une claque dans la figure. Je sais que j’y suis allée un peu fort, mais après tout, c’est la vérité.
- Tu veux dire quoi par là ? me demande t-il.
- Tu n’as pas à t’inquiéter question argent. Alors, forcément, c’est presque normal pour toi de prendre une journée de congé quand ça te plaît…
Il ne dit rien. Il me regarde un peu, puis il s’assoit.
- Faut que j’y aille, je dis en m’avançant vers lui pour lui déposer un baiser sur la joue.
Mais il esquive. Il a une moue boudeuse. Je me relève et quitte l’appartement.
Pendant que je descends les escaliers, je prends conscience de beaucoup de choses. Que Julien et moi ne faisons pas partie du même monde. Que pour lui, bosser est un plaisir, alors que pour moi, c’est une façon de remplir mon assiette. Une petite larme coule le long de ma joue. Je ne m’arrête pas pour discuter avec Mme Martin. Il y a trop de choses qui nous séparent lui et moi. Trop de distance.
Et voilà, encore un rêve qui se brise.
17h. Je sors de la Poste la tête encore pleine de tous ces visages qui se sont bousculés toute la journée devant mes yeux. Cathy m’a posé des tas de questions sur mon silence inhabituel. Elle n’a reçu aucune réponse. Je lui ai juste dit que j’allais boire un verre, et que je rentrais chez moi. Oui, j’ai vraiment besoin de me changer les idées.
Je commande un café, chose que je ne fais jamais, et je prends bien soin de tourner le dos à la TV. Je ne veux surtout pas voir Julien. Sauf que là, c’est raté, puisqu’il vient de rentrer dans le bar, et qu’il s’avance vers moi. Je noie mon regard dans ma tasse.
- Je peux m’asseoir ? demande-t-il.
- Vas-y.
Il tire la chaise, me regarde un moment.
- C’est ta collègue qui m’a dit que tu étais ici.
- Quoi ? Tu lui as parlé ? je lâche d’un ton presque paniqué.
- Oui.
- Elle… elle t’as posé des questions ?
- Oui. Elle m’a demandé qui j’étais.
- Et tu lui as répondu quoi ?
- Que j’étais ton Roméo, et que tu étais ma Juliette.
- QUOI ?
- Je plaisante. Je lui ai simplement dis que j’étais… ton petit copain.
Je le regarde, la bouche entrouverte par la surprise.
- Tu… tu as dit ça ? j’articule difficilement.
- Oui. J’aurais pas dû ?
Je ne réponds pas. Il pose son regard électrique sur moi.
- Ecoute, je sais que ce matin, j’ai été…égoïste. Tu as raison, je ne sais plus ce que c’est de travailler pour vivre, et non pas pour prendre du plaisir. Je suis désolé.
- Tu n’as pas à l’être. On n’a pas les mêmes vies, voilà tout. On est…trop différents.
- Ca veut dire quoi ça ? demande-t-il vivement.
- Que… que c’est impossible nous deux.
Je lève les yeux doucement. Il a un peu de mal à respirer. J’ai envie de retirer ce que je viens de dire… Mais je sais qu’au fond, c’est la meilleure solution. Je me lève, il me suit du regard.
- C’est moi qui suis désolée Julien… De ne pas m'en être rendu compte plus tôt… Pourtant, tu… Il faut que j’y aille.
Je cours vers la sortie du bar. J’ai envie qu’il me rattrape, qu’il me dise que je me trompe, que l’on peut arriver à vivre quelque chose, quelque chose de fort. J’ai envie qu’il me dise qu’il m’aime. Mais c’est complètement absurde. Je me retourne, il ne me suit pas. Il n’est même pas sorti du bar. Je rentre dans mon immeuble, je grimpe les marches rapidement. Je ne jette même pas un coup d’œil à son appart’ une fois arrivée au dernier étage. Je ferme la porte derrière moi, je m’appuie contre et me laisse lentement glisser vers le sol. Je ne peux plus arrêter mes larmes de couler. J’ai beau me dire que c’est mieux ainsi, je n’arrive pas à accepter ce que je viens de faire.
Je suis tombée amoureuse de la seule personne qu'il ne fallait pas.
Il pleut sur Paris. Ca fait une semaine que ça dure. Et j’ai l’impression que le temps s’accorde bien avec mon état d’esprit…
Je rentre tout juste du boulot. Je cours sous les gouttes en priant pour ne pas croiser Julien dans l’escalier. Une semaine que je l’évite, et qu’il fait de même. Pas un mot, pas un bruit de l’autre côté du mur. Mme Martin m’a juste dit qu’il paraissait malheureux. « Il a le regard éteint, si vous l’aviez vu ce matin me dire bonjour de sa petite voix triste... ». Je pousse la porte de l’immeuble. Ma concierge n’est pas là pour une fois. Je grimpe les marches rapidement. Mais lorsque j’arrive à mon étage, je me pétrifie sur place.
Julien est là, assis devant sa porte, les bras croisés. Il ne m’a pas vue monter. Je m’avance un peu, il lève la tête vers moi. Son regard croise le mien. Et je suis bouleversée par ce que j’y vois. Ou plutôt n’y vois pas. Cette malice qui illumine ses yeux d’habitude semble s’être envolée. Mon cœur se serre quand il se lève.
- Salut, me dit-il, les mains dans les poches.
- Qu’est-ce que tu fais là ? je souffle sans trouver autre chose à dire.
- Et bien… J’ai paumé mes clefs. Et comme Mme Martin n’est pas là, je peux pas renter chez moi…
Il regarde ses pieds avec insistance. J’ai pitié de lui.
- Tu peux passer par le balcon si tu veux.
- C’est vrai ? demande-t-il en levant la tête vers moi.
- Tu ne vas pas rester là jusqu’à pas d’heure…
J’ouvre la porte de mon appart’. Il hésite à me suivre, puis y pénètre aussi. J’allume la lumière, pose mon sac sur une chaise. Il traîne un peu, regarde autour de lui, s’approche de la fenêtre. Il me tourne le dos.
- C’est beau chez toi, me dit-il d’une voix terne.
Je me rends compte qu’en effet, il n’est jamais venu ici. Puis je m’approche de la fenêtre, l’ouvre, et je sors. Il me suit. Il pleut de plus en plus fort. Mais lorsque je me pousse pour le laisser passer par dessus la petite rambarde, il se retourne brusquement vers la fenêtre, sort la clef de celle-ci de sa main, et nous enferme dehors.
- Julien, qu’est ce que tu fais ?!
- C’est la seule façon pour que tu ne t’enfuies pas, dit-il en jetant la clef dans le vide.
- Mais tu es complètement fou !
- Oui, je crois.
J’ai envie de lui crier dessus. Il fait un froid de canard, la pluie me trempe jusqu’aux os.
- Ecoute Julie, je ne suis pas d’accord avec toi.
- Je crois que ce n’est pas l’endroit idéal pour confronter nos opinions.
- Au contraire.
- Julien, s’il te plait !
- Laisse-moi parler bon sang ! Tu crois que j’ai l’habitude de faire des déclarations d’amour moi !
Je le regarde, surprise. Il semble un peu perdre pied.
- Julie, je… j’ai conscience de ce qui nous sépare. Mais… J’ai besoin de toi. Et je crois que tu as besoin de moi aussi.
Il reprend un peu confiance en lui. Je ne sais pas quoi répondre. Il s’avance vers moi, me prend la main au creux de la sienne.
- Tu vois, je… je ne me suis pas senti aussi bien depuis des mois. Parce que tu m’apportes quelque chose, tu me rassures… Tu me ramènes les pieds sur terre. Et quand je te vois derrière ton comptoir, j’ai l’impression que toi… tu as besoin d’avoir un peu plus la tête dans les nuages.
Ses paroles me transpercent. Je sais qu’il a raison. Qu’il m’apporte cette part de surréalisme dont j’ai besoin pour me sortir de mon petit quotidien trop banal. Il serre un peu plus ma main.
- On vit tout les deux dans un monde qui ne nous correspond pas vraiment, qui nous dépasse un peu parfois… Et je pense qu’on serait plus forts à deux pour le rendre, disons… plus supportable. Alors, je me disais que… si tu étais d’accord… On pourrait peut être, toi et moi, enfin…
Il ne sait pas quoi dire de plus. J’attrape son autre main, la regarde en souriant. Il pose ses yeux sur moi.
- Je ne sais pas si je supporterai ton train de vie Julien… je murmure doucement. Tu as un album à préparer, une promo à assurer… Mais, si tu me promets de m’emmener partout avec toi, je veux bien prendre le risque.
Je le sens se détendre d’un seul coup. Il rit nerveusement, me prend dans les bras, embrasse mes cheveux mouillés. Je le regarde, lui caresse la joue.
- Je te promets… dit-il. Je te le jure même… Mais, ton boulot ?
- J’ai démissionné. Et je vais reprendre mes études par correspondance.
- Quoi ?
- Eh oui, tu avais raison, de nous deux, c’est moi la plus surprenante…
Nous rions ensemble, puis il se penche lentement vers moi. Je m’avance un peu. Nos lèvres se rencontrent. On échange un baiser mouillé, tendre et profond. Je ne sais pas pourquoi, je n’entends plus la pluie. Je n’entends plus rien. Mes mains se perdent un peu dans ses cheveux trempés. Puis on se détache doucement, il pose son front contre le mien.
- Eh bien, à cause de toi, je vais devoir changer les clefs de la fenêtre maintenant, je dis sur un ton très sérieux.
- Je suis vraiment désolé, répond-il. Mais je crois bien que c’est à moi de te payer le serrurier !
- Ah non, tu ne vas pas commencer à m’entretenir !
Il frotte son nez contre le mien.
- OK, j’ai compris. Tu es féministe à mort toi alors !
- Voilà, c’est ça ! je réponds en souriant.
- Mais sache que ça ne me dérange absolument pas. Je t’aime comme tu es.
Je me détache de lui.
- Tu… tu quoi ?
- Désolé, ça m’a échappé… souffle-t-il avec un petit sourire timide.
Mon cœur s’emballe. Je lui caresse maladroitement le joue.
- Hey… Encore une fois, je ne te demande pas de m’épouser…
- Non, non, je sais… C’est juste que… Je suis émue…
- Emue ? Tu aurais donc un cœur ?
- Ooooh que oui ! je lui dis en posant ma tête sur son épaule. Et il t’appartient.
- Pour l’éternité ? fait-il d’un ton rieur.
- Même plus si tu veux…
Il me serre plu fort encore. Je crois entendre son cœur battre à travers son blouson.
- Alors, tu m’aimes un peu ?
- Beaucoup même… Je crois même que…je t’aime tout court.
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